Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Août-Septembre 2009 (volume 10, numéro 7)
titre article
Cyrille François

La première traduction critique des Grimm en français

Jacob & Wilhelm Grimm, Contes pour les enfants et la maison, édités et traduits par Natacha Rimasson-Fertin, Paris : José Corti, coll. « Merveilleux », 2009, 2 vol., 1178 p., EAN 9782714310002.

1Près de deux siècles après la première édition des Kinder- und Hausmärchen (KHM), les contes des frères Grimm connaissent enfin une traduction française intégrale et critique. A côté de tous les recueils incomplets et des adaptations pour enfants, il n’existait jusqu’à présent qu’une seule traduction en français des 201 KHM1. Cette dernière, datant de 1967, avait le mérite de regrouper l’intégralité des contes, mais elle ne possédait aucun appareil critique. De plus, les textes étaient traduits de manière très libre (le traducteur n’hésitant pas à ajouter des phrases quand bon lui semble). Étant publiée avant les importants travaux éditoriaux allemands de Heinz Rölleke2, il lui manquait aussi un certain nombre de documents, comme les préfaces, les annotations, les contes retranchés et les légendes pour enfants. Il y avait donc un grand besoin d’une nouvelle édition des KHM en français, même s’il s’agit de « l’ouvrage en langue allemande le plus traduit et le plus célèbre dans le monde entier, après la Bible de Luther » (t. 2, p. 5753). Les Contes pour les enfants et la maison publiés chez José Corti comblent un manque dans le champ littéraire français. En se basant sur l’édition allemande de référence4, Natacha Rimasson-Fertin, traductrice et éditrice, offre une première édition intégrale avec des commentaires et un appareil critique qui permettent de replacer les contes dans leur contexte.

Des contes célèbres — un recueil méconnu

2Les contes des Grimm sont célèbres dans le monde entier. Qui n’a jamais lu ou entendu Blanche-Neige, Le Vaillant petit tailleur ou ces trois classiques dont nous connaissons, en France, les versions de Perrault : Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon, La Belle au bois dormant5 ? Il suffit d’entrer dans une librairie pour se rendre compte du succès des contes des Grimm : il existe de nombreuses éditions qui les publient isolément ou en sélection, souvent adaptés pour les enfants et illustrés ; ils sont parfois même mélangés aux contes de Perrault, d’Andersen et d’autres auteurs. Pour quelles raisons ces contes sont-ils si connus, alors que (presque) personne ne connaît le livre des KHM que les Grimm ont publié en 1812 et qu’ils ont réécrit jusqu’à la septième version du recueil en 1857 ? Pourquoi y a-t-il tant de traductions, mais qu’il a fallu attendre si longtemps une édition sérieuse des KHM ?

3Les contes des Grimm souffrent d’un double préjugé : ce seraient des contes pour enfants et ils appartiendraient à la littérature orale. Les auteurs sont en partie responsables de ces jugements, bien que le premier ne leur soit pas directement imputable. Leur projet n’est, dans un premier temps, pas destiné aux enfants. Les préfaces et les annotations le présentent comme une démarche scientifique entreprise par de philologues pour leurs pairs et les amateurs6. Les transformations du recueil au fil des rééditions le rapprochent toutefois toujours plus d’un public enfantin7, et ils publient même, en 1825, une petite édition illustrée qui lui est plus particulièrement destinée. Si l’on peut discerner une réelle évolution du recueil, il ne faut toutefois pas oublier que les Grimm ont tenu à conserver un volume d’annotations et de notices et qu’ils ont toujours présenté leur livre comme un objet philologique dans les préfaces. Considérer les KHM uniquement comme des contes pour enfants, c’est s’éloigner considérablement du livre des Grimm, et il n’est pas étonnant, dès lors, que les éditeurs ne ressentent pas le besoin de traduire les préfaces et les annotations.

