Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Décembre 2008 (volume 9, numéro 11)
Lénia Marques

Les Chaussures noires et l’éclat du papillon

LISØE, Éric et SCHNYDER, Peter (dir.), Ombre et Lumière dans la poésie belge et suisse de langue française, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2007, 487 p. EAN : 2868203051.

1L’ombre et la lumière : voilà un thème cher non seulement à la littérature, mais aussi à d’autres arts, notamment visuels, comme la peinture ou la photographie. Si dans les œuvres comme dans les regards critiques que s’y portent, le diptyque ombre/lumière est récurrent, devenu un classique, il faut dire aussi qu’il en reste encore beaucoup à dire. Le chantier est vaste et riche, non seulement dans la confrontation des deux éléments comme antonymes parfaits, mais surtout dans les différents rapports qu’écrivains, peintres et autres artistes arrivent à leur procurer.

2Par ailleurs, ce diptyque est marqué par les forces contradictoires et semble accompagner l’Homme dès la création mythologique (grecque ou chrétienne). Aperçu diachronique et réflexion, ce sont les deux entrées par lesquelles Éric Lysøe nous invite à entrer dans cet ouvrage collectif.  Dans une introduction complète, qui donne un aperçu  panoramique, il interroge avec acuité la connotation et les rapports des deux termes qui donnent titre au volume. Cette introduction offre également au lecteur un bref aperçu des champs littéraires de Suisse et Belgique francophones, soulignant les différences essentielles de leur évolution. Éric Lysøe présente donc un volume dont l’objectif est de regarder l’ombre et la lumière en tentant de saisir «leur portée, […] leur influence sur les auteurs» (p.21) du XXe siècle.

3Force est donc de questionner – dès le titre – la spécificité des ombres et des lumières dans les œuvres des poètes romands et belges. Quels traits distinctifs porteraient dans les littératures francophones de ces deux pays les rapports à la lumière et à l’ombre? Comment se traduisent-ils dès lors dans l’acte d’écriture ?

4Tout au long du volume, certaines pistes et possibilités sont mentionnées, encore qu’une profonde réflexion reste encore à faire sur cette spécificité (existe-t-elle vraiment ?). Certains auteurs n’ont pas par ailleurs manqué de faire le point par rapport à la Belgique, ce plat pays fort caractérisé par une lumière diffuse très particulière, résultat du croisement de sa topographie et de sa situation géographique. La lumière du pays a en effet une influence presque directe et immédiate sur les auteurs et elle marque fortement leur création et leur univers poétique. Pour la Suisse, les spécificités apparaissent moins clairement.         

5Pour découvrir tout le «sens» de ce «parcours évidemment incomplet et naturellement subjectif» (p.27), le lecteur est emporté dans un voyage à travers vingt-quatre articles, organisés en cinq parties : «Poétiques du seuil», «Sous la lampe d’Orphée», «Impérieuses clartés», «Jaccottet – un habit de lumière ?» et «Leçons de ténèbres». Si Ombre et Lumière ne pourrait pas tracer le «parcours» complet, ce volume a le grand mérite de toucher à des points névralgiques de certaines œuvres significatives du champ littéraire francophone, devenant ainsi un ouvrage de référence pour l’étude de la poésie francophone européenne du XXe siècle.   

6Avant d’entrer dans le détail de chaque section,  il est important de s’arrêter un moment pour souligner les aspects essentiels qui ressortent de l’ensemble des études et qui, par conséquent, en constituent les axes principaux.   

7 «Ombre» et «lumière» sont deux termes dont la connotation est très enracinée dans la culture occidentale, littéraire mais aussi figurative. Ainsi en est-il que l’ombre est associée à la mort, au négatif, à la douleur, à la souffrance, à l’obscurité, aux ténèbres profondes des êtres et du monde. D’autre part, et comme contrepoids – la recherche de l’équilibre est vitale à l’être humain – se trouve la lumière, dans toute sa connotation de vie, de révélation, de joie, de clarté et transparence.  Le jeu entre l’une et l’autre n’est pourtant pas si simple et c’est leur complexité qui vient offrir aux écrivains, artistes ou lecteurs de nombreux autres signifiés et associations, dont ce volume nous présente une ample panoplie, sans cependant en épuiser les ressources.

8Qu’en serait-il de l’ombre sans la lumière ? Qu’en serait-il de la lumière sans l’ombre ? Il suffit donc de se poser une simple question et en inverser les termes pour comprendre que tous deux sont indissociables. Si les poètes choisissent de privilégier ou l’une ou l’autre, ils sont conscients que les deux coexistent et sont mutuellement dépendantes, elles constituent «la condition même du visible» (p.89). La lumière totale est une impossibilité. Elle naît des ténèbres et elle c’est elle qui dessine les ombres. Elle force le dévoilement en même temps que l’ombre assure le mystère et la protection.

9L’ombre peut également être entendue comme le reflet de l’âme, comme un double. Elle est celle qui nous  accompagne toujours, qui nous manque quand elle n’est pas là ; celle qui fait partie intégrante de nous et dans laquelle nous nous reconnaissons. Par ailleurs, c’est cette ombre qui nous oblige à une confrontation inévitable avec nous-mêmes : côté «lunaire» ou âme un peu dévoilée ? Les réponses varient largement, mais l’ombre ne contribue pas moins, bon gré mal gré, à la constitution de l’identité de chaque individu. L’ombre et la lumière sont les deux balises plus ou moins métaphoriques de la recherche, voire de la quête, incessante de l’intériorité du sujet et de son rapport au monde. C’est par l’évaluation des limites (et de ses limites) que le poète se comprend dans le monde qui lui est extérieur. Parallèlement, tous deux, ombre et lumière, ont le pouvoir de purifier, d’entamer un processus de régénération des êtres et des objets. Motivée par ce jeu, la recherche de la conscience profonde peut aussi bien se poursuivre dans l’univers des ombres que dans l’utopie de la lumière révélatrice. La création poétique en est simultanément le processus, le fruit et l’extrême aboutissement.

