Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Mélanie Potevin

Création et nomadisme des romancières

Nomadismes des romancières contemporaines de langue française, sous la direction d’Audrey Lasserre et Anne Simon, Paris : Presses Sorbonne nouvelle, 2008, 217 p., EAN 9782878544299.

1Cet ouvrage rassemble les actes du colloque « Nomadismes des romancières contemporaines de langue française », organisé par Audrey Lasserre et Anne Simon. L’introduction des deux éditrices apporte beaucoup de précisions terminologiques, anticipant d’emblée les éventuelles critiques concernant le choix exclusif de « romancières ». Loin de vouloir s’enfermer dans les clichés sur l’« écriture féminine », tels que l’intimisme ou l’expression du corps, l’objectif est plutôt de montrer justement comment des « écrivaines » s’inscrivent au sein d’une créativité « nomade ». Dénonçant les pratiques éditoriales qui n’en finissent pas de considérer la littérature féminine comme une minorité, Audrey Lasserre et Anne Simon rattachent volontairement ce débat à celui des « écritures migrantes », si développé au Québec mais restant encore peu présent dans l’univers franco-français. L’ouvrage regroupe 15 articles et 4 textes littéraires répartis en quatre parties qui vont de l’impact de l’interculturalité dans l’écriture à la transgression des genres.

2La première partie, « Champs littéraires », débute par un texte de l’écrivaine d’origine libanaise Vénus Khoury-Ghata qui nous amène d’emblée dans le vif du sujet avec un thème associé au nomadisme : l’hétérolinguisme. Le choix de la langue d’écriture ne va pas de soi : deux langues sont aussi deux imaginaires, deux manières de penser différentes et pour Khoury-Ghata, il a fallu trouver un compromis pour que la langue française rende aussi compte de son imaginaire et de son style en langue arabe. Dans le premier article, Dominique Combe poursuit cette réflexion en s’intéressant à l’œuvre de l’écrivaine Régine Robin. L’errance fait partie intégrante de son œuvre : en mêlant les langues, les savoirs, les cultures et les disciplines, l’auteure n’a eu de cesse d’essayer de « désenclaver la littérature » pour sortir des schémas identitaires traditionnels. Un rappel sur les origines des « écritures migrantes » au Québec permet de conclure sur le danger d’une ethnicisation du débat. Mais qu’il s’agisse des littératures minoritaires, migrantes, issues de l’immigration ou transmigrantes, elles ont permis un éclatement de l’identité québécoise et l’ont enrichi.

3Suit un article de Christine Détrez dans lequel elle rend compte d’une enquête réalisée sur plusieurs romancières algériennes. Elle précise dès le début dans quel sens elle entend le nomadisme qui serait devenu un des « incontournables de la pensée « postcoloniale », notamment contre l’image figée, passive et muette véhiculée par les discours coloniaux sur l’Autre. La question sera donc de savoir si on peut vraiment parler de nomadisme pour des écrivaines dont la liberté d’expression en Algérie est toute relative. Soulignant la difficulté des rapports éditoriaux entre la France et l’Algérie, Christine Détrez évoque les différentes barrières à la publication de l’œuvre d’une Algérienne et dénonce l’attitude politiquement correcte de certaines maisons éditoriales françaises qui sont fières d’avoir des algériennes à leur palmarès et qui sont réductionnistes dans le choix des sujets traités : l’exotisme et la difficulté d’être une femme en Algérie. Mais pour celles qui réussissent à passer toutes les barrières, on peut déjà parler de nomadisme : la transgression leur permet de changer de statut (domaine privé/public) ou de prendre une revanche (épanouissement intellectuel).

4Séverine Gaspari propose un article étonnant sur la fameuse écrivaine de polar, Fred Vargas. Selon l’auteure de cet article, toute l’œuvre de Vargas est une entreprise de réécriture du roman policier, non seulement par le contenu (Fred Vargas utilise sa spécialité, l’archéozoologie) mais surtout par la forme, qui se veut elle aussi archéologique. Une étude sous forme de tableau des différents romans montre comment évoluent les personnages d’un roman à l’autre et l’importance de l’Histoire dans la résolution des enquêtes.

5Le dernier article de cette première partie est une réflexion plus générale de Delphine Naudier sur le choix des écrivaines dans ce colloque. Partant du constat que la reconnaissance du talent littéraire n’est pas suffisante pour assurer la publication, Delphine Naudier rappelle l’historique qui a éloigné si longtemps les femmes du monde des Lettres. Ceci expliquerait en partie les clichés sur l’écriture féminine : Hélène Cixous et l’expression du corps féminin, la revendication d’une « écriture-femme » dans les années 70. D’autres ont aussi tenté de se démarquer en utilisant des narrateurs masculins, en revisitant les genres littéraires, l’important étant finalement d’être reconnu individuellement en tant qu’écrivain.