4Concernant l’appartenance des contes à la littérature orale, les Grimm ont un rôle plus important à jouer. Ils ont créé un mythe autour de leur recueil, selon lequel ils ne seraient que les simples transcripteurs de contes populaires et n’auraient rien ajouté d’eux-mêmes. Ils seraient allés dans les villages allemands recueillir les histoires de la bouche de gens du peuple, comme Dorothea Viehmann, dont ils font une longue description dans leur préface (dès 1815), et dont leur frère, Ludwig Emil Grimm, fait un portrait qui sert de frontispice au deuxième volume. Selon leur préface8, le but des KHM est de sauver les contes — ces textes typiquement germaniques appartenant à la Volkspoesie (la poésie du peuple) selon les auteurs — de la disparition. En accentuant l’origine populaire des contes, les Grimm réduisent leur rôle en tant qu’auteurs. Dans cette conception, rien d’étonnant à ce que traducteurs et éditeurs n’hésitent pas à les réécrire, à les adapter, à les transformer, et à les isoler ou à les combiner dans de nouveaux recueils, sans respecter le livre créé par les Grimm dont le péritexte est pourtant essentiel. Il semblerait que la petite édition (portant le même titre de KHM, avec la mention kleine Ausgabe — petite édition), publiée sans préface ni annotations, soit le modèle de la plupart des éditions françaises des contes des Grimm. Il ne faut toutefois pas oublier qu’elle n’existerait pas sans la grande édition et que, si elle efface les traces du travail philologique effectué par les Grimm, elle ne le supprime pas pour autant.

5En Allemagne, des travaux éditoriaux de grande ampleur ont été entrepris depuis plusieurs années9 pour replacer le livre dans son contexte de production. De plus, de nombreuses études10 viennent compléter les travaux folkloristes ou structuralistes qui prédominaient dans les analyses des KHM. En précisant la nature des informateurs des Grimm (dont la plupart faisaient partie de la noblesse ou de la bourgeoisie de la Hesse — dont les auteurs sont originaires — et étaient francophones, voire même d’origine française), ces nouvelles études cassent le mythe du folklore et donnent une image plus réaliste de ce qu’était le projet des Grimm et de la manière dont il a été mené11.

Une édition critique

6C’est dans cette perspective qu’il faut relire les Grimm, et l’édition présentée par Natacha Rimasson-Fertin y aide le lecteur. La présentation de l’éditeur en quatrième de couverture (et sur son site Internet) insiste sur la différence entre cette traduction et les anciennes traductions françaises des contes des Grimm :

« Voici la première édition intégrale commentée de l’ensemble des 201 contes des frères Grimm auxquels sont joints les 28 textes qu’ils ont supprimés dans la dernière mouture de leur recueil, et 10 légendes pour les enfants. Natacha Rimasson-Fertin a voulu se démarquer de ses illustres devanciers (Armel Guerne et Marthe Robert notamment) en choisissant une traduction très proche du texte original, dans le souci de faire goûter au lecteur la spécificité du style des frères Grimm. Les lecteurs français n'avaient pas accès à une édition critique, c'est chose faite [...] »

7Dès le titre, on remarque en effet que certains choix éditoriaux ont été pris pour donner une traduction proche du texte original. En nommant cette traduction Contes pour les enfants et la maison, pour reprendre le titre allemand, et non pas « Contes de Grimm » comme c’est souvent le cas, la traductrice indique qu’il s’agit de présenter un projet, un livre publié il y a près de deux siècles. Natacha Rimasson-Fertin, agrégée d’allemand et titulaire d’un doctorat d’études germaniques dont la thèse porte sur l’autre monde dans les contes de Grimm et d’Afanassiev, a entrepris cette traduction en universitaire, tâchant d’apporter tous les éléments nécessaires à la bonne compréhension des textes.

