Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Laurent Angard

« Tout est à revoir, tout est faux », le Moyen Âge dépoussiéré

Jacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, Paris : Éditions Perrin, coll. « tempus », 2008, 358 p., EAN 9782262029432

1Dans son livre sur le Moyen Âge, Le Moyen Âge, une imposture, réédité aux éditions Perrin, Jacques Heers montre combien les lectures de cette période ont été partisanes ou, tout au moins, trop passionnées, ou trop acrimonieuses. Professeur honoraire à la Sorbonne, l’historien, couronné de succès pour ses publications, revient nous donner une leçon afin de mesurer combien le Moyen Âge a été vu par le « petit bout de la lorgnette ».

2Donc, « tout est à revoir, tout est faux », affirme-t-il avec conviction (p. 157), mais pourquoi ? À partir de quelles preuves peut-il clamer cette sentence ?

3Dans une première partie l’historien réaffirme les méthodes de l’analyse historique. Il montre alors que cette « science » a eu, comme dans le monde des Lettres, ses modes (la « Nouvelle histoire ») et ses histoires (au sens romanesque du terme) selon qu’elle fût traitée par des polygraphes ou par des spécialistes. Aussi énonce-t-il, en insistant, ce qu’il veut faire à travers cette mise au point :

Le propos n’est pas d’habiller ce Moyen Âge mythique de parures plus dignes ou plus chatoyantes. Mais délibérément d’en nier l’existence. Non pas démontrer que le Moyen Âge mérite davantage de sympathies ou de louanges mais que le mot ne représente qu’une idée abstraite et une idée très floue (p. 32).

4Mais par « où commencer ? » et par « où finir ? ». Telles sont les questions qui se posent après cette déclaration si vive. Interrogations qui restent pourtant dans une sorte d’expectative puisque l’historien insiste sur la difficulté à dater un commencement mais aussi une fin qui délimiteraient au mieux ce que les manuels appellent donc le Moyen Âge. Il témoigne ainsi des obstacles qui se présentent aux historiens et conclut que « l’homme médiéval » est une « utopie ». « Le Moyen Âge, écrit-il,  ne peut, en aucun cas se concevoir comme une réalité », puisque les mots employés pour le désigner sont abusifs, pis encore complices, car intentionnels et chargés d’implicite.

5C’est ensuite aux mots mêmes qu’il s’attaque en en montrant toute la vacuité. Il en est ainsi pour le mot Renaissance qui, sous les plumes de Pétrarque et Boccace, est un outil de propagande et de complaisance envers le prince. C’est alors tout un mythe que J. Heers veut éclairer : il montre que cette acception lexicale n’est in fine fondée que sur des idées reçues ou des jugements de valeur. Souvent, par exemple, on oublie qu’avant la Renaissance telle que l’on nous l’enseigne, le Moyen Âge avait eu recours de manière pléthorique à l’Antiquité, apanage habituel des hommes du XVIe siècle. Pour lui, il n’en est rien, et il nous enseigne combien les auteurs du Moyen Âge étaient attachés au monde antique.

6La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse aux rapports qui existent entre la légende du Moyen Âge et la littérature, plus largement entre l’Histoire et les « Belles Lettres ». Tout d’abord, l’historien nous met sous les yeux la puissance de l’État capable de manipuler les données. Il met ainsi en exergue les partis pris et les combats à travers la (re)lecture des textes. En exemple, bien sûr, il cite l’un « des pères incontestés de l’histoire de France » (p. 136), Jules Michelet, qui, pour lui, est « une belle plume » mais dont les analyses historiques sont des plus minces. J. Heers montre alors que l’imposture du Moyen Âge réside aussi (et peut-être surtout) dans la « romantisation » de l’histoire par ce genre d’historiens (Augustin Thierry, Henri Martin, A. Hugo). Dans sa critique, plutôt virulente à ce moment précis de l’ouvrage, l’auteur de La Première croisade, concède quand même que ces historiens abuseraient de leurs prérogatives qu’au moment où « il s’agiss[er]ait [de parler] des droits féodaux, de la noblesse, de l’Ancien Régime » (p. 137), car ces trois thèmes pouvaient assouvir leur goût tout littéraire de « l’outrance et des ridicules » (p. 151). Après ses illustres hommes, il accable les « fabricants de manuels d’histoire » qui ont eux aussi de lourdes responsabilités dans cette vision si erronée de ce que l’on ne devrait plus appeler maintenant le « Moyen Âge ».

