Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Août-Septembre 2009 (volume 10, numéro 7)
Sébastien Drouin

Pour une poétique de la catastrophe

L’invention de la catastrophe au XVIIIe siècle. Du châtiment divin au désastre naturel, sous la dir. d’Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas, avec une postface de Jean-Pierre Dupuy, Genève : Droz, 2008, 543 p., EAN 9782600012041.

1À une époque où les menaces climatiques ont remplacé celles de Dieu, où les fonds marins s’agitent pour submerger des villes, où les pôles fondent, les déserts croissent et l’oxygène se raréfie, l’humanité vit dans la perpétuelle appréhension d’un désastre climatique à venir. Alors que les délires apocalyptiques et eschatologiques font rage dans les médias, la lecture d’une histoire de la catastrophe vient jeter un éclairage inédit sur notre propre époque. C’est du moins la réflexion que l’on fait à la lecture de ce beau volume collectif consacré à L’invention de la catastrophe au xviiie siècle.  

2Si la catastrophe, en tant que phénomène naturel désastreux est aussi vieille que le monde, son appréhension, sa conceptualisation et sa perception connaissent au siècle des Lumières de profondes mutations puisque de manifestation de la colère divine elle devient simple phénomène naturel. On comprendra dès lors l’importance que prennent ces vingt-sept études sur la catastrophe au xviiie siècle que les éditrices, Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas, ont réparties en quatre grandes sections : Pensées de la catastrophe ; Information : la naissance du « catastrophisme » ; Le problème du témoignage et, enfin, La catastrophe, un sujet pour les arts.

3La première étude à ouvrir le volume est celle, fondamentale, de Michael O’Dea qu’il consacre à la fortune du mot « catastrophe » dans les lettres françaises à partir de Rabelais. Rappelons que la catastrophe est d’abord un terme de dramaturgie signifiant le renversement qui survient à la fin d’une pièce. Par la suite, le terme connaît une succession de sens souvent apparentés aux bouleversements de la vie des rois et des personnages politiques. Pourtant, l’auteur indique bien que, dès les Lettres persanes de Montesquieu (1721), le terme est employé dans un sens près du nôtre : « Voilà, mon cher Usbeck, la plus terrible Catastrophe qui soit jamais arrivée dans le monde ». L’auteur propose une archéologie fort pertinente de cette acception chez Montesquieu en questionnant une possible influence, chez lui, de la fameuse Telluris theoria sacra  (1680) de Thomas Burnet dans laquelle les révolutions connues par le globe terrestre relatées dans l’Ecriture (le Déluge) et celles annoncées dans l’Apocalypse sont désignées par un seul terme qui condense l’idée de fin (près du théâtre) et celle de désastre : catastrophas (p. 45-47). Hormis l’étude très fouillée de Maria-Cristina Pitassi consacrée aux châtiments dans les œuvres oratoires de pasteurs réformés, il est peu fait mention dans ce collectif de la conception théologique et religieuse de la catastrophe que le xviiie siècle délaisse. Pourtant, il est nécessaire de s’attarder aux hésitations des orthodoxies religieuses sur ce point, puisque la conception cartésienne de dieu acceptée par bien des théologiens laisse à priori peu de place à l’intrusion des accidents (miracles, catastrophes) : « C’est donc dans un équilibre assez périlleux entre régularité des lois naturelles et prescience de leurs effets que se joue la partie de Dieu avec le monde » (p. 68). On s’avancerait dès lors un peu rapidement en clamant que le siècle des Lumières tourne radicalement le dos à une conception providentialiste des miracles. Le détail des arguments des théologiens et des philosophes du xviie siècle est plus subtil que ce que les hommes des Lumières et leurs historiens voudraient parfois le laisser croire. L’étude de Maria-Susana Seguin consacrée à la thématique du déluge au xviiie siècle insiste sur ce passage d’une vision sacrée de la catastrophe (ici biblique) vers une appréhension des phénomènes naturels indépendante de la religion. Les philosophes des Lumières tels Nicolas-Antoine Boulanger et le baron d’Holbach ne sauront que trop bien mettre en doute l’universalité d’un déluge que les apologistes comme l’abbé Pluche et dom Calmet prétendent universel. L’article de Muriel Brot sur « la vision matérialiste de Diderot » insiste également sur les grands thèmes de la philosophie des Lumières inspirés du Tantum religio potuit suadere malorum lucrétien, mais aborde aussi les idées esthétiques de Diderot (on pense bien sûr aux toiles de Vernet). La conception diderotienne de la nature abolit la notion de catastrophe pour rétablir celle-ci dans la chaîne indifférente des causes et des effets : « cette vision matérialiste replace les catastrophes naturelles dans leur ordre physique où elles ne sont ni un désastre, ni même une intempérie […] les phénomènes hostiles à l’homme étant essentiels et bénéfiques dans leur ordre naturel » (p. 86). Chez Jean-Jacques Rousseau, toutefois, la catastrophe revêt une connotation davantage politique et c’est pourquoi Stéphane Pujol analyse « L’histoire comme catastrophe chez Rousseau » dans un riche essai. Les bouleversements connus par la planète constituent les premières causes du lien social, avance le philosophe dans l’Essai sur l’origine des langues : « les associations d’hommes sont en grande partie l’ouvrage des accidents de la nature ». Catherine Volpilhac-Auger nous montre pour sa part un Montesquieu qui, déjà en 1719, lance son projet d’Histoire de la Terre tant ancienne que moderne. Le philosophe méditera toute sa vie sur les révolutions connues par le globe. Mais Montesquieu distingue ces catastrophes « générales » des « particulières », soit celles causées par l’homme. Quelles sont donc les plus grandes catastrophes dues à l’humanité ? La colonisation romaine du bassin méditerranéen et les religions monothéistes. On le voit, définir la catastrophe au xviiie siècle revient à questionner la nature elle-même ; qu’elle soit soumise à Dieu, indifférente ou cruelle ne change rien à l’affaire. Ainsi, écrit Chantal Thomas dans « Le système du mal de Sade », « il n’y a pas pour Sade de catastrophe naturelle […] les séismes, inondations, éruptions volcaniques ne sont que des moments d’excès, des orgies de continuité avec son tempérament vicieux » (p. 116).

