Acta fabula
ISSN 2115-8037

2009
Août-Septembre 2009 (volume 10, numéro 7)
Camille Bloomfield

L'Anthologie de l'Oulipo ou l'évolution d'un groupe littéraire

DOI: 10.58282/acta.5124
Anthologie de l’OuLiPo, édition de Marcel Bénabou et Paul Fournel, Paris : Gallimard, coll. « nrf/poésie », 2009, 910 p., EAN 9782070355679.

1La nouvelle anthologie de l’Oulipo, parue chez Gallimard dans la collection « Poésie »1, était attendue depuis longtemps, annoncée à plusieurs reprises par l’éditeur mais toujours retardée. En effet, depuis La littérature potentielle (1973) et l’Atlas de littérature potentielle (1981),  le groupe n’avait pas publié de travaux majeurs, dans une collection grand public. Conçue par le Président du groupe, Paul Fournel, et le Secrétaire Définitivement Provisoire Marcel Bénabou, elle ne déçoit pas : c’est un ouvrage indispensable pour qui apprécie les travaux des oulipiens, et utile pour qui souhaite découvrir leur univers, car il rassemble à la fois quelques uns de leurs plus grands classiques (le monovocalisme « What a man » de Georges Perec, quelques « exercices de style » de Queneau, ou son « Conte à votre façon » par exemple), et des textes moins connus, soit parce qu’ils étaient publiés en tirage limité dans la Bibliothèque Oulipienne, soit parce qu’ils avaient fait l’objet d’une publication orale uniquement, lors des lectures mensuelles du groupe2.

2Contrairement aux précédents ouvrages collectifs, l’ordre des textes ici ne se fait pas autour des structures et contraintes répertoriées dans la « Table de Queneleiev » — le tableau de classification établi par Raymond Queneau puis repris par Marcel Bénabou —, ni, comme on aurait pu l’attendre d’un groupe qui gagne en épaisseur historique, de façon chronologique, mais bien de façon thématique, en une promenade toute en légèreté. Il ne s’agit plus pour l’Oulipo d’être didactique, c’est-à-dire de proposer aux écrivains amateurs et professionnels des idées à reprendre, comme le souhaitaient les fondateurs, encore moins de se positionner dans les débats théoriques des années 1970 autour des questions de structure. Il s’agit cette fois de montrer qu’avec ce qui a été inventé précédemment, les membres de l’Ouvroir ont été capables de produire tous types de texte : courts et ludiques (ceux qui ont fait, en grande partie, leur réputation), mais aussi plus longs, plus réflexifs, voire mélancoliques (La Cinquantaine à Saint-Quentin de J. Bens), ou méditatifs (À supposer de J. Jouet). Sur le point de célébrer ses cinquante ans d’existence (2010), le groupe ne cherche plus à faire ses preuves, et c’est perceptible par le lecteur qui, par conséquent, « n’est pas en cuisine » mais « à table », selon les mots de P. Fournel dans sa présentation. L’Anthologie de l’Oulipo n’est pas une édition savante, qui offrirait un regard inédit sur l’atelier des oulipiens, mais bien, selon la ligne de la collection choisie, une édition destinée à un public très large. Preuve en est : on ne trouvera pas non plus, ici, de textes d’érudition pure (tel l’historique du lipogramme par G. Perec dans le précédent Atlas), au mieux, une brève présentation, en quelques lignes, de la contrainte utilisée fait office de chapeau. En effet, après une « Ouverture » sous les auspices favorables du maître Perec, on circule entre des thèmes récurrents — la ville (et son microcosme métropolitain), l’amour, les animaux — et des formes — le sonnet, le monovocalisme, les séries, qui ont connu un certain succès collectif. Qu’ils composent à partir des idées ou des textes des uns et des autres, ou qu’ils écrivent ensemble (plusieurs textes à quatre mains ou plus), les membres du groupe dévoilent donc ici leur « patrimoine » commun, fruit d’une collaboration effective — c’est aussi le nom de l’une des sections de cette anthologie. De la sorte, le lecteur peut percevoir à quel point cette culture collective, ancienne maintenant, constitue un socle de cohésion renforçant ce qu’Hervé Le Tellier a appelé « l’esthétique de la complicité »3. Ainsi, à partir des « Je me souviens » perecquiens sont nés les « À quoi tu penses ? » (H. Le Tellier, Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable), et les « Tu te souviens ? » (Anne F. Garréta et Valérie Beaudoin, inédit). À propos des animaux, les calembours sont élevés, selon l’expression de Raymond Queneau, « à la hauteur du supplice » : textes courts, écrits à partir de noms d’animaux imaginaires, d’Olivier Salon et Jacques Roubaud (Les Sardinosaures), d’Hervé Le Tellier (Les oppossums célèbres), de Paul Fournel (Les Animaux d’amour), de Jacques Roubaud seul (Les animaux célèbres) qui torturent allègrement le lecteur, sans crainte de dépasser — et de loin — le modèle suprême de l’Almanach Vermot.

