Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Simon Saint-Onge

Penser l’activité d’écriture

Jean-Louis Baudry, Nos plus belles idées, Presses Universitaires de Vincennes, 2004.

1Nos plus belles idées de Jean-Louis Baudry rassemble des textes déjà parus (à l’exception de « Lire et se relire » ), mais qui, réunis, viennent toutefois constituer un ouvrage homogène. En effet, qu’il s’agisse d’anciennes conférences ou d’écrits proprement littéraires, chacune des parties de ce volume se trouve en cohésion avec les autres textes, et ce, par leurs communes interrogations sur l’activité d’écriture. Si c’est donc l’acte d’écrire qui constitue la pierre angulaire de l’ouvrage, c’est également cette même activité qui permet à l’auteur de relancer à chaque chapitre des questionnements dont les formes sont différentes. Ainsi, en passant du statut d’écrivain à celui de théoricien, Jean-Louis Baudry parvient à rendre compte de certains enjeux de l’écriture, en multipliant les points de vues.

2Les influences dont se réclame Jean-Louis Baudry sont également ce qui procure à Nos plus belles idées toute sa cohérence, puisqu’elles viennent canaliser les interrogations sur l’activité d’écriture autour de thématiques bien précises. La plupart des textes que contient l’ouvrage reposent essentiellement sur deux piliers du XXe siècle qui ont grandement influés sur la littérature. Par exemple, le titre du volume est tiré de Proust et ce dernier est régulièrement convoqué, tout particulièrement lorsque Jean-Louis Baudry met en rapport l’activité d’écriture avec le thème inépuisable de la temporalité. En outre, l’auteur évoque à plusieurs reprises Freud, mais dans ce cas-ci il s’agit beaucoup moins d’une influence que d’une assise théorique, l’autorisant à proposer des pistes de compréhension de l’élaboration d’une structure narrative et, plus encore, des mécanismes à l’origine de la réalisation sémantique d’une œ uvre.

3 Le texte qui ouvre le recueil se propose comme une réflexion concernant la question de la relecture pour un auteur. Baudry dégage les implications personnelles de l’écrivain au moment où il se lit, en faisant de l’écrit une étendue psychique, une matrice qui a le pouvoir d’évoquer chez son auteur/lecteur des souvenirs intriqués avec d’autres images du passé. Il montre que ces souvenirs actualisés lors de la relecture ne sont pas propres au contenu du texte et que leur flot dans la pensée n’a pas comme seule origine les motivations de l’auteur. Les affects déposés tout au long du texte font que la relecture prend l’apparence d’une toute première lecture pour l’écrivain qui se relit. Certains des écrits d’un auteur peuvent lui apparaître dotés d’une puissante charge psychoaffective, et ce, indépendamment de ce que le lectorat y découvre. Ainsi, l’auteur qui devient son propre lecteur est convié à rencontrer une subjectivité qui n’est déjà plus la sienne, mais qui présuppose toutefois l’idée même d’un auteur qui ne peut être que lui. Cette rencontre à l’issue paradoxale amène Baudry à s’interroger sur cette instance qui est familière et étrangère à la fois pour celui qui se relit. Il considère que c’est dans la confrontation de la mémoire et du passé que s’esquisse une réponse, qui a comme aboutissants les souvenirs et ce qui lui sont associés. En se référant à la terminologie cinématographique (fading) et psychologique (paramnésie), il parvient à imager et à proposer l’effet même de la relecture pour un auteur. Au-delà de l’idée d’un courant progressif de souvenirs appelés à s’effacer pour en laisser d’autres apparaître, de l’illusion d’être confronté à du déjà vu, la lecture superpose l’affect vécu au présent à une énonciation appartenant au passé. Baudry peut ainsi accorder à l’activité d’écriture une portée prophétique. « Pour s’apporter la preuve qu’il est devenu ce que ses textes semblaient lui annoncer »  (p.17), il faudrait pour l’auteur les réécrire. Dans cette perspective, écrire transporte l’écrivain, le mène vers des endroits qu’il ne connaît pas, des impressions qu’il est persuadé de ne jamais avoir éprouvées. Toutefois, l’élaboration d’un texte ne s’effectue que par un long cheminement qui paraît hésiter devant d’incalculables carrefours. Écrire, dans toute cette lente progression que l’acte suppose, donne une chance à l’auteur de mettre en lumière ce que Baudry nomme une « intuition indéfinissable ». Ici, il vient rejoindre le point de vue d’Heidegger en proposant que l’écriture « répond […] à ce mouvement qui nous fait remonter vers des origines »  (p.18) et il considère que ce mouvement est fondateur de savoir. Or, l’espérance à laquelle s’accroche celui qui s’adonne à l’écriture ne peut que l’amener à se confronter à l’impossibilité de confirmer son statut d’auteur. En poursuivant l’idée d’un auteur idéal qu’il n’a jamais rencontré, l’écrivain qui se relit peut donc se heurter à une sérieuse désillusion. « Celui qui se fait le lecteur de ses propres textes ne peut être confondu avec celui qui les écrivit et si, pour l’un, l’hypothèse de l’auteur ne saurait être écartée, elle ne saurait pour l’autre, sauf à le retenir, l’arrêter l’empêcher d’écrire, être maintenue. »  (p.23)