4La seconde partie du volume, moins philosophique, est consacrée à la presse et à la « naissance du catastrophisme ». On trouve ainsi plusieurs études de cas, dont celle de Christophe Cave, centrée sur les secours aux sinistrés et sur la bienfaisance dans diverses gazettes des décennies 1770-1780 : Gazette de France, Gazette d’Amsterdam, Gazette de Copenhague, Gazette de Leyde, etc. L’auteur montre bien comment la description des secours met en parfois involontairement en lumière les « paradoxes de la bienfaisance » (p. 177), soit la misère des peuples en regard de l’opulence royale. On trouvera aussi plusieurs études qui s’intéressent à l’aspect proprement médiatique du traitement de la catastrophe au xviiie siècle : « Le goût du sensationnel dans les canards et les almanachs » de Lise Andriès présente une rare étude des almanachs de l’époque et ne manque pas de donner moult descriptions saisissantes des malheurs du temps, tel « L’hiver de 1784 [qui] avait changé la face de Paris, en transformant les rues en lacs » (p. 187). Dans un même ordre d’idées, Denys Reynaud et Samy Ben Messaoud étudient « la gestion médiatique du désastre », soit la peste de Marseille en 1720, en rappelant d’entrée de jeu à quel point les historiens de cette peste ont, à tort, trop souvent négligé la presse d’Ancien Régime. Celle-ci permet pourtant de « mesurer comment la nouvelle épidémie se répand dans l’Europe des Lumières » et d’ « étudier les diverses stratégies de contrôle de l’information à l’œuvre dans les gazettes du début du xviiie siècle » (p. 199). Autre analyse de cas que l’on s’attendait à retrouver dans ce collectif : celui du tremblement de terre de Lisbonne, auquel Anne Saada consacre une minutieuse enquête dans les journaux allemands de l’époque, enquête d’autant plus précieuse que peu de francophones travaillent sur ce corpus. Une autre catastrophe célèbre du xviiie siècle, mais bien moins connue aujourd’hui, est le tremblement de terre survenu à Messine en 1783. Anne-Marie Mercier-Faivre y consacre une vaste étude basée sur l’analyse des Gazettes d’Amsterdam, de Leyde, de Cologne et du Courrier du Bas-Rhin en comparant le traitement de l’information dans ces diverses publications, mais aussi en portant une attention particulière aux stratégies rhétoriques employées par les gazetiers : « les gazettes sont prises entre la méfiance et la volonté de faire voir et sentir l’événement dans toute son ampleur, tout en reconnaissant parfois que la tentative est impossible » (p. 242).

5La troisième partie de l’ouvrage porte sur le « problème du témoignage ». Grégory Quenet, auteur d’un ouvrage sur Les tremblements de terre aux xviie et xviiie siècles, propose une contribution intitulée « Catastrophes et communautés » réalisée à partir de plusieurs documents d’archives qui permettent d’établir la nature réelle du témoignage et des malheurs connus par diverses communes comme Remiremont en 1682, Manosque en 1708, Loudun en 1711 et Clansayes en 1773. La variété des témoignages abordés dans cette section est telle que l’on ne peut qu’évoquer, dans l’ordre, l’analyse de René Favier « Poésies de l’inondation et culture du risque » qui porte sur la relation donnée par le poète dauphinois André Blanc de la crue survenue à Grenoble en 1733 – Grenoblo Malhérou – ; l’étude de Simone Messina « Le naturalisme et la catastrophe : Dolomieu en Calabre, 1784 », consacrée au désastre survenu sur la côte sicilienne dans les environs de Messine ; le retour fait par Stéphanie Genand sur « les enjeux du discours médical » de la peste marseillaise de 1720 ; la possibilité de « Rencontrer la peste en Orient » abordée par Carine Fernandez-Alamoundi et celle de vivre avec la peste à Moscou en 1771 étudiée par Rodolphe Baudin à partir de l’œuvre d’Andreï Timofeevitch Bolotov.

