Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Adélaïde de Chatellus

Flora et Mario

De Flora Tristan à Mario Vargas Llosa, textes réunis par S. Michaud, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004.

1De Flora Tristan à Mario Vargas Llosa, apporte un éclairage précieux sur Le Paradis un peu plus loin (2003), dernier roman de Vargas Llosa, basé sur la vie de Flora Tristan, Française d’origine péruvienne, militante sociale, et par ailleurs grand-mère de Paul Gauguin.

2Née en France en 1803, Flora Tristan est la fille naturelle d’un colonel péruvien de l’armée du roi d’Espagne et d’une émigrée de la Révolution française. Elle part au Pérou en 1833, et entend fuir ainsi l’humiliation d’une naissance illégitime et d’un mariage désastreux ; mais avec ce voyage, elle prétend surtout être reconnue comme héritière légale par la famille de son père, une famille aristocratique, riche et puissante (Pío Tristán, grand-père de Flora fut le dernier vice-roi du Pérou). Elle cherche ainsi à obtenir la reconnaissance sociale qu’elle n’avait pas à Paris, et que sa famille paternelle lui refusera finalement. Paria, elle s’intéresse alors aux sans-droits, et trouve dans la lutte sociale un nouveau sens à sa vie au Pérou. De retour en France, elle fait le récit de ce voyage dans Les Pérégrinations d’une paria (1837), où elle propose une série de réformes. Dans Le Paradis un peu plus loin, Vargas Llosa ressuscite à la fois Flora Tristan et son petit fils Paul Gauguin, tous deux habités par la même soif de l’Utopie et de l’ailleurs.

3De Flora Tristan à Mario Vargas Llosa, est un ouvrage collectif sous la direction de Stéphane Michaud. Éclairant Le Paradis un peu plus loin, l’ouvrage voudrait faire oublier sa nature d’actes d’un colloque tenu à la Maison de l’Amérique Latine en 2003, qui avait été motivé par la coïncidence de deux dates : l’anniversaire de la naissance de la  Flora Tristan, et  la parution du roman. Construit en trois parties, l’ouvrage procède à une contextualisation éclairante et procède par rapprochements progressifs : un premier volet traite surtout de la figure historique de Flora et de son œuvre. Viennent ensuite des articles sur Mario Vargas Llosa — son œuvre en général, le rôle décisif que la France y a joué —, tandis qu’une dernière partie envisage Le Paradis un peu plus loin, et ce sous des angles divers (traduction, situation dans l’ensemble de l’œuvre, etc). La variété des approches, la qualité des intervenants — toujours spécialistes de leur sujet — font du livre un ouvrage qui apporte une contextualisation utile au dernier roman de Vargas Llosa. Albert Bensoussan, traducteur de la quasi totalité des œuvres de l’auteur, Christian Giudicelli et Marie-Madeleine Gladieu — chacun auteur d’une thèse sur Vargas Llosa —, apportent avec Claude Fell et Fernando Carvallo le regard des hispanistes sur le romancier et son œuvre. Dominique Desanti — biographe de Flora Tristan — Catherine Nesci, l’académicienne Florence Delay et les comparatistes Jean Bessière, Stéphane Michaud, Daniel-Henri Pageaux, et Christine Planté, abordent la figure de Flora Tristan ou apportent un regard francisant sur Vargas Llosa et son dernier texte.

4La partie la plus intéressante de l’ouvrage demeure sans doute l’entretien final avec l’auteur, dans lequel celui-ci revient sur sa conception de l’écriture et du roman, sur les constantes de son œuvre (son goût pour les figures de rebelles), tout en expliquant sa vision de Flora Tristan et en justifiant son choix d’écrire sur elle.

5Puisque le travail du critique est  d’être critique, on s’étonnera de l’absence totale des œuvres de Flora Tristan dans la bibliographie, alors que l’ouvrage donne envie de mieux connaître cette femme, et qu’il fait pourtant partie de plusieurs publications du même auteur destinées à cet effet. De même, on pourrait regretter qu’à côté de Flora Tristan et de Gauguin ne soit jamais mentionné — ne serait-ce qu’une seule fois — l’autre illustre rejeton de Pío Tristan qu’est Bryce Echenique, contemporain de Vargas Llosa et comme lui figure phare de la littérature péruvienne (d’aujourd’hui).