4 Dans son deuxième texte, Baudry s’intéresse à l’association libre dans l’activité d’écriture. Il s’intéresse aux mots qui, une fois inscrits sur la page, en appellent d’autres, refermant peu à peu les possibles d’un texte et Baudry donne ainsi l’image d’un labyrinthe au développement textuel. Cependant, il ne considère pas ce développement comme une élaboration dont les intrications sémiques sont aléatoires, puisque c’est au moment de la rédaction d’un mot que surgit une relation donnée avec un contenu de pensée. En revenant sur son ouvrage Proust, Freud et l’autre, il fait de l’association libre « l’expression paradoxale du déterminisme psychique. »  (p.28) Conséquemment, l’auteur qui interprète son texte relevant de ce procédé est amené à se comprendre, à se déchiffrer lui-même. Il s’agit évidemment de se rappeler ce que l’on croit avoir oublié et, en se remémorant ainsi tout un univers qui nous appartient, on ne peut que rapprocher l’association libre du mouvement de pensée. L’écriture vient jouer le rôle de fixateur, puisqu’en l’absence de cette activité, la pensée s’écoule et devient impossible à interrompre. L’activité d’écriture peut donner une forme à notre pensée, la structurer selon le mode créatif de la libre association. Toutefois, loin de conjuguer le « courant de pensée »  et l’« association libre », Baudry s’emploie à les distinguer l’un de l’autre en exposant leur implication respective dans la production littéraire. Dans le premier cas, notre rapport est évanescent et, si l’on tente de l’inscrire dans notre mémoire, sa forme s’altère dans son passage à la verbalisation. On devient semblable à un spectateur qui désire saisir au vol un courant qui lui échappe dans sa forme originaire, ce qui engage nécessairement l’idée de l’altérité, d’un autre jouant le rôle de témoin de la pensée. Baudry propose que, si la verbalisation de ce mouvant de pensée a un impact réel, il peut s’agir d’association, mais celle-ci ne peut pas être libre. L’association libre implique l’idée d’un autre, « mais un autre placé dans une position singulière, un autre en puissance, dont le mode d’existence est susceptible d’accrocher la verbalisation, de l’attirer sans l’inhiber et sans la détourner non plus. »  (p.33) Baudry identifie aussi le temps intercalaire comme celui qui permet l’association libre et écrire devient synonyme de se remémorer. L’activité d’écriture a donc comme qualité d’ouvrir notre mémoire sur des strates complètes de notre vie passée. Dans cette optique, on peut comprendre qu’un brouillon soit beaucoup plus révélateur qu’un texte qui a subi une forme d’autocensure par la correction et la réécriture. Ainsi, l’écrivain qui se laisse aller à la libre association produit un texte qui prolifère et qui pourrait être infini, tandis que les autres coupent, retranchent afin de parfaire leur écrit dans une forme.

