Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mai 2009 (volume 10, numéro 5)
Catherine Grall

Les photographes et le voyage

Danièle Méaux, Voyages de photographes, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2009, 327 pages.

1Danièle Méaux, maître de conférences HDR à l’IUFM de Picardie-Jules Verne, est spécialiste de photographie. Elle a coorganisé un colloque « Littérature et photographie » à Cerisy en 2007 avec Liliane Louvel et Jean-Pierre Montier et codirigé, entre autres, deux volumes consacrés à ce sujet : Traces photographiques, traces autobiographiques (Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2004) et Photographie et romanesque (Minard, « Études romanesques », 2006).

2L’ouvrage Voyages de photographes comporte 20 pages de bibliographie, 30 pages de photos en noir et blanc, 16 pages de photos couleur et un index des photographes cités. Il se propose de caractériser un objet qui se développe depuis les années 1950, et sur lequel on a peu écrit jusqu’à présent : le livre de photographies présentant un voyage et souvent accompagné d’un texte, aussi minimal soit-il (préface, légendes, mais aussi récit), livre susceptible, donc, d’être réalisé à plusieurs mains (un ou plusieurs photographes, et un « auteur » éventuel).

3En neuf chapitres, l’auteur expose les enjeux génériques, thématiques et critiques de ces « voyages de photographes. » De quel objet livresque s’agit-il ? À côté, sinon contre la visée de l’exposition, il permet une diffusion massive, et appuie la dimension d’auteur du photographe. Les jeux sur la mise en page s’offre au feuilletage que complique l’articulation photo-texte, voire l’insertion d’autres documents, invitant d’une certaine manière le lecteur au vagabondage lui aussi. Un pacte singulier se noue, fondé sur un fréquent un souci de véracité de la part du photographe, qui transmet une expérience directe du monde ; une temporalité complexe entre également en jeu, liée au geste photographique, au délai de constitution du livre et au geste du feuilletage. Danièle Méaux replace le « voyage de photographes » dans la lignée des ouvrages livrés par les peintres et photographes orientalistes du XIXe siècle, voire des simples carnets de voyage, mais elle présente surtout The Americans de Robert Frank comme un ouvrage fondateur. L’espace américain a fortement inspiré en effet les futurs photographes voyageurs, et, de façon plus générale, ceux-ci aiment à thématiser la pérégrination dans la nature ou en milieu urbain : les lieux représentés sont souvent des endroits de passage (motels, aéroport, routes…) qui disent le mouvement, des lieux vides à combler laissant deviner des parcours et ils activent l’imagination et la mémoire du spectateur. L’appellation de  « road books » et de « paysages provisoires » sont d’ailleurs séduisantes, porteuses d’une nostalgie effectivement rendue par nombre de ces ouvrages. L’errance se confronte aussi au banal, se méfiant du cliché et de l’exotisme du tourisme ou du photojournalisme comme de l’événementiel, domaine du photo-reporter. Danièle Méaux analyse plus d’un cliché pour montrer le travail du rythme, l’impression de mouvement, la suggestion souvent forte de la place et du geste du photographe devant le lieu représenté, exhibant des « dissonances émouvantes » qui retentissent sur le dynamisme de la conscience. Elle propose d’utiles rappels sur l’évolution historique de l’optique et des techniques photographiques (de la camera obscura fixe et objectiviste, qui permet de  regarder le corps dans le temps, à l’immobilisme aveugle et  au développement de l’image instantanée, qui permet à l’opérateur d’être pris dans le monde, comme à la facilité du « jetable »), et en vient ainsi à insister sur l’effet de « présence du voyageur » sensible dans ces ouvrages. Les images y sont effectivement appréhendées comme relevant de l’expérience, et de son rendu subjectif (flous, jeux sur les profondeurs de champs, indices de présence, cadrages redoublés, thématisation de la perception…). Les photographes voyageurs suscitent parfois des effets de ratage et ont leur maniérisme, du sujet faussement mal choisi au détournement de la  mimesis, forçant ou suggérant la réaction du spectateur-lecteur.

