Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mars 2009 (volume 10, numéro 3)
Everton V. Machado

A la quête d’un passé mythique

Récits mythiques du Moyen Âge portugais, sous la direction d’Irene Freire Nunes, Grenoble, ELLUG, coll. « Moyen Âge européen », 2008.

1La collection « Moyen Âge européen », dirigée par Philippe Walter aux éditions de l’Université de Grenoble, avait commencé en 1996 avec la publication de textes portant sur la légende de Saint Antoine. Des figures du devin celtique aux récits arthuriens latins, en passant par la version castillane de la quête du Saint Graal ou encore par les sagas légendaires d’Islande, cette collection se propose dès le début de traduire (ou de retraduire) en français des textes majeurs des littératures médiévales d'Europe, dûment présentés et annotés par des spécialistes.

2L’intention est claire de vouloir nous faire découvrir de nouveaux univers « mythiques », pour ne pas dire « historiques », étant donné que des récits mythiques forment souvent le socle sur lequel s’appuie l’histoire constitutive des peuples. Cela est vérifiable dans la présente anthologie, réalisée par Irene Freire Nunes en collaboration avec Margarida Alpalhão, Helder Godinho et Laura Vasconcellos, tous quatre chercheurs liés à l’Institut d’études de littérature médiévale de la Faculté de Sciences sociales et humaines de l’Université Nova de Lisbonne.   

3L’intérêt de cette anthologie réside, bien naturellement, dans le fait qu’elle met à disposition du public français un pan peu connu de l’histoire de la péninsule ibérique. Compte tenu des textes choisis et de la perspective adoptée par les éditeurs de l’ouvrage, son intérêt est néanmoins bien plus vaste, car certains de ces textes dialoguent directement avec des récits mythologiques issus d’autres aires géographiques (leur lecture s’avère ainsi particulièrement féconde pour les comparatistes), en plus de permettre à ceux qui s’intéressent à la civilisation du Portugal d’y trouver des pistes fort utiles à explorer.

4Les organisateurs eurent le souci de donner en guise d’introduction un panorama général de l’ancienne littérature portugaise, à travers lequel le contexte linguistique, historique et culturel des textes réunis ressort d’une manière assez précise et instructive. Nous y voyons défiler, depuis le XIIe siècle jusqu’au XVe, les genres littéraires ayant eu cours au Portugal pendant le Moyen Âge.

5D’abord, c’est la lyrique (p. 8-10). Le gallaïco-portugais, parlé en Galice et au nord du Portugal, avait même réussi, après être devenu langue lyrique, à concurrencer l’occitan. Deux maîtres incontestables de la lyrique gallaïco-portugaise furent deux rois : celui de Castille et Léon, Alphonse X le Sage (1221-1284), avec ses Cantigas de Santa Maria, et celui du Portugal, Dom Dinis (1279-1325), petit-fils du premier, avec ses chansons d’amor (amour), d’amigo (ami) et de maldizer (raillerie et médisance). Les chercheurs rapprochent les chansons d’ami des « kardjas » des poètes arabes et juifs du monde péninsulaire, ces derniers constituant « une preuve évidente de la grande antiquité de la poésie lyrique dans la Péninsule ibérique ». Ces deux formes de composition littéraire « se subordonnent au genre poétique de la chanson de femme » (p. 10).

6Pour ce qui est de l’influence du roman arthurien (p. 10-11), il est relevé dans l’introduction le concours de divers éléments de ses cycles à la création des œuvres ibériques, sans compter les « nombreux provençalismes et gallicismes » que l’on repère généralement dans le vocabulaire des troubadours locaux. Tristan, le roi Arthur et Merlin sont mentionnés aussi bien dans les chansons d’Alphonse X que dans celles de Dom Dinis. Une telle influence s’étend aussi aux livros de linhagem (nobiliaires). Par ailleurs, la traduction (en portugais comme en castillan) des récits de la geste arthurienne avait largement cours dans l’aire géographique en question. En ce qui concerne le Portugal, les spécialistes remarquent que

la présence de la matière de Bretagne dans les œuvres portugaises et le caractère durable qu’elle revêt s’expliquent par les rapports privilégiés qui s’étaient établis depuis longtemps entre la France et les royaumes chrétiens de la péninsule ibérique, sur le plan religieux, dynastique, économique et militaire. Pour le Portugal, ces relations semblent remonter au temps de Charlemagne, dont la geste marque profondément le folklore portugais. (p.11)

7L’importance des monastères au Portugal pour cette littérature est également évoquée (p. 11-12). L’enseignement qui y était dispensé joua « un rôle décisif en faveur de la transmission de la culture antique, au Moyen Âge, dans la péninsule ibérique » et « si la production littéraire portugaise antérieure à 1150 contient uniquement quelques annales et des vies de saints, le XIIe siècle voit se développer des foyers intellectuels dans les monastères d’Alcobaça (cistercien, fondé entre 1172 et 1252) et Santa Cruz de Coimbra (suivant l’ordo novus de saint Augustin, fondé entre 1121 et 1154) » (p. 12).