5 Le chapitre D’un autre commencement est exclusivement réservé à Freud et le rapport intime que celui-ci a entretenu avec la littérature. En se référant d’abord à la correspondance de Freud et de Martha, Baudry relève la place prépondérante de certaines œuvres (théâtrales avec Beaumarchais, Shakespeare… et romanesques avec Zola, Rabelais…) dans l’élaboration de la psychanalyse comme science. Baudry rappelle que Freud, en faisant du fantasme le fondement originaire de la création artistique, conférait à l’œuvre d’art toute une dimension cathartique et faisait « du créateur […] une sorte de névrosé sublime »  (p.52). Une des questions centrales auxquelles s’intéresse l’auteur est de savoir si c’est l’intérêt pour la littérature qui aurait amené le fondateur de la psychanalyse à la curiosité concernant les phénomènes psychiques. Il trace le lien étroit entre le romancier et l’analyste, en décelant le travail de l’inconscient dans l’activité d’écriture, ainsi qu’en soulignant le travail qu’effectue l’écrivain sur son propre psychisme. Toutefois, même si Baudry ne néglige pas le fossé entre la science et l’art, la fiction et le réel, il rappelle que les innovations théoriques du freudisme relèvent essentiellement de l’acte d’écriture, par exemple l’association libre. C’est que pour l’écrivain comme pour l’analyste, l’association libre joue un rôle important, sinon nécessaire pour leur tâche respective. Baudry rappelle également que l’activité d’écriture fournit le « modèle au dispositif ultime de la cure »  (p.61). En dernier lieu, c’est le monologue intérieur, comme manifestation écrite du courant de pensée, qui est rapproché de la cure psychanalytique. En effet, si l’on considère le monologue intérieur comme notre homonyme tourné vers notre univers psychique, le parallèle entre l’écrivain et l’analyste se trouve conforté.

6 Ce texte, dont le contenu analytique et théorique trouve comme objet l’œuvre de Proust, aborde la thématique de la temporalité et de la mémoire. Baudry fonde essentiellement son propos sur des concepts psychanalytiques et plus spécifiquement freudiens, même si l’on parvient à déceler (à tort ou à raison) quelques apports kleinnien. C’est d’abord en examinant les temps de verbes qu’il esquisse la possibilité d’un « événement improbable, insaisissable »  (p.71) – un événement introuvable similaire à la source traumatique – et il fait de la mémoire le siège de celui-ci. Loin de se limiter à n’être que le support de cet événement premier, la mémoire s’emploie aussi à nous diriger vers ce dernier. Baudry propose s’envisager le schème de la répétition comme un mécanisme mnésique qui a pour fonction de nous conduire à cet événement et, ainsi, nous faire surmonter des troubles, voire des souffrances que nous aurions essayé d’inhiber. Il dégage de l’œuvre de Proust un ensemble de microstructures narratives ayant comme lien de correspondance ce dispositif cognitif et/ou narratif. En plus des passages régis par ce principe, Baudry repère également un autre type de répétition qu’il désigne comme fixe et situe les implications de ce dernier à un autre niveau. Indépendamment du premier et du second type de répétition (qui conjurent respectivement des affects appartenant au présent et, dans l’autre cas, au passé), ce processus nous donne l’occasion de prendre connaissance de nous-mêmes, d’attirer notre attention vers des objets qui le réclament intensément. Ceci est dû au fait que la répétition prend son origine en nous, puisque c’est nous qui lui avons conféré sa forme par l’expérience de notre vécu. Pour ce qui est de la création littéraire, Baudry considère que la répétition se marie à l’élaboration et détient le rôle de « tissu constitutif de l’œuvre »  (p.82) chez Proust. Par les diverses formes que prend ce processus, la répétition parvient à générer un réseau de signification à force d’associations. De plus, Baudry souligne que la répétitivité est intimement liée à la jalousie et serait une forme de variante de cette dernière. Toujours en puisant ses exemples chez Proust, Baudry expose l’action du paradoxe qu’occasionne l’objet aimé, soit la relation binaire amour/haine. Toutefois, si la jalousie est génératrice de douleur, il faut saisir qu’elle aussi « ouvre le monde de la conscience et de la connaissance. »  (p.88)  En cherchant chez Proust l’événement premier dont il indique les indices inscrits à l’intérieur du texte, Baudry estime que l’œuvre de cet auteur répond à un modèle qui aurait comme fondement un événement premier et constitutif… à l’exemple de ce que s’ingéniait à trouver Freud chez ses patients.

