Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Janvier 2009 (volume 10, numéro 1)
Paul Munier

Le temps de l'État

Dominique Weber, Hobbes et l'histoire du salut. Ce que le Christ fait à Léviathan, Paris : Presses de l'Université Paris-Sorbonne, coll. « Expériences et raisons », 2008, 373 p., EAN 9782840505440

« En nous donnant son Fils ainsi qu'il l'a fait, lui qui est sa Parole dernière et définitive, Dieu nous a tout dit ensemble et en une seule fois, et il n'a plus rien à nous dire ».

Saint Jean de la Croix

1L'ouvrage de Dominique Weber Hobbes et l'histoire du salut. Ce que le Christ fait à Léviathan, est le troisième livre d'un triptyque comprenant également Hobbes et le désir des fous. Rationalité, prévision et politique (paru en 2007 dans l'édition et la collection précédemment citées) et Hobbes et le corps de Dieu. « Idem esse ens & corpus » (à paraître en 2009 chez Vrin, « Bibliothèque d'Histoire de la Philosophie »). L'ensemble est tiré d'une thèse de doctorat couronnée par le Prix John Jaffé 2006 de la Chancellerie des Universités de Paris.

2Dans l'introduction, l'auteur expose le problème auquel il s'attelle ainsi que la méthode qu'il met en œuvre. Le problème est celui du rôle de l'État dans le salut de l'homme. Précisément, il réside dans l'articulation du salut religieux et du salut civil. La méthode, qui fait l'originalité et même l'audace de ce livre, consiste à étudier le rapport de Hobbes à l’histoire du salut telle qu'elle a été pensée dans le discours théologique. La notion même d'histoire du salut ne jouit pas d'une légitimité immédiate incontestable, et l'immense mérite de D. Weber est de participer à la fondation d'un champ d'investigation aussi peu frayé que fertile. Faut-il attendre du Christ quelque chose de plus ? Non, fait dire l'auteur à Hobbes : le Christ est venu et a comblé notre espérance. Il revient à la politique et seulement à elle de sauver l'homme de l'état de nature.

3Dans la première partie (Le temps du martyre), l'auteur se consacre à l'interprétation hobbésienne du martyre, et, par elle, pose le principe de l'herméneutique hobbésienne. À savoir une interprétation très restrictive des concepts religieux, fondée sur le retour à la littéralité du texte scripturaire. Le résultat essentiel en est que le temps des martyrs, c'est-à-dire des personnes qui ont été les témoins de la vie du Christ, ainsi que le droit de proclamer de nouveaux martyrs, appartiennent à un passé révolu. Les chrétiens n'auront donc pas à braver les souverains païens ou athées et à choisir la persécution plutôt que la dissimulation de leur foi. Corrélativement, Hobbes dépouille la conscience de sa valeur religieuse : soumise aux passions particulières, elle ne peut formuler des règles d'action, notamment religieuses, valables dans l'état civil.

4Dans la deuxième partie (« Three times ». Le Christ et le temps), l'auteur analyse la doctrine hobbésienne des offices du Christ, qui sont temporels dans la mesure où ils prennent sens dans des époques historiquement bornées : le Christ fut prophète au cours de sa vie, il fut rédempteur dans sa mort, sa Résurrection et son Ascension, il sera roi dans un futur indéterminé. Cette doctrine s'inscrit dans l'historicisation complète des faits relatés par la Bible. Le Royaume du Christ, parce qu'il n'est pas métaphorique mais désigne bien un analogue du Royaume politique d'Israël, est un Royaume à venir. En attendant, il faut obéir aux souverains civils. Étouffant toute poussée messianique, Hobbes annule l'autonomie théologique de l'Esprit Saint, qui désigne alors seulement les dons nécessaires à la fonction pastorale (ce point engage la question de la corporéité de Dieu, à propos de laquelle le lecteur attendra avec impatience la parution du dernier livre de l'auteur).

5Dans une troisième et dernière partie (« In this life » = « In the mean times » : Léviathan et l'art de (ne pas) convertir), l'auteur étudie la notion décisive de salut relatif, qui consiste à préserver l'individu de la mort violente caractéristique de l'état de nature. Il appartient au seul Royaume christique d'apporter le salut absolu, qui rétablira l'homme dans l'état antélapsaire. La stricte délimitation du salut relatif implique que Léviathan n'assume aucune mission de conversion, phénomène causalement fondé en Dieu lui-même. La pensée intérieure, qui n'est pas volontaire, et la foi, qui dépend de Dieu, ne peuvent être soumises à des obligations juridiques – par où l'on voit que le déterminisme et la transcendance peuvent être libérateurs.

6Dans la conclusion, l'auteur considère l'ensemble de ses travaux (et non le seul Hobbes et l'histoire du salut) et précise le rapport de Hobbes aux Lumières radicales, en faisant valoir l'importance des opérations théologiques dans la doctrine hobbésienne.

7Comme en témoigne la bibliographie présentée, l'entreprise mobilise une érudition éblouissante, et l'ouvrage comporte un index nominum et un index des principaux textes bibliques analysés, qui permettront opportunément au lecteur de se repérer parmi les références utilisées.

8Au total, un livre incontestablement novateur dans les études hobbésiennes, et qui remporte aisément le défi évoqué en introduction, à savoir convaincre le spécialiste de l'intérêt que revêtent une étude et une contextualisation des idées de Hobbes sur le salut. En conjurant l'éternité de la Révélation pour situer celle-ci dans le temps, Hobbes libère une histoire politique de l'humanité. On pourrait être tenté de poser le primat du salut politique sur le salut religieux, en montrant que la neutralisation des tentations théocratique et prophétique est un instrument au service d'une logique intégralement politique, et que la démythologisation du temps est le seul objectif poursuivi par Hobbes, quel qu'en soit le coût théologique. Ce serait oublier que le temps présent est un temps intermédiaire, un temps placé entre le première venue du Christ et sa seconde venue, un temps, en somme, inscrit dans une périodisation religieuse. À ce titre, le Léviathan chrétien, en perpétuant le souvenir de la première venue du Christ, préparera sa seconde venue. Mais n'est-ce pas affirmer que le Léviathan chrétien vaut plus que le Léviathan infidèle ? N'y a-t-il pas là deux saluts politiques, l'un conforme à la perspective du salut religieux (et parfaitement salutaire), l'autre indifférent à celle-ci (et imparfaitement salutaire) ? Le problème semble d'autant plus aigu qu'il n'y a chez Hobbes d'histoire politique que parce qu'il y a une histoire religieuse englobant celle-ci : si en effet le Léviathan est en droit invariable parce qu'il doit suivre les préceptes immuables de la raison, n'est-ce pas la seule religion qui sera le critère de différenciation des États rationnels ?