Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Juin-Juillet 2009 (volume 10, numéro 6)
Sophie Feller

La chair de l’éloquence

Anne Régent-Susini, L’éloquence de la chaire. Les sermons de saint-Augustin à nous jours. Paris, Éditions du Seuil, 2009, 304 p., EAN 9782020962995.

1Si l’ambition d’Anne Régent-Susini est avant tout, comme elle l’écrit elle-même, de « faire sortir le sermon de la chaire, laisser se déployer sa séduction esthétique et sa force de questionnement » (p. 75-76), en le donnant à « lire » et non plus à entendre à des esprits curieux, le pari est d’emblée réussi. Mais l’anthologie de textes que nous offre l’auteur n’est pas seulement propre à satisfaire le lecteur intrigué ou amateur de rhétorique ; en lui donnant l’occasion de découvrir ces discours rares et trop peu lus, elle lui permet également de prendre la mesure d’un genre à part entière qui – et tel n’est pas le moindre des paradoxes – a rythmé si longtemps la vie spirituelle mais aussi littéraire de notre civilisation et tombe aujourd’hui quelque peu dans l’oubli.

2Toutefois, dans l’introduction qu’elle consacre à la pratique du sermon, Anne Régent-Susini adopte moins la perspective diachronique qu’annonçait le titre de l’ouvrage, sans jamais l’oublier cependant, qu’une approche structurelle fort riche en enseignements autant qu’en interrogations. Après avoir rappelé, comme pour mieux la mettre à distance, la réputation du sermon comme un discours doué d’une grande « vertu narcotique » (p. 9), elle le pose d’emblée comme le lieu du « combat d’une herméneutique et d’une rhétorique » (p. 10). Or là réside sans doute toute l’originalité de tels discours. Au-delà des différentes formes que ceux-ci peuvent prendre (l’auteur distingue successivement la conférence, le prône, l’homélie et le sermon à proprement parler), c’est le statut particulier de la situation d’énonciation dans laquelle ils s’inscrivent qui dessine leurs traits singuliers.

3L’éloquence sacrée est ainsi traversée de contradictions qui font sa force autant que sa fragilité ; notons d’emblée que le sermon occupe une fonction de médiation entre la sphère terrestre et la sphère céleste. Le statut même du prédicateur s’en trouve marqué : figure d’autorité par excellence en ce qu’il parle au nom du divin, il se doit de faire preuve d’humilité pour donner l’exemple aux fidèles qu’il est chargé de guider ; telle est d’ailleurs la leçon que martèle avec force Jean Gerson dans son « Sermon sur le Bonus Pastor » ici reproduit (p. 117). Devant marquer les esprits pour mieux les amener à suivre ses préceptes, le prêcheur se doit pourtant de ne pas tomber dans un registre spectaculaire qui risquerait de le rapprocher dangereusement d’une forme de théâtralité que l’Église condamne par ailleurs. De fait, Anne Régent-Susini nous renvoie tout naturellement aux débats sur la place de l’éloquence qui ont de tout temps traversé la réflexion sur la rhétorique sacrée. Comment en effet concilier une sobriété nécessaire et faire du sermon ce ferment d’« in-quiétude », au sens premier du terme, qui consiste à mettre le fidèle en mouvement, à l’amener à s’interroger sur ses actes et sa conscience ? Aux termes de son parcours l’auteur dégage pourtant quelques traits de cette rhétorique qui semblent s’imposer à travers les modes et les temps : adaptation à l’auditoire, clarté et simplicité apparaissent ainsi comme les maîtres mots d’un sermon réussi. Il n’empêche : en soulignant la difficulté propre à l’écriture et à la mise en voix de tels textes, l’auteur n’a de cesse de nous interroger sur le lien qu’entretient tout discours avec la situation d’énonciation dans laquelle il s’ancre.

4Mais il est du pouvoir de l’éloquence, semble-t-il, d’effacer les tensions qui guident l’écriture : la lecture des sermons proposés par l’auteur vous en convaincra sans nul doute. Saluons le choix des textes comme des orateurs opéré par Anne Régent-Susini : puisés dans un vaste corpus non seulement européen mais mondial, allant de Jean Chrysostome à Martin Luther King, de Luther à Desmond Tutu en passant par John Donne ou Georges Casalis, les sermons choisis sont répartis dans six chapitres (correspondant aux six thèmes majeurs de la théologie chrétienne que sont la parole, l’argent, la mort, l’enfer, l’amour et le Royaume). Présentés au sein de chaque chapitre par ordre chronologique, ce qui permet au lecteur de remettre en perspective ces textes les uns par rapport aux autres, ils sont également tous précédés d’une notice de présentation du prêcheur comme du prêche. Synthétiques et efficaces, ces introductions permettent au lecteur de savourer pleinement la rhétorique mise en œuvre et son originalité propre, tout autant sinon plus que la teneur religieuse et théologique du propos. Car c’est encore et toujours à cette alliance du fond et de la forme qu’il s’agit de revenir : comment en effet ne pas se laisser prendre et surprendre par le prêche adressé aux poissons d’Antoniò Vieira (p. 94) ? Comment ne pas être touché par la douleur de Bernard de Clairvaux lorsqu’il évoque la mort de son frère au milieu d’un sermon sur le « Cantique des cantiques » (p. 146) ? Comment rester insensible aux métaphores de Claude de la Colombière lorsqu’il évoque le feu de l’enfer (« De l’Enfer », p. 189), ou à celles de Césaire d’Arles lorsqu’il compare les ministres de Dieu à des vaches qui nourrissent les fidèles « Comment la parole de Dieu doit être désirée et recherchée », p. 81) ? Comment enfin ne pas s’interroger sur l’engagement idéologique et social qu’un Martin Luther King (« Il est minuit dans l’ordre social », p. 207), un Desmond Tutu (p. 286) ou un Jacques Marty (« Aimez vos ennemis », p. 238) nous donnent en exemple ? L’on ne saurait rendre compte ici de toute la richesse et de toute la densité des textes choisis par l’auteur : notons seulement qu’elle offre matière à une (re)découverte du discours sermonnaire dans toute son étendue et sa complexité.

5C’est donc bien à un voyage au pays des mots et de l’éloquence que  nous convie ici Anne Régent-Susini, un voyage fort bien servi par la complémentarité d’une réflexion sur le genre lui-même et d’un parcours des textes en toute liberté. Comment mieux à nouveau leur donner chair ?