8Les bibliothèques, du XIIIe au XVe siècle, ne restent pas en arrière (p. 12-13), leur contenu révélant « outre la persistance de la culture antique et l’apport de l’imaginaire oriental, l’omniprésence de la lecture monastique qui met au premier plan l’hagiographie » (p.13). Les chercheurs accordent une place spéciale au Flos sanctorum em linguagem português, la version portugaise de La Légende dorée. A côte de l’héritage celtique, on n’oublie pas de rappeler, pour ce qui est de l’héritage antique, le mythe d’Œdipe, qui « occupe la place la plus vaste dans la littérature reçue par la péninsule ibérique » (p. 14).

9Ensuite, sont décrits les nobiliaires déjà cités. Ceux-ci étaient des généalogies affiliant les rois et les princes à des personnages historiques et mythiques détenteurs d’un passé prestigieux, afin – comme, du reste, les chroniques, gestes et romans de l’époque – de « servir la transmission d’une éthique chevaleresque, pour promouvoir des liens de fidélité et de dépendance personnelle par rapport à la cour et à ses dirigeants » (p. 15).

10Ce sont pourtant les chroniques (p. 17-18) que les organisateurs de l’anthologie présentent comme étant « un des cas les plus intéressants des nouvelles réalisations de la représentation de la réalité dans la littérature occidentale ». Ils affirment avec enthousiasme que cette représentation relève même « de la mimesis aristotélicienne, celle-là même dont Erich Auerbach a tiré le titre de son ouvrage majeur » (p. 17). Un nom indiscutable de la chronique médiévale de la péninsule ibérique est celui du Portugais Fernão Lopes (1378-1459), qui, riche des traditions littéraires antérieures, démontre, notamment dans la chronique consacrée à dom Pedro Ier  (1325-1355), que « son art accompli est marqué par la virtuosité du dialogue, l’emploi du monologue et des différentes modalités du discours indirect, la justesse du vocabulaire et des articulations sémantiques », pour ne pas dire encore que « ce travail du style ne lui fait jamais perdre de vue l’objectif historique et [que] son œuvre atteint le niveau conceptuel où s’effectue la récupération de la mémoire collective » (p. 17).

11Les textes compilés eux-mêmes sont présentés d’une manière claire, avec des notes informatives précédant chaque récit. Celles-ci donnent la source et la filiation des textes, et, pour certains d’entre eux, des indications historiques et bibliographiques, ainsi que leur parenté avec d’autres textes de la littérature européenne.

12La légende de Sainte Iria, extraite du Flos sanctorum de 1513, ouvre l’anthologie (p. 19-31). La sainte, toujours pas identifiée, aurait donné son nom à la ville portugaise de Santarém (Sancta Erena).

13La Dame au pied de chèvre et La Dame de la mer (p. 33-39) sont deux textes extraits du Livro de linhagens do conde Dom Pedro (composé entre 1340 et 1344 par ce fils du roi Dom Dinis) et s’affilient aux contes mélusiniens.

14 La Geste d’Afonso Henriques (p. 41-91), le premier roi du Portugal, est présentée en trois chroniques tirées des Crónicas breves de Santa Cruz de Coimbra, le monastère déjà cité. Leurs manuscrits auraient été copiés à la fin du XVe siècle.

15Le Roi Ramiro (p. 93-114) a une version courte (appartenant au Livro velho de linhagens, anonyme, écrit entre 1286 et 1290) et une version longue (datant des années 1340 et appartenant au nobiliaire du comte Dom Pedro).

16La Légende du roi Rodrigue (p. 117-177), attribuant la chute de l’Empire wisigothique à une femme et la liant ainsi à la chute de Troie, appartient pour sa part à la Crónica geral de Espanha de 1344 et fit rêver des écrivains tels que Lope de Vega, Walter Scott et même Victor Hugo.

17L’Histoire d’Amaro (p. 179-215) est un texte hagiographique trouvé au monastère d’Alcobaça et qui date du XIVe siècle.

18Les récits qui ferment l’anthologie sont deux chroniques du grand Fernão Lopes, l’une portant sur Dom Pedro et l’autre sur son père D. João, mais les extraits choisis de ces deux chroniques racontent des épisodes de la célèbre Histoire du roi Dom Pedro et d’Inès de Castro (p. 217-261). Le destin tragique d’Inès de Castro (femme noble d’origine galicienne dont le Portugais Dom Pedro tomba follement amoureux et que le père de celui-ci fit assassiner) hanta plusieurs écrivains, depuis le poète Camoens (dans le chant III de ses Lusiades) jusqu’à Augustina Bessa-Luís avec son roman historique Advinhas de Pedro e Inês (1983), en passant par la première tragédie portugaise A Castro (1587) d’António Ferreira et même par le drame La Reine morte (1942) du Français Henry de Montherlant. Pour ceux qui connaissent le portugais et souhaitent poursuivre dans la voie comparatiste, il y a le travail très intéressant de Maria Leonor Machado, Inês de Castro na literatura portuguesa, Lisbonne, ICALP, coll. « Biblioteca Breve », 1984.  

19En même temps que ces Récits mythiques du Moyen Âge portugais, l’Université de Grenoble a fait paraître un important texte de la renaissance carolingienne, La Chanson de Walther (Waltharii poesis), traduit et annoté par Sophie Albert, Silvère Menegaldo et Francine Mora, et confirmant de la sorte la vocation multi-géographique de la collection en question.