8Tout comme l’édition de Rölleke sur laquelle elle se base, Rimasson-Fertin conserve les contes retranchés des différentes éditions par les Grimm, dont la plupart sont inédits en France. Ces derniers sont extrêmement intéressants car leur histoire montre de quelle manière les Grimm ont construit leur projet en supprimant, entre autres, des contes trop proches de textes rédigés par des auteurs étrangers. L’éditrice offre en outre un grand appareil critique réparti à la fin de chacun des deux volumes. On y retrouve plusieurs éléments habituels mais très utiles : chronologie, bibliographie (on s’étonne de l’absence de Donald Haase, Ruth Bottigheimer, Jens Sennewald, Maria Tatar ou Jack Zipes), liste alphabétique des contes, liste des unités monétaires (pratique comme la traductrice a eu la très bonne décision de ne pas traduire les unités monétaires « afin de rendre compte de la diversité liée au morcellement géographique et politique de l’Allemagne à l’époque des Grimm »), et surtout un index thématique (elle suit sur ce point l’édition de Uther pour combler un manque de l’édition de Rölleke). Dans le même ordre d’idée, elle donne une table des concordances des contes des Grimm avec la classification d’Aarne et Thompson12. Cette table sera sûrement utile à certaines personnes, comme l’indique la quatrième de couverture : « Les spécialistes retrouveront évidemment la classification internationale des contes ainsi que d’éventuelles remarques sur des variantes d’autres pays. ». Elle donne toutefois trop de poids à ces classifications que Rölleke indique simplement dans ses commentaires. Ce choix éditorial place cette traduction des Grimm dans une approche anthropologique des contes qui les étudie sous l’angle de littérature orale. Si cette approche est tout à fait légitime, on peut néanmoins regretter qu’elle ne soit pas mise en perspective avec d’autres approches, comme celle de Bottigheimer qui propose une histoire des contes basée sur des textes écrits.

9En plus de ces différents outils, l’appareil critique contient des documents très importants. Rimasson-Fertin traduit ainsi la dédicace à Bettina von Arnim et les préfaces que les Grimm ont écrites pour les différentes versions de leurs KHM13. Deux articles viennent compléter ce dossier. « Un imagier romantique pour les Grimm », par François Fièvre, responsable des illustrations de l’édition, offre une étude intéressante des Grimm par les images. En autres informations, on y trouvera les références des premières traductions des Grimm en français. La postface, signée N. Rimasson-Fertin, donne des éléments biographiques sur les auteurs, explique la genèse des KHM et décrit les informateurs des Grimm (de manière plus intéressante que dans la liste des principaux informateurs du tome 1). Elle situe aussi très bien le contexte historique et culturel qui a vu naître ces contes, et rend compte de la réception et de l’évolution du projet. C’est une bonne postface qui dit l’essentiel de ce que l’on trouve dans les études actuelles sur les Grimm. Pour une édition scientifique, on aurait aimé qu’elle fût plus longue et plus étoffée.


***

10D’une manière générale, le dossier est assez complet, malgré quelques points qui ont été relevés. Ce qui pose le plus problème, c’est que l’éditrice n’a pas suivi l’édition de référence dont elle s’inspire en ce qui concerne le péritexte. Elle ne respecte pas du tout le travail des Grimm sur ce point pourtant crucial. Elle déplace par exemple la dédicace et les préfaces à la fin des volumes. Or, les préfaces, qui doivent présenter le texte aux lecteurs, sont extrêmement importantes pour les KHM. Les études sur les sources des Grimm et leurs informateurs montrent bien qu’il ne faut pas prendre à la lettre ce qu’ils disent sur l’origine orale et populaire des contes, mais la préface est un véritable programme qui décrit les origines de leur projet et ses modalités :

« Il arrive bien que, lorsqu’une tempête ou un autre malheur envoyé par le Ciel a réduit à néant tout le blé en herbe, un petit coin de champ, à l’abri de petites haies ou de buissons qui bordent le chemin, reste intact où quelques épis isolés sont encore debout [...] C’est le sentiment que nous avons quand nous avons quand nous considérons la richesse de la poésie allemande des temps anciens, et que nous voyons ensuite que, de tant de choses, rien ne s’est conservé vivant, que même le souvenir en a été perdu et qu’il ne reste plus que des chants populaires et ces innocents contes du foyer. » (t. 1, pp. 472-473)
« En ce qui concerne la façon dont nous avons collecté ces récits, c’étaient la fidélité et l’authenticité qui nous importaient en premier lieu. En effet, nous n’avons rien ajouté de notre propre initiative, nous n’avons embelli aucune circonstance ni aucun trait de ces légendes, mais au contraire, nous avons restitué leur contenu tel que nous l’avions reçu ; que l’expression et le développement des détails viennent de nous pour l’essentiel, cela va de soi, mais nous avons cherché à conserver toutes les particularités que nous avons remarquées pour laisser à ce recueil, à cet égard-là aussi, la variété propre à la nature. », (t. 1, p. 490)

11Les préfaces donnent donc des éléments indispensables à la bonne compréhension des contes et il est difficile de bien les lire sans comprendre la manière dont les auteurs conçoivent le genre du Märchen. À ce titre, on ne peut que regretter qu’elles soient déplacées en fin de volume et que le lecteur soit plongé dans les textes sans autre connaissance des Grimm que quelques idées préconçues souvent fausses.