7 Il s’agit ici de deux textes littéraires au sein desquels se profilent des réflexions à caractère théorique sur l’activité d’écriture, et ce, selon les variantes qui ont fait l’objet des précédentes études contenu dans Nos plus belles idées. Baudry s’applique donc à mettre en œuvre les thèmes et les perspectives conceptuelles qui occupent le centre de ses intérêts. La plus mélancolique, comme le titre même le présuppose, s’attarde à la question de la mémoire et des souvenirs qu’elle contient ou contiendra. C’est à une recherche que le lecteur est convié, mais une recherche qui paraît soutenir toute une dimension biographique chargé d’affects qui, eux, sont appelés à être sublimés par l’écriture. Ces derniers ramènent à la mémoire un enchevêtrement d’associations chez le narrateur et celui-ci, toujours guidé par les traces du passé et des amours perdues, est amené à s’interroger sur les conditions de la mélancolie. Quant à elle, La dernière ressemblance laisse place à une réflexion sur la répétition et plus précisément sur la récurrence d’images virtuelles, ainsi que ses implications sur la perception de la temporalité. Dans ce texte, la question littéraire est plus explicitement posée que dans La plus mélancolique. Sa contribution, à titre de conception du monde réel inscrit à l’intérieur d’une fiction, interagit davantage avec la trame narrative (soit l’appréhension de la mort pour le narrateur), qu’avec les enjeux réels des études littéraires. Pour ce qui est de la pensée dans ce texte, elle est traitée non seulement dans tout son potentiel évocateur et créateur, mais également dans ses mouvements labyrinthiques qui submergent l’esprit et plongent l’individu au centre même d’un rhizome.

8 Le texte qui ferme le recueil de Baudry est probablement celui qui détonne le plus par rapport aux autres chapitres, par des questionnements qui portent non plus sur le contenu latent et le rapport de la littérature avec la temporalité, mais sur la position de la création littéraire vis-à-vis de la vérité. Baudry s’intéresse en premier lieu au pouvoir qu’a le choix d’un nom pour un personnage et la portée dynamique de la désignation nominale. Il confère à celle-ci le pouvoir de donner une existence effective à la figure imaginée et le nom devient « garant de la “vérité”  du personnage » . (p.150) Loin d’être confinées à la seule dimension fictive, les figures peuplant la littérature peuvent dépasser l’impression de véridicité que l’on concède aux personnes réelles. Plus largement, Baudry étudie les mécanismes narratifs afin d’appréhender ceux qui parviennent à donner à un récit sa dimension véridique. Selon Baudry, la multiplication des narrateurs et des points de vues est ce qui rend l’histoire véritable et c’est donc l’organisation romanesque qui donne au roman la potentialité d’acquérir le statut « histoire vraie » . L’activité d’écriture offre de nouvelles façons de voir, de jeter non plus un seul regard que l’on voudrait objectif, mais une somme de regards subjectifs. C’est que les personnages d’une fiction deviennent les mandataires d’une médiation nécessaire, qui ouvrent un accès vers des pensées et des sentiments que l’auteur n’aurait jamais pu effectuer. En observant les multiples pans des personnages fictifs, leurs implications dans la narrativité, leur potentiel d’action, Baudry concède finalement à ces instances particulières toute une autonomie qui leur procure la valeur d’être vrai, même s’ils sont paradoxalement fictionnels, virtuels.

9De cette façon, si l’ouvrage de Baudry s’ouvre en laissant entendre que l’auteur baigne dans un espace irréel ou déphasé, il se clôt en attribuant au personnage fictif une profondeur réelle.