Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Août-Septembre 2009 (volume 10, numéro 7)
Everton V. Machado

Ce qui fait figure dans le mythe

Figures mythiques – Fabrique et métamorphoses, études réunies et présentées par Véronique Léonard-Roques, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, coll. « Littératures », 2008. EAN 9782845163843.

1« Le mythe est le rien qui est tout ». Ce vers de Fernando Pessoa, tiré du poème « Ulysse » (Mensagem, 1934), pourrait, en raison de la parfaite synthèse, être considéré comme un Sésame, ouvre-toi dans les études des mythes en littérature. Il en est ainsi chez Pierre Brunel, qui l’utilise comme exergue à son incontournable Mythocritique – Théorie et parcours (PUF, coll. « Écriture », 1992). Plus tard, dans le texte lui-même de son livre, le comparatiste y fait référence à nouveau (p. 62-63), tout en rappelant la mise en valeur par Roman Jakobson des oxymores dialectiques du grand poète du Portugal. Pierre Brunel en conclura ensuite qu’« ainsi réduit à un oxymoron [dans le vers de Pessoa], le mythe pourrait être candidat à la fonction d’élément structurant dans le texte ». Dans la préface à l’édition brésilienne du Dictionnaire des mythes littéraires dirigé par le même Pierre Brunel (Éditions du Rocher, 1988), Nicolau Sevcenko n’hésite pas à reproduire intégralement le poème de Pessoa (José Olympio, 1997, p. XXI), en suggérant de la sorte son érection en pierre de touche pour apprécier ce qui sera traité dans l’ouvrage. L’un des contributeurs du volume ici en question ne se défend pas non plus de rappeler ce rien qui est tout : or le mythe renvoie toujours à une ambiguïté constitutive, ce qui rend encore plus passionnante toute approche critique. Ce Figures mythiques – Fabrique et métamorphoses en est un exemple.

2Il s’agit du résultat d’un séminaire organisé par le Centre de Recherches sur les Littératures Modernes et Contemporaines de l’Université Blaise Pascal à la Maison des Sciences de l’Homme de Clermont-Ferrand, qui avait mis à l’honneur la « figure mythique ». La différence entre mythe tout court et mythe littéraire (si tout mythe n’est pas en fin de comptes « littéraire », car porteur de la trace d’un agencement narratif), entre le mythe et le thème ou entre celui-ci et le motif ont toujours donné du fil à retordre dans les études de mythocritique. On a souvent confondu aussi « mythe » et « figure mythique », et c’est là qu’intervient le travail réalisé par les chercheurs dudit centre.

3Véronique Léonard-Roques signe l’avant-propos (p. 9-21) et le préambule (p. 25-48). Dans le premier, tout en cherchant à circonscrire la figure mythique à partir des éléments constitutifs du concept de « figure » (elle nous rappellera l’étude de ses acceptions dans l’Antiquité païenne par Erich Auerbach), Léonard-Roques en vient à souligner « la plasticité et le dynamisme de la figure mythique » que les précisions lexicologiques à elles seules déjà, « aident à penser » (p. 15). La figure mythique est « forme » et « personnage » à la fois. Ledit syntagme tire son sens général de « forme » de celui du mot latin figura au IXe siècle et son sens plus spécialisé de « personnage » de l’emploi récurrent du même vocable latin en tant que « cas exemplaire ». En ce qui concerne cette spécialisation travaillant à l’intérieur du syntagme, elle ne va pas sans complications, car la notion de « personnage » – celui-ci devant être pris « au double sens d’image de la personne humaine (ou de personnification d’une créature non-humaine) et de construction textuelle d’un rôle actanciel » (p. 12) – ne peut pas être confondu entièrement avec celle de « figure mythique ». Léonard-Roques procèdera donc, cette fois dans le préambule, à une démarcation entre « figure mythique » et « personnage » :

Des confusions sont souvent commises entre figure mythique et personnage-source de cette figure (ou personnage inspirateur qui fait office d’hypothétique première occurrence repérable). Lorsque l’on parle de telle ou telle figue mythique (la figure d’Œdipe, la figure de Caïn, la figure de l’ogre…), l’emploi du singulier et de l’article défini borne la figure, met l’accent sur ses contours et sur ses contraintes fonctionnelles (c’est-à-dire sur ses éléments structurels).