12Le frontispice est un autre élément du péritexte qui joue un rôle important dans la compréhension du texte (François Fièvre indique d’ailleurs que les deux frontispices des KHM « sont les plus proches de l’esprit avec lequel les frères Grimm ont envisagés leurs contes », t. 1, p. 505). Il est dès lors étonnant de placer en frontispice du premier tome un portrait des auteurs au lieu du frontispice original (une illustration du conte « Brüderchen und Schwesterchen » — Petit-frère et Petite-sœur, KHM 11 — par Ludwig E. Grimm). Les frontispices, qui ouvrent le livre en regard de la page de titre, ont une fonction particulière : ils donnent le ton de l’ouvrage (François Fièvre l’a bien souligné) et ont une fonction proche (et complémentaire) de celle de la préface. L’illustration de « Brüderchen und Schwesterchen » qui, selon François Fièvre, est une « allégorie de l’enfance et de l’innocence » (p. 505), n’accomplit plus sa fonction de frontispice en étant coincée entre la note de la traductrice et les remerciements. Rölleke respecte quant à lui le péritexte des Grimm : il place le frontispice en regard de la page de titre originale et conserve tous les éléments du péritexte en mettant directement à leur suite la citation d’Hésiode14, la dédicace et la préface.

13Bien que le coffret soit déjà assez volumineux, on peut regretter la volonté de faire tenir la traduction en deux volumes, au lieu de conserver les trois volumes des Grimm (comme le fait Rölleke), ce qui aurait libéré de la place pour les commentaires. L’un des grands manques de cette édition est de ne pas reprendre les annotations (Anmerkungen) des Grimm en intégralité. On ne peut, selon moi, pas en faire abstraction, car elles faisaient partie intégrante du projet. Les auteurs précisent dans leur préface de 1819 :

« Là où nous ne disposions jadis que de peu de place pour les commentaires, nous avons pu à présent leur consacrer, compte tenu de l’augmentation du volume de l’ouvrage, un troisième tome séparé. Cela nous a permis non seulement de rendre public ce que nous avions été jadis contraints de garder pour nous, mais également de créer de nouvelles sections qui ont leur place ici et qui, nous l’espérons, rendront encore plus manifeste la valeur scientifique de ces traditions orales » (t.1 p. 490)

14Traduire ce troisième volume aurait permis d’une part d’être plus fidèle au projet des Grimm, et, d’autre part, de donner à lire au lecteur francophone des documents inédits très intéressants. La partie « Literatur » contient par exemple des notices sur Straparola, Basile, Perrault, ou encore Marie-Catherine d’Aulnoy. N. Rimasson-Fertin dit reprendre « l’essentiel » des annotations dans ses propres commentaires, mais son choix, par définition subjectif et partiel, ne saurait satisfaire tous les lecteurs. Elle insiste surtout sur les classifications d’Aarne et Thompson et utilise les annotations des Grimm pour rendre compte des différentes versions qu’ils citent du même conte. Les commentaires de N. Rimasson-Fertin sont toutefois souvent intéressants, comme lorsqu’elle relève, par exemple, le travail de rédaction entre les différentes versions des contes. Elle dit très justement, pour « Aschenputtel », qu’ils essaient de se différencier de Perrault en réécrivant le conte. Cela confirme le fait qu’il aurait sans doute été plus intéressant d’avoir un troisième volume reprenant les annotations des Grimm et intégrant à leur suite des commentaires de l’éditrice (selon le modèle de Rölleke).