6La deuxième partie, « Voix/dévoiements », ouvert par un texte d’Annie Ernaux auquel fait suite un article d’Anne Simon sur son œuvre. Annie Ernaux a repoussé les frontières du genre autobiographique en essayant de « saisir le moi dans son instantanéité ». Le nomadisme identitaire dans son œuvre se manifeste de trois manières : la présence d’un « je » pluriel, un jeu permanent entre le tout dire et la pudeur et enfin l’expression du conflit interne au moi. L’article de Diana Holmes poursuit cette réflexion sur la recherche d’autres « voix narratives » dans l’œuvre de Nancy Huston. Contrairement à nombre de romancières qui ont commencé à écrire à la même époque, Nancy Huston ne correspond pas aux caractéristiques de l’écriture féminine (expression de la subjectivité du moi). C’est avant tout une « raconteuse » qui cherche à retrouver le « plaisir du texte » en tentant de « signifier le monde ». Multipliant les narrateurs dans ses romans, il est cependant intéressant que la traditionnelle omniscience — pourtant remise en question par le Nouveau Roman — reste une dominante de son œuvre.

7Dans l’article suivant, Anne N. Mairesse donne deux exemples d’écrivaines qui racontent la faillite de la relation amoureuse : Anne Garréta et Lydie Salvayre. En repoussant les limites du roman, ces deux écrivaines interrogent la présence d’un genre (féminin/masculin) reconnaissable dans l’écriture.

8Le thème de l’autobiographie est repris par Éliane DalMolin dans une analyse comparée d’Annie Ernaux de Lydie Salvayre et d’Amélie Nothomb. L’intérêt croissant pour la téléréalité est à mettre en relation selon Éliane DalMolin avec la présence récurrente du « déballage » de soi dans le roman contemporain. Partant du goût commun de ces trois auteures pour la « réalité froide et dérangeante », l’analyse montre comment le caractère voyeuriste et dérangeant de leur œuvre les conduit à une « déambulation spectaculaire entre réalité et téléréalité ».

9La troisième partie, « Régressions/progressions/transgressions » commence par un texte de Régine Detambel qui écrit sur le constat de l’impossibilité de sortir du « moi » dans l’écriture. Le nomadisme littéraire consisterait justement à essayer de sortir de ce moi. Audrey Lasserre donne une orientation plus philosophique à la réflexion en tentant de définir la « pensée nomade » dans l’œuvre de Leslie Kaplan. Cette écrivaine a en effet toujours refusé les catégories et toute son œuvre tend vers la recherche de la « multiplicité des possibles ».

10L’article qui suit est une étude de l’écrivaine très controversée, Catherine Millet. Armelle Le Bras-Chopard montre que malgré la recherche constante de transgression dans l’œuvre de Millet, les clichés sexuels persistent.

11Shirley Jordan recentre davantage le débat sur la définition du nomadisme en analysant l’œuvre de Marie N’Diaye. S’appuyant sur le travail mené par la philosophe Rosi Braidotti, Shirley Jordan observe l’absence de nostalgie dans la quête familiale de Marie NDiaye. Le voyage ne permettant finalement pas au personnage de se retrouver, c’est par l’acceptation de sa part d’étrangeté qu’il pourra trouver un équilibre. On peut relier cet article avec celui de Simon Kemp sur l’œuvre de Marie Darrieussecq. Les déracinements y ont en effet une place fondamentale mais la création d’un espace identitaire, d’un « chez-soi » ne dépend par pour ces personnages d’un lieu géographique particulier.  

12L’ouvrage se termine sur une partie intitulée « Géo/graphies » ouvert par un texte de Pierrette Fleutiaux. L’étude de l’œuvre de Zahia Rahmani proposée par Aline Bergé-Joonekindt permet de révéler la présence d’une véritable poétique de la variation : variation des voix, des espaces, des époques, véritable appel à une plus grande ouverture sur le monde. André Benhaïm poursuit cette réflexion dans l’œuvre d’Assia Djebar. Il s’agit selon lui d’une œuvre en mouvement perpétuel : Orient/Occident, arabe/français, femme/homme, etc. Cette écriture vagabonde jalonne les romans et propose de véritables énigmes au lecteur attentif.

13On peut saluer l’article de Mireille Calle-Gruber qui, se livrant à une analyse des Marches de sable d’Andrée Chédid, apporte un éclairage nécessaire au mot nomadisme en rappelant qu’il ne faut pas le confondre avec l’errance. Le nomade sait en effet où il va et surtout, il reviendra au point de départ. À partir de cette précision importante, elle énumère toutes les voix présentes dans le roman de Chédid et les relations qui s’instaurent entre elles.

14Cet ouvrage, d’une grande rigueur scientifique, mène une réflexion pertinente sur un thème encore trop peu abordé en France : l’incidence du nomadisme dans l’œuvre des écrivains contemporains. L’objectif est atteint : montrer que les romancières contemporaines s’inscrivent dans un champ créatif complexe. On pourrait regretter que la notion de nomadisme ne soit pas plus clairement définie au départ. Parfois entendu au sens géographique, souvent confondu avec les notions d’errance ou de migrance, les auteurs des différents articles ont surtout utilisé le nomadisme pour démontrer la diversité et la richesse du panorama actuelle des romancières contemporaines de langue française.