6La dernière partie du volume est dédiée aux représentations des catastrophes dans les arts. Les « Images du désastre de Messine » nous sont montrées et analysées par Madeleine Pinault-Sørensen à l’aide d’œuvres de l’Irlandais Henry Tresham dont on aurait aimé toutefois voir des reproductions. Les artistes qui collaborèrent au Voyage pittoresque et description des royaumes de Naples et de Sicile (1781-1786) sont également convoqués par l’auteur : Claude-Louis Châtelet et Louis-Jean Desprez, dont nous pouvons cette fois admirer certaines œuvres représentant Messine avant et après la catastrophe. Pierre Wachenheim propose une intéressante interprétation des « Tableaux fin de siècle pour un déluge sans dieu », c'est-à-dire, on l’aura compris, qu’il examine comment des peintres et des sculpteurs comme Girodet, Clodion et Delafontaine procèdent à une « décontextualisation volontaire de toute source sacrée ou profane » (p. 382) fondée sur une émulation du « grand genre » hérité du XVIIe siècle et, particulièrement, de Nicolas Poussin, même si l’influence des œuvres illustrées de Salomon Gessner semble devoir être également prise en compte. Du côté du théâtre et de l’opéra, Catherine Ailloud-Nicolas s’intéresse à deux pièces qui se dénouent par une catastrophe naturelle : le Tremblement de terre de Lisbonne de Jean-Henri Marchand (1755) et Le Jugement dernier des rois de Pierre-Sylvain Maréchal (1793). L’auteur explique les normes aristotéliciennes et montre comment un dénouement aussi inouï qu’une catastrophe naturelle peut être légitimé par un passage du chapitre XI de la Poétique autorisant le recours à un « événement pathétique », soit « une action causant destruction et douleur » (p. 407). De la même manière, Pierre Saby exploite le « cataclysme et [l’] exotisme dans l’opéra français » en étudiant Les Incas du Pérou de Rameau (1735) et Cora de Méhul (1791). Ces deux œuvres mettent en scène des tremblements de terre, des éruptions volcaniques et participent toutes deux d’une critique du fanatisme religieux. On appréciera comment l’auteur procède à une fine analyse du langage musical propre à représenter les catastrophes : Rameau recourt à certains enchaînements « particulièrement aptes à décontenancer son auditoire, voire ses interprètes, appelés de la sorte à éprouver eux aussi étonnement et panique devant un tel cataclysme » (p. 426-427). Encore une fois, nous ne pouvons rendre compte de chacune des études qui concluent ce beau collectif, mais signalons tout de même la contribution de Kazuhiko Sekitani « Une catastrophe naturelle au miroir d’un conte (Kyushu, Japon, 1792) », qui fait état des désastres ayant ravagé le Japon au xviiie siècle dont une catastrophe au nom désormais familier : le tsunami du 21 mai 1792 qui fit pas moins de 15000 morts et désola la presqu’île de Shimbara. Le collectif se termine par deux contributions dédiées à la contagion : « Poèmes de peste » de Roxana Fialcofschi relate la peste d’Avignon (1721-1722), la peste d’Aix (1721-1722) et celle de Messine (1743). Leur caractéristique commune est d’avoir tous été composés par des rescapés de la peste. En ce sens ils constituent un bel exemple où « la littérarité »  appuie « le témoignage » (p. 459). Claude Labrosse boucle le recueil par une étude dont le titre rappelle Antonin Artaud ; « L’écriture de la contagion chez Defoe » alors qu’il s’attarde au Journal of the plague year. C’est dans ce texte que l’auteur de Robinson Crusoé s’est intéressé à la peste qui ravagea Londres en 1665 en ayant toutefois à l’esprit celle de Marseille. À lire les descriptions étonnantes faites par Defoe de cette ennemie invisible qui fait s’entasser les cadavres dans les rues de Londres, on ne peut que constater avec lui à quel point la vengeance divine, qui s’étiole pendant tout le xviiie siècle, donnait une explication plus simple des malheurs humains que celles des physiciens et des géologues : « The secret conveyance of infection imperceptible and unavoidable is more than sufficient to execute the fierceness of divine vengeance / Cette transmission secrète de l’infection, imperceptible et inévitable est plus que suffisante pour accomplir les rigueurs de la vengeance divine » (p. 477).

7Voilà donc un beau collectif d’études sur le xviiie siècle brillamment postfacé par un court essai de Jean-Pierre Dupuy intitulé « Notre dernier siècle » dans lequel le philosophe propose une sorte d’épistémologie de la catastrophe au xxie siècle dont la profondeur des vues éclaire aussi bien notre époque que celle dont il est question dans ce livre. C’est à ce titre que nous l’avons lu tout juste après la préface ; comme quoi il est des catastrophes et des révolutions plus anodines que d’autres.