Une traduction « proche du texte original »

15Les contes eux-mêmes sont présentés de manière agréable, plusieurs sont illustrés, et leur numéro est indiqué avec le titre (ce qui est très pratique et fidèle au texte des Grimm). L’utilisation de titres courants aurait sans doute encore facilité la lecture. La traduction se veut « très proche du texte original », comme l’indique la quatrième de couverture citée plus haut. Natacha Rimasson-Fertin reprend ce point à plusieurs reprises dans la « Note de la traductrice »15. Elle a effectivement choisi de conserver l’orthographe allemande des prénoms16 et des unités monétaires. Elle est aussi plus proche du texte original que ses prédécesseurs en ce qui concerne les titres des contes, comme pour « Rose d’épine » (« Dornröschen », que Marthe Robert et Armel Guerne intitulent « La Belle au Bois dormant », en faisant référence à Perrault). Elle n’a pas le même réflexe avec « Aschenputtel », qu’elle traduit elle aussi par « Cendrillon » pour reprendre le titre de Perrault. Elle aurait pu jouer sur le mot cendre pour créer un autre nom, afin de montrer qu’il s’agit de textes très différents. De même, pour « Rotkäppchen », « Le Petit Chaperon Rouge », elle utilise l’article alors que les Grimm l’appellent Rotkäppchen sans article. Ce faisant, elle crée la confusion avec l’héroïne de Perrault (alors qu’elle traduit bien « Blaubart » par « Barbe-bleue » sans article, au contraire du titre de Perrault). Les Grimm utilisent les noms de héros comme Rotkäppchen et Blaubart comme s’il s’agissait de noms, alors qu’il s’agit bien d’expressions chez Perrault qui conserve les articles17.

16En ce qui concerne la traduction des textes, la différence avec Armel Guerne est frappante. Ce dernier transformait beaucoup le texte, ajoutait des phrases, en supprimait et développait le caractère populaire du parler de certains personnages18. Marthe Robert reste toutefois, de manière générale et malgré quelques erreurs, plus proche du texte original que Natacha Rimasson-Fertin, et suit mieux le rythme des Grimm. La traductrice des Contes pour les enfants et la maison modifie en effet beaucoup les phrases en utilisant souvent des groupes nominaux au lieu de pronoms, en reponctuant19 (il y a beaucoup plus de points, de double points et de points d’exclamation), en ajoutant des connecteurs, en remplaçant très souvent les coordonnées par des relatives20 — ce qui revient à complexifier les phrases en évitant la parataxe — et en supprimant souvent le discours citant du discours direct. Il lui arrive parfois de retourner les phrases pour obtenir un ordre qui convient mieux en français. Toutes ces opérations réduisent la spécificité de l’écriture des Grimm et normalisent la langue dans un français très scolaire. C’est le même type d’opérations que celles apportées dans les adaptations pour enfants.

17Le début de « Rotkäppchen » présente plusieurs modifications typiques de la traduction de Rimasson-Fertin :

« Es war einmal eine kleine süße Dirne, de hatte jedermann lieb, der sie nur ansah, am allerliebsten aber ihre Großmutter, die wusste gar nicht, was sie alles dem Kinde geben sollte. Einmal schenkte sie ihm [...] »
« Il était une fois une petite demoiselle jolie et mignonne, que tous aimaient aussitôt qu’ils la voyaient ; sa grand-mère l’aimait encore bien plus fort que tous les autres, et elle l’aimait tant qu’elle ne savait ce qu’elle pouvait lui offrir. Un jour, elle offrit à la fillette [...] »

18Le mot « demoiselle » est trop marqué par rapport au mot « Dirne » qui signifie (dans cette acception) plus simplement « fille ». De plus, la traductrice développe un peu trop cette première dénomination de l’héroïne par le redoublement de l’adjectif « süße » en « jolie et mignonne ». Elle ajoute ensuite un point-virgule après « voyaient » et développe là aussi la phrase décrivant l’amour de sa grand-mère : « l’aimait encore bien plus fort que tous les autres, et elle l’aimait tant » au lieu de « am allerliebsten aber ihre Großmutter ». Elle supprime aussi un « aber » (mais) en passant. Elle a tendance à ne pas traduire ce mot très souvent (surtout quand il se trouve en début de phrase), de même que « da » (parfois « là », parfois « alors ») qui pose souvent problème en français. À la fin de la citation, elle remplace le pronom « ihm » (lui) par un groupe nominal : « à la fillette ».

