Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Février 2009 (volume 10, numéro 2)
Natacha Lafond

Lumières de Jaccottet

Patrick Née, Philippe Jaccottet, À la lumière d’ici, Paris : Éditions Hermann, coll. « Lettres », 2008, 422 p., EAN 9782705667627.

1Cette étude, consacrée au motif de la lumière dans l’œuvre du poète contemporain Philippe Jaccottet, s’attache à replacer son importance dans le contexte philosophique, puis psychanalytique. La lumière, qui innerve ces œuvres poétiques, permet de présenter tant l’attention du poète à sa quête, dans le monde qui nous entoure, que sa portée élémentaire et métaphorique. Elle renvoie aux références philosophiques du poète, qui sont davantage développées par les réflexions des Semaisons et la pensée du poétique que par un essai, des critiques ou des développements philosophiques (conceptuels ou non, à la manière d’Yves Bonnefoy). Patrick Née évoque aussi bien les poèmes, que les récits en prose poétique, ou les Semaisons, tout en renvoyant assez souvent à des écrits journalistiques, autour d’œuvres littéraires, voire philosophiques (Lausanne), qui permettent de mieux connaître les lectures croisées entre philosophie et poésie. En ce sens, le motif de la lumière constitue à part entière une réflexion sur le philosophique dans l’œuvre de Jaccottet. L’introduction en rappelle ainsi et présente les penseurs les plus importants, à partir des orientations actuelles fondatrices des livres spécialisés autour de ce poète : Platon, Plotin, les Présocratiques et les romantiques allemands de la deuxième période (dont Hölderlin), si proches des penseurs en leur temps. La conclusion finit sur une étude fondée autour des liens avec Heidegger. Deux grandes parties développent ce parcours, non chronologique, depuis Platon jusqu’à Heidegger, ou encore, depuis la présentation de l’Ici, « Contre l’Ailleurs, quel Ici ? » (I), vers « Faire la lumière » (II), grâce à l’exemple de la relation entre le Maître et le disciple du récit L’Obscurité caractérisé par une lecture psychanalytique, entre culpabilité et réparation.

2La position de refus du poète face à l’Ailleurs, comme conception romantique et platonicienne d’un monde inaccessible, n’en repose pas moins sur une perception élémentaire de la lumière, liée à la pensée d’Empédocle et de Parménide : il ne s’agit pas tant de remettre en cause la dualité proposée par Platon, que de se tourner vers la présence profonde des reflets de la lumière dans le monde. Cette attention est montrée par le développement de la lumière incarnée dans les représentations grecques de ses recueils : la pensée de la lumière est initiée par une esthétique grecque et sa philosophie. L’évocation du temple, par exemple, s’accorde à retracer la fonction de la lumière dans ces traces d’une lumière plus haute, dans le temps, la lumière du passé. De Platon à Plotin et aux Présocratiques, Jaccottet développe une conception d’une lumière irradiée par ces traces de la Grèce dans la parole et dans le monde. Leur perception implique une élévation de l’être à ses anciens mystères, contre un Ailleurs, qui signifierait l’exclusion de toute transcendance. Ce mouvement conduit à montrer comment la lumière se décline par différentes figures et innerve le poétique : elle est une matière élément (approche phénoménologique), une matière sacrée dans l’Ici (approches romantique et syncrétiste), et une matière du désir (approche esthétique). Un chapitre analyse plus particulièrement la notion d’incarnation, par la dénégation de plusieurs positions différentes (dont le dualisme immanence-transcendance) : la philosophie de cette lumière conduit à questionner son mystère pour le monde, comme une énigme poétique.

3Ainsi, dans un second temps, l’étude désigne la relation métaphorique de la lumière avec l’obscurité ; ce n’est plus d’une lumière éclairée ni éclairante, portée par les traces de la Grèce dont il est question, mais de celle qui représente une lampe à transmettre. Le Maître est confronté à la mort, aux doutes, aux difficultés dans son travail et au déchiffrement obscur de l’être et du désir : « Rester dans la logique de la “réparation”, ce serait alors méconnaître bien des ouvertures de cette œuvre, qui se bat avec un courage héroïque contre les déterminations inconscientes du narcissisme ». Elle est aussi la lampe du disciple, qui doit arriver à se détacher de son Maître et de son incapacité à voir « l’altérité de l’Autre », dans la relation spéculaire qui peut s’instaurer à revers de cet « anti-Moïse » : « il apprendra cependant que ce n’est pas d’un maître à effacer le manque, pour retrouver le “lait” de la plénitude œdipienne […] qu’il lui faudra attendre l’initiation à la vraie vie. » La descente aux enfers dantesque, comme « traversée du négatif » concerne aussi deux facettes du poète. P. Née, familier d’une approche psychanalytique personnelle, développe ensuite une lecture autour de cette quête d’une lumière en devenir, tant pour le Maître, que pour le disciple et le poète, contre et avec son obscurité, contre et avec sa force inconsciente par le travail notamment, de censure du Surmoi.

4« Je souscris totalement ici à l’estimation de Jean-Claude Pinson, d’une poésie “pensante” plutôt que philosophique ». C’est le « retour au monde » lui-même, proposé dans le sillage du philosophe Heidegger, qui en détermine les contours poétiques, de même que son Historialité, forte de sa lumière grecque. P. Née établit ainsi, pour finir, différents types de lumières liées à des pays et à des parcours géographiques, où le poète va à la rencontre d’une Historialité, plus que d’une Historicité, en Grèce, à Jérusalem, au Liban et à Grignan. Lumières admirées, elles ouvrent à de nouveaux parallèles entre Segalen, Char et Jaccottet, pour distinguer l’exotisme et la pensée héraclitéenne d’une incarnation de et dans l’Ici jaccottéen.