3Souci de représentativité oblige, tous les membres du groupe sont représentés ici (du moins, parmi ceux qui écrivent), par au moins un texte. Si les membres fondateurs ne sont pas en reste (heureuses rééditions de textes rares d’Albert-Marie Schmidt, de Jean Queval ou de Jean Lescure), c’est surtout les deuxième et troisième générations qui sont à l’honneur. Georges Perec notamment y figure en bonne place, avec pas moins de 13 textes (dont l’ouverture du recueil « Qu’est-ce que la littérature potentielle ? », les « 35 variations sur un thème de Marcel Proust », les « Voeux », ou encore des épithalames et des « belles absentes ») en un hommage sans cesse renouvelé des oulipiens à l’un de leurs maîtres, aussi présent que les prolifiques Jacques Roubaud et Jacques Jouet, et à peine moins qu’Hervé Le Tellier (14). Marcel Bénabou et Paul Fournel donnent aussi beaucoup de textes inédits, théoriques ou créatifs, écrits par eux ou par leurs confrères en Oulipie, exhumant parfois des projets totalement inconnus du public, tel le Troisième Manifeste de l’Oulipo, par François Le Lionnais, dont M. Bénabou présente des extraits, où l’on voit feu le Président-fondateur renouer, théoriquement, avec les structures mathématiques (par le biais de la notion, nouvelle, d’« armature »).

4L’anthologie est donc à l’image des deuxième et troisième générations d’oulipien : la “pataphysique”, qui imprégnait de façon diffuse les premières publications (notamment les comptes rendus de réunion des trois premières années Oulipo 1960-1963 de Jacques Bens), et à laquelle nombre de fondateurs étaient attachés, a totalement disparu de l’univers du groupe aujourd’hui. Aucune mention n’y est faite, révélant à quel point l’Ouvroir a pris ses distances avec le Collège — bien qu’il en constitue toujours, officiellement, une sous-commission. À l’heure du bilan (que réalise la démarche de l’anthologie), cette absence semble faire office de prise de position.

5Enfin, on remarquera que l’hypothèse d’un Oulipo « groupe-monde » se confirme, non seulement par la présence notoire des membres étrangers (Italo Calvino, Harry Mathews, Oskar Pastior, André Blavier, Ian Monk) mais aussi et surtout par l’abondance de textes en plusieurs langues ou en langue étrangère (cf. la « Sextine éphémèrement polyglotte » d’Oskar Pastior, les « 35 variations sur un thème de Shakespeare » de H. Mathews, ou la transposition anglaise de « What a man » par Ian Monk, certains des « poèmes avec partenaires » de Jacques Jouet qui intègrent des mots italiens, néérlandais ou finnois, etc.), qui souligne une volonté constante de multiplier les échanges internationaux et interlinguistiques. En ceci, la nouvelle génération prolonge effectivement les ambitions initiales d’un projet littéraire sans frontières disciplinaires ni culturelles.

6On regrettera seulement que, pour la réédition des Cent mille milliards de poèmes, placés ici en fin de recueil tel un envoi au lecteur, les éditeurs n’aient pu obtenir de citer que quatre des dix sonnets-souche permutables, ce qui fait perdre à l’œuvre une bonne partie de son sens, ou en tout cas de sa potentialité. Néanmoins, la lecture de cette anthologie laisse l’impression rafraîchissante d’un groupe au « jaillissement créatif durable » (P. Fournel), qui vient contrebalancer l’accumulation parfois excessive de productions auto-réflexives (lorsque l’Oulipo raconte l’Oulipo).