19Je terminerai ce relevé par l’exemple d’un passage traduit très librement (les épines ne retiennent pas les princes qui tentent d’accéder au château, mais elle « se tiennent solidement ensemble », les empêchant ainsi de passer) :

« [...] denn die Dornen als hätten sie Hände, hielten fest zusammen [...] » (KHM 1857, p. 259)
« [...] car les épines les retenaient comme si elles avaient des mains [...] » (t. 1, p. 283)

Lire et redécouvrir les contes des Grimm

20Natacha Fertin-Rimasson a fait des choix de traduction et des choix éditoriaux avec lesquels on peut ne pas toujours être en accord, mais elle propose une très bonne traduction, fiable, qui permet de lire avec plaisir tous les contes des Grimm. On peut alors redécouvrir les grands classiques dont parlent les auteurs dans leur préface :

« Les parents n’ont plus de pain et, dans la misère, ils n’ont d’autre choix que de répudier leurs enfants ; ou bien une méchante marâtre fait souffrir les enfants et voudrait même causer leur perte. Plus loin, un frère et une sœur sont abandonnés dans la solitude de la forêt21 [...] Le cercle qui englobe cet univers est délimité avec précision : des rois, des princes, de fidèles serviteurs et d’honnêtes artisans y apparaissent, notamment des pêcheurs, des charbonniers et des bergers, qui sont restés au plus près de la nature ; tout le reste y est étranger et inconnu. » (t. 1, pp. 474-475)

21La lecture des 201 contes de l’édition de 1857, des 10 légendes et des 28 contes retranchés montre à quel point ces textes sont plus que des « contes de fées » (au sens strict, il s’agit des numéros 300 à 749 de l’index d’Aarne et Thompson) qui racontent les aventures de princes et de princesse. Moins de la moitié correspondent à cette catégorie22. Les Contes pour les enfants et la maison publiés chez Corti permettent ainsi de lire des textes qui ressemblent plus à des faits divers (« Comment des enfants ont joué au boucher »23, conte retranché n° 3) ; des contes avec des animaux (comme « Chat et souris associés », KHM 2, « Conte de la petite souris, du petit oiseau et de la saucisse », KHM 23, ou les séries de contes 72 à 75 et 171 à 174) ; des contes religieux (comme les KHM 147, « Le petit homme rajeuni par le feu » qui se déroule « À l’époque où le Bon Dieu se promenait encore sur terre », KHM 180, « Les enfants inégaux d’ève » qui raconte le retour des deux héros bibliques sur terre après qu’ils furent chassés du paradis, ou KHM 153, « Les talers des étoiles » qui décrit les récompenses d’une jeune fille « bonne et pieuse ») ; des contes « à formule » (selon la classification d’Aarne et Thompson), comme le conte qui clôt le recueil : « La clef d’or » (KHM 200). Même quand les récits racontent des histoires de princes et de princesses, ils ne correspondent pas toujours à nos souvenirs d’enfance : ne pensiez-vous pas que la grenouille se transformait en prince suite au baiser de la princesse ? La lecture du premier conte, « Le roi-grenouille ou Henri-de-fer » (KHM 1) fait sûrement bien des surpris lorsque la princesse jette la grenouille « de toutes ses forces contre le mur » pour rompre le charme.

22Ce n’est que par une traduction intégrale que l’on peut redécouvrir les Grimm et les lire conformément au projet qu’ils avaient ébauché. À ce titre, l’édition de Natacha Rimasson-Fertin est la meilleure édition sur le marché. C’est un bel objet, qui apporte beaucoup de nouveautés en France, qui offre un bon choix de textes dans l’appareil critique et qui fournit les éléments essentiels dans la postface pour aborder les contes de Grimm de manière critique. Là où Armel Guerne faisait des KHM un recueil de contes populaires (en transformant les textes et en ajoutant des origines géographiques dans les titres), Natacha Rimasson-Fertin en fait un objet plus proche de celui qu’il était. Plusieurs éléments font toutefois que cette édition est certes une bonne édition grand public, mais que ce n’est pas encore l’édition de référence dont le lecteur francophone a besoin. Il faudrait pour cela respecter le péritexte (emplacement du frontispice, de la dédicace, des préfaces ; traduction de l’épigraphe) des Grimm et surtout traduire leur volume d’annotations et de notices en intégralité. Il faudrait aussi, dans ce troisième volume, faire de la place pour un dossier critique approfondi et des commentaires plus développés. En attendant cette édition scientifique, le lecteur consultera les Contes pour les enfants et la maison avec plaisir et intérêt, car, grâce au travail de Natacha Rimasson-Fertin, on peut enfin lire les KHM en français.