Or une figure mythique ne saurait se réduire à un seul personnage, quoique, lié à un scénario ou tout au moins à une image, le héros qui contribue à lui donner naissance se caractérise souvent déjà par un nom précis, un certain nombre de traits particuliers et d’oppositions structurales. L’unicité que suggère le nom propre ne doit pas non plus nous induire en erreur. Certes, la figure mythique peut être identifiée par un nom qui fixe la référence (Médée, Ève, Lorelei…) et qui fonctionne alors à la manière de que Saul Kripke appelle un « désignateur rigide », c’est-à-dire une expression qui, « dans tous les mondes possibles » (les différentes versions ou actualisations), renvoie au même référent (l’image ou le scénario considérés comme fondateurs, fondamentaux ou dominants). Mais les avatars du personnage initial (pour autant qu’on puisse y avoir accès), tout en référant à lui, s’en distinguent (certains traits ou motifs peuvent être occultés, transformés, inversés). La figure mythique est en fait la somme jamais close de ses incarnations. Il s’agit d’un ensemble au sens mathématique du terme, un ensemble qui ne se contient pas lui-même, à la clôture impossible. (p. 25-26)     

4Une démarcation entre « figure mythique » et « mythe » est proposée aussi dans le texte. La première n’est pas aussi fermée que le deuxième. Si celui-ci, en tant que « récit » (signification traditionnelle du mythe dans le champ des sciences humaines, aussi bien chez les historiens des religions que chez les critiques littéraires), a besoin d’un scénario concentré dont dépendent les actions du héros, on ne devrait parler de « figure mythique » que dans tout au plus deux cas spécifiques : d’abord, quand le chercheur relève la présence d’un seul épisode ou d’une seule image (« on a affaire à une figure mythique lorsqu’un épisode seulement ou une image unique sont attachés à un personnage ambivalent, non statique, de tels éléments constituant alors des embrayeurs de récits, de scénarios », p.43), et ensuite, lorsque nous sommes confrontés à une « matière politico-héroïque » (songeons à Louis XIV et Napoléon, personnages historiques transmués en figures mythiques). Dans ce dernier cas, la production de mythèmes originaux et d’un récit propre font défaut. Léonard-Roques avait passé antérieurement en revue la question du héros pré-littéraire (inspirateur de la figure mythique), les différences entre mythe « littérarisé » et mythe « littéraire », ainsi que celles que la « figure mythique » entretient avec les « types », le « héros de conte » et le « héros de légende ».

5Quant au corpus de contributions de l’ouvrage, il est divisé en trois sections distinctes : figures de l’Antiquité gréco-latine, figures bibliques et figures d’origine historique.

6Dans la première partie, Véronique Gély prolonge la discussion initiée par l’organisatrice du volume, cherchant à savoir s’il est pertinent d’appliquer à Phèdre la notion de « figure mythique » (Phèdre, figure mythique ?, p. 51-67). Elle affirme d’emblée qu’« il existe bien des “figures” de Phèdre, dans le sens où l’on a coutume de se figurer ce personnage de Phèdre à partir de postures et de stéréotypes qui lui sont associés dans les représentations visuelles, art figuré ou théâtre. Phèdre est aussi une “figure” parce qu’elle peut servir à “figurer”, à représenter un type particulier » (p. 51). Les représentations de Phèdre en tant qu’amoureuse, hystérique, femme fatale et marâtre amoureuse sont décortiquées par son analyse. Avec le même souci d’explorer le concept de « figure mythique » à travers un personnage de l’Antiquité gréco-latine, se présente le travail de Stéphanie Urdician (Antigone. Du personnage tragique à la figure mythique, p. 69-94). Elle compte ainsi compléter, sinon actualiser, Les Antigones de George Steiner (1984), en se servant de textes absents de l’essai du fameux critique ou parus ultérieurement. Avec Sylvain Détoc, c’est le tour de la « jeune fille coiffée de reptiles » dont Persée n’hésita pas à couper la tête (La Gorgone Méduse. De l’effigie archaïque à la figure mythique, p. 95-115). S’il commence sa contribution en appelant la Gorgone Méduse « mythe », il en vient à montrer plus tard – après avoir posé aussi bien la question du texte fondateur que celle de la distribution des rôles de Persée et Méduse, mais aussi avoir postulé, avec les archéologues et les hellénistes, une effigie archaïque à l’origine de la fable de Méduse – que, tout compte fait, « le développement [de ce dernier] mythe littéraire consiste d’abord dans le déploiement en récit d’une image sommaire » (p. 107), cette même « image unique » dont parlait Léonard-Roques et qui fonde la « figure mythique ». Catherine d’Humières s’occupe ensuite de la sirène (La sirène dans la littérature européenne : d’un imaginaire mythique à l’autre, p. 117-133). Humières cherche à expliquer la permanence de la sirène dans l’imaginaire actuel en envisageant les rapports entretenus par celle-ci dans la littérature moderne avec les mythes où elle trouve son origine. Cette figure « méditerranéenne et homérique » s’est vue unir « à l’image de l’ondine, issue d’une tradition plus septentrionale », en plus d’avoir absorbé « en partie un des éléments essentiels d’un mythe voisin, celui du Labyrinthe » (p. 132). Noémie Courtès (Circé, Médée, Armide : la triple figure d’Hécate au XVIIe siècle, p. 135-149) démontre à son tour comment ces trois magiciennes ont été « progressivement amalgamées » par les écrivains, ce qui les a constituées en une « figure composite » (p. 135). Caroline Andriot-Saillant (Figurer Vénus naissante : la modernité poétique face à Botticelli, p. 151-166), se propose après de confronter « figuration mythique » et « figuration poétique » à partir des poèmes de Rilke, Dylan Thomas et Dino Campana qui évoquent le tableau La Naissance de Vénus du peintre italien.