7Dans la troisième partie de l’ouvrage, que l’on nous permettrait de qualifier d’illustrative, l’historien démontre comment les paysans furent pris comme prétexte à la « légende noire ». Soumis à leur seigneur qui avait, selon cette même légende, tous les droits, les paysans — ou du moins ce que l’on veut bien nous montrer à travers ces travaux historiques — devenaient alors les porte-drapeaux des horreurs des princes que l’on n’hésitait plus à représenter comme des « oisifs » (p. 199), comme des « usurpateurs » (p. 201). Mais rien de tout cela ne semblait plausible, puisque détaché de la réalité des textes et des principes constitutifs des codes sociaux de l’époque. Tous les abus et autres impôts étaient alors permis aux seigneurs. J. Heers propose alors une autre vision, celle d’une « symbiose » entre tout ce monde, commensalisme porteur d’une vision toute neuve sur cette période de l’Histoire de France.

8Dans la dernière partie (p. 271), l’historien s’arrête, comme à chaque étape de sa démonstration, sur une des idées reçues véhiculées par les polygraphes et autres spécialistes de l’histoire : L’Église. Il montre que la légende du « Moyen Âge » se délectait des images noires qu’elle pouvait trouver chez les clercs. Ce clergé était alors « l’agent de l’obscurantisme » et « les Églises médiévales, selon les manuels, [avaient mis] tout en œuvre pour maintenir les hommes dans un état de totale inculture » (p. 271). Mieux encore, ils diffusaient ostentatoirement une vision superstitieuse de la religion dans une vision apocalyptique de l’an mille (p. 278). Et qui mieux que la papesse Jeanne — cette femme qui se serait faite passer pour un homme et qui aurait occupé le trône pontifical après la mort de Léon IV, en 855 — pouvait représenter toutes ces horreurs, toutes ses débauches, tous ces dépravés médiévaux… (p. 287) ? Il était alors logique que, progressivement, l’histoire fût détournée plus radicalement car la légende était bel et bien installée dans les mentalités :

L’homme du Moyen Âge vivait donc accablé d’une religiosité aveugle, de superstitions ridicules, qui lui interdisaient tout libre arbitre et coulaient la société dans un étroit carcan d’obligations et de tabous. (p. 300)

9Le Moyen Âge était alors devenu ce « temps des tabous » (p. 305) auxquels les travaux les plus sérieux devaient donner pour longtemps un crédit sans faille. J. Heers l’affirme donc avec passion et conviction, mais sans jamais donner, hélas, la moindre référence, qu’il est temps de retrouver un autre Moyen Âge, « à partir de documents privés très explicites » afin de prétendre le contraire de ce que les siècles passés — qui ne sont pas si loin de notre époque — ont clamé avec cette sorte de parti pris si « inexact ».

10Qu’il me soit permis de laisser, en guise de conclusion,  la parole à Jacques Heers qui l’a si brillamment démontré : le Moyen Âge est donc une imposture…

Tout ceci est certitude…et pourtant s’inscrit complètement en faux contre la chose écrite et enseignée depuis plusieurs générations, et réduit à néant de brillantes thèses échafaudées sur des postulats trop fragiles, thèses qui n’avaient bénéficié d’aucune recherche un tant soit peu attentive. Rien d’exceptionnel ni vraiment d’étonnant en cela…Nombre d’idées aussi bien reçues, aussi communément diffusées dans nos livres, mériteraient, elles aussi, sinon une totale révision, du moins un sérieux dépoussiérage (p. 326).