4Or, ces traces verbales peuvent être fort variables : du titre à la légende et au texte plus conséquent, parfois explicatif ou anecdotique, à la préface d’écrivain. Le livre de Danièle Méaux abonde d’ailleurs en références littéraires : sont cités des romantiques français, des surréalistes, des auteurs de la Beat Generation, des oulipiens et divers récits ou romans de voyage modernes ou contemporains. Le plus souvent, les deux médias ne prennent d’ailleurs pas le même objet et le texte ne feint pas de renvoyer à la photo, ce qui procure à la lecture des « voyages de photographes », l’impression d’un monde sans évidence, dont les représentations sont à repenser. L’itinérance y apparaît comme un exercice d’attention au réel : le photographe rend sensible pour le lecteur une expérience éthique ou existentielle, qu’il reconstitue avec ce que suggère la prise de vue en matière d’acuité ou de dysphorie. Effets de liberté ou d’entropie, effets contemplatifs mais aussi critiques : une défamiliarisation par rapport au quotidien, déjà mise en place par le voyage, est relancée par l’opération photographique et sa confrontation au texte, ce qui se produit aussi bien selon des intentions artistiques originales que suite à des commandes (ainsi dans le cas de la « Mission Photographique Transmanche », pour la Région Nord-Pas-de-Calais, qui visait à refonder une identité régionale). Le choix de contraintes dans l’établissement du trajet, dans les moyens de déplacement, dans le rythme du parcours ou des prises de vue produit des révélations sur ce qui paraissait le plus connu et engendre des effets presque cathartiques, que devine le lecteur. De la quête de Bérard sur les traces d’Ulysse, accompagné du photographe Fred Boissonas, aux hommages poétiques plus modernes faits à des écrivains, à des peintres ou à d’autres photographes et aux performances de marcheurs, inspirés du land art, ces cheminements engendrent des temporalités complexes, qui croisent le mythe, la légende personnelle et respirent encore parfois, aujourd’hui, un parfum d’aventure spirituelle. Il n’est donc pas étonnant que le « voyage de photographe » tende aussi vers la fiction : l’exemple de Michel Butor complétant après-coup les clichés de Bernard Plossu dans Paris-Londres-Paris, en esquissant du romanesque et en employant un « je » problématique, l’illustre à merveille, mais de manière générale, la subjectivité ou les subjectivités très fortes en jeu dans ces ouvrages transforment effectivement les récits de voyage et leurs images en des expériences ouvertes à l’imaginaire.

5Les références photographiques sont nombreuses, toutes très alléchantes car souvent accompagnées de beaux commentaires : sont plusieurs fois convoqués des « classiques » comme Walker Evans, James Agee, Robert Frank, Raymond Depardon, Bernard Plossu, Max Palm, mais aussi des artistes moins célèbres comme Jean-Claude Bélégou, Thierry Girard, Ed Van der Elsken, Françoise Nuñez, Klavdij Sluban, Brigitta Lund, Gilles Morat, Claude Norri, Ikko Narahara, le collectif Tendance floue, Christian Louis, Gerd Kittel, A. Bergala, Marc Deneyer… Danièle Méaux fait aussi référence au cinéma, et convoque, même si parfois rapidement, des esthéticiens ou des penseurs de champs multiples (Walter Benjamin, Louis Marin, Bernard Noël, Roland Barthes, Jean-Marie Schaeffer, Gérard Genette, Michel Collot, Marc Augé, Jacques Rancière, Wöllflin, Alain Corbin, Edward T. Hall, André Bazin, Henri van Lier, Philippe Ortel…). On peut regretter parfois certains allers-retours dans la pensée qui gêne un peu la progression de celle-ci, des pistes de rapprochement avec l’esthétique littéraire ou la pensée de la photographie pas toujours exploitées jusqu’au bout, mais il est évident que l’objet même « voyage de photographes » et la diversité des œuvres qu’il recouvre rendent délicate une systématisation générique – et la typologie aurait été ennuyeuse. Fallait-il envisager une approche historique ? Elle serait sans doute restée tout aussi insatisfaisante… L’auteur ne s’explique pas sur les problèmes méthodologiques qu’elle a nécessairement affrontés, mais nous donne à lire de précieuses propositions, en éclairant sa matière très fournie avec des éclairages esthétiques abondants.