7Dans la deuxième partie, au moins deux articles entament un dialogue avec un autre ouvrage publié six ans auparavant, celui de Cécile Hussherr et Emmanuel Rebel,  Figures bibliques, figures mythiques – Ambiguïtés et réécritures (Éditions Rue d’Ulm / Presses de l’École Normale Supérieure), d’une manière quelque peu hostile.

8Danièle Chauvin (Figures… vous avez dit figures ? Mythocritique et typologie. L’exemple de William Blake, p. 169-189) réfléchit « aux conditions théoriques et méthodologiques d’une étude mythocritique de la Bible, d’en analyser les présupposés, les possibilités et les limites » (p. 169). L’exemple de William Blake, à partir de la page 178, lui permet de conforter les orientations qu’elle a voulu tirer des lectures mythocritique et typologique pour la pratique comparatiste, ou plutôt les « voies nouvelles » qu’elle-même propose pour « l’étude comparatiste de la Bible et de l’art » (p. 173). Celles-ci s’acheminent vers une compréhension de la « figure biblique » différente de celle suggérée par le titre de l’ouvrage édité par l’ENS, Figures bibliques, figures mythiques :

En mettant sur le même plan deux réalités textuelles et symboliques différentes, le parallélisme du titre ignore la spécificité biblique et la réduit à n’être, comme la figure mythique, qu’un personnage. Cela ne semble pas poser de problèmes à Yves Chevrel car il oriente plutôt sa réflexion sur les problèmes théoriques et méthodologiques soulevés par l’expression figure mythique. Par figures bibliques, dit-il, il faut entendre personnages bibliques. Ce que confirment les articles qui traitent d’Éve, de Moïse, d’Abraham, de Caïn ou de Lilith. Et, puisqu’aucune figure des mythologies classiques n’est étudiée dans cet ouvrage, on comprend même que l’asyndète du titre Figures bibliques, figures mythiques n’est pas un parallèle mais vaut équivalence ou même identification (figures bibliques = figures mythiques ; elles sont d’ailleurs traitées comme telles). Mythique ou biblique (et cette dernière n’est alors plus qu’une déclinaison de la première) la figure, c’est donc toujours le personnage.

Or, dans la terminologie biblique, d’une part la figure est une tout autre réalité narrative et symbolique, et d’autre part dans la Bible, si un personnage peut être […] une figure, toute figure n’est pas obligatoirement un personnage ; et tout personnage n’est pas non plus une figure. La figure biblique est une relation transhistorique et trans- (ou inter-) textuelle. Et c’est précisément ce qui est intéressant dans une réflexion comparatiste. (p. 175-176)

9Sylvie Parizet ouvre même sa contribution (Esther : figure biblique, figure mythique ?, p. 191-208) avec la polémique causée par l’ouvrage de Cécile Hussherr et d’Emmanuel Reibel. Elle rappelle d’ailleurs la réticence d’Yves Chevrel lui-même dans la préface qu’il a écrite pour cet ouvrage, de qualifier la « figure biblique » comme « figure mythique ». Pour essayer d’y voir plus claire, Parizet cherchera alors dans son texte à présenter les « principales lectures/réécritures de la figure biblique » d’Esther ainsi qu’à « souligner certains enjeux d’ordre méthodologique » (p. 192). Elle en conclura qu’il est au moins légitime, « dès lors qu’on se situe hors du terrain “théologico-religieux”, […] de considérer que certains personnages bibliques sont devenus, au fil des ans et des œuvres qui s’en sont inspirées, des “figures mythiques” » (p. 208). Cette section est bouclée avec l’étude du Judas du Nouveau Testament, du Judas parricide, du Judas incestueux et du Judas meurtrier de son frère, tant de « motifs narratifs » rendant « possible la création d’une nouvelle biographie mythique » pour cette figure (Judas au Moyen Âge. Le mythe de la naissance de l’anti-héros, p. 209-231).  Jean-Pierre Bordier trouve correct de parler de « mythe de Judas » à partir des éléments présents dans cette biographie, si on les prend en tout cas dans le contexte plus ample de l’histoire du salut opposant le christianisme au judaïsme.

10Dans la troisième partie, nous arrivons, finalement, aux figures d’origine historique. Pascale Auraix-Jonchière (Personnages historiques et figures mythiques : l’exemple de Jeanne d’Arc, p. 235-254) cerne d’emblée une difficulté inhérente à la question :             

Les cas des mythes dits « politico-héroïques », entièrement tributaires de la nature et des exploits d’un personnage ou d’événements historiques, pose […] un problème particulier. Le passage du domaine de la réalité – ici premier, originaire – à celui du mythe, s’effectue en effet par le biais d’un processus de sublimation qui tire le personnage du côté de la légende en instaurant une rupture avec la temporalité d’où ce dernier est pourtant exemplairement issu. (p. 235)

11À partir de l’exemple de Jeanne d’Arc, Auraix-Jonchière préfère parler de « mythification » (terme utilisé aussi dans les contributions suivantes) que de « mythe » à l’égard de ce qui se joue dans la matière politico-héroïque, et explique pourquoi il est plus prudent d’appeler « figures mythiques » les personnages historiques mythifiés et non « mythes ». A son tour, Ana Maria Binet (Le roi Sébastien ou la mythification de l’échec, p. 255-263), analyse « un des mythes les plus importants dans la culture portugaise [qui] est sans doute celui créé autour du roi Sébastien, et que l’on appelle le sébastianisme » (p. 256). Elle commence son article par une évocation du personnage historique, jeune roi disparu au Maroc transformé en Messie tant attendu dans le contexte de la domination espagnole au Portugal. Ensuite, Binet trace le parcours de la création de la « figure mythique » de ce roi, jusque dans les confins du Brésil. Elle finit sa contribution avec l’analyse de la ré-appropriation de ce messianisme à la lusitaine par le poète Fernando Pessoa dans le recueil cité tout au début de la présente recension. Isabelle Durand-Le Guern (Charlemagne : usage et développement d’un mythe au XIXe siècle, p. 265-284) essaie, quant à elle, de « suivre le mouvement qui va d’une idéalisation à une sacralisation de la figure mythique [de l’empereur], objet d’une véritable distorsion, au point de rendre difficile la saisie d’une cohérence du mythe » (p. 267), et Marie-Hélène Rybicki clôture l’ouvrage en cherchant à démontrer comment les notices biographiques, les chroniques de journal, la poésie et les vaudevilles ont contribué à transformer le Paganini « réel » en « figure mythique » (Entre réalité et fiction. La figure de Paganini dans la presse et la littérature de son temps, p. 285-303).

12Figures mythiques – Fabrique et métamorphoses vient en fait combler une importante lacune. Il est fait cas des figures mythiques en tant que « grands essaims d’images » chez Gilbert Durand (De la mythocritique à la mythanalyse, Dunod, 1979), mais cet auteur passe outre à leurs mécanismes de fonctionnement et leur relation au mythe. Rien ou presque ne s’en est suivi dans ce domaine. Du côté déjà, seulement, des figures bibliques, l’ouvrage controversé paru en 2002 n’avait pas non plus épuisé le sujet.