10Jeu de fils qui s’entrecroisent, palette aux variations multiples, entre l’ombre et la lumière se faufile un espace  de l’entre-deux, comme le soulignent quelques auteurs du volume, dont Peter Schnyder dans son texte de clôture. La pénombre apparaît ainsi comme configuration privilégiée de l’union de l’ombre et de la lumière. Les poètes belges et suisses de langue française vont, dans les espaces de leurs créations, chercher des solutions dans l’hybridité et dans les possibilités présentées par les temps et les espaces d’indétermination.

11Il est récurrent aussi de noter que dans l’œuvre de nombreux auteurs étudiés les enjeux qui s’établissent dans leurs univers poétiques, par confluence ou par dissension complète, ont directement une influence sur la structure même du texte (poème, prose poétique ou autres compositions). La recherche de la lumière ou de l’ombre, leur confrontation, leur combat, aboutiront à l’avènement du texte. Certains procédés stylistiques vont par conséquent être parmi les plus significatifs, tels la métaphore, l’oxymore et, sans aucun doute, l’ekphrasis.

12Après ces brèves lignes plus générales, regardons de plus prés chaque section. La première, «Poétiques du seuil», réunit cinq textes qui analysent «le pouvoir génésique de l’ombre et de la lumière, conçus comme principes dialectiques, mais empiétant largement l’un sur l’autre» (p.21). Ainsi, Antonio Rodriguez inaugure la section avec un regard sur les paysages originels francophones, en particulier dans les œuvres de quelques auteurs romands, où ces paysages semblent se donner à percevoir, après les ténèbres, par le moyen d’une lumière régénératrice. Les quatre articles qui suivent sont consacrés à des auteurs spécifiques dont les œuvres présentent différentes approches du binôme ombre/lumière. Le pouvoir créateur de l’ombre, avec des contours positifs tel qu’il apparaît dans l’œuvre de Marcel Thiry, est finement analysé par Éric Lysøe. La gamme de couleurs et le côté maladif de la lumière ou de certaines couleurs claires et pâles sont présentés au lecteur sous forme d’une question «Thiry nocturne ?...» (p.45). En passant ensuite à la Suisse romande, Jean Pierrot étudie la perception et «l’approche du visible» (p.73) dans l’œuvre de Maurice Chappaz, dans laquelle l’on passe soudain du détail au panoramique rendu visible par une lumière toujours souveraine. Chez le Belge Odilon-Jean Périer, le mot «lueur» rayonne dans toute son étendue et s’ouvre à de nouvelles voies, «à la limite», écrit-il, «de la lumière et de l’ombre» (p.95). Marie Joqueviel-Bourgeat présente une évolution dans la poésie de Périer. Au long de trois phases distinctes, ombre et lumière se côtoient de façon différente : d’une poésie de l’ombre, faite à la lumière faible des lampes de chambre, Périer s’ouvre aux lueurs de l’extérieur, c’est-à-dire des lampes de la ville. Ce n’est qu’après ce processus que les deux s’immiscent. Ses poèmes deviennent ainsi l’espace de passage où «la lumière est traversée d’ombre, et l’ombre striée de lumière» (p.93). Anna Soncini-Fratta clôt la première section avec une étude très pointue des premiers écrits de Charles Plisnier. La figure féminine y apparaît comme un être de l’ombre, de la nuit, malgré le fait qu’elle puisse être virginale. C’est cette ombre qui ne permettra pas «l’accommodement visuel» (p.120) et qui ne laissera jamais la lumière passer sans hésitation.

13Suite à ce combat dialectique, la seconde section, «Sous la lampe d’Orphée»,  invite le lecteur à pénétrer dans le monde des ombres et de  la mort, guidé par le poète-musicien. Peter André Bloch ouvre cette section avec une étude de l’œuvre du romand Jacques Chessex. Sa poésie, comme sa prose d’ailleurs, sont issues de l’ombre, même si elles reflètent une continuelle mise en œuvre de diverses «technique[s] illuminatives[s]» (p.129), du reflet aux effets. Dans l’univers de Chessex, et utilisant ses propres mots, le soleil devient «squelette de l’ombre» (p.141).

14En Belgique, David Scheinert, seul survivant de sa famille, victime de la Shoa, mène un véritable combat entre l’ombre et la lumière, entre les «chaussures noires» et «l’éclat du papillon» (p.147). Ainsi Nicole Rocton présente-t-elle ce combat en deux phases, à partir d’une lecture du poème «L’Oiseau de mon enfance», dans lequel la figure maternelle est fondamentale. C’est en effet autour de la mère que tout le poème s’articule. Dans ce combat, on assiste d’abord à une «lutte contre l’ombre» suivie d’une «lutte avec l’ombre» (p.146), toutes deux parties intrinsèques de ce questionnement essentiel qui constitue le voie vers la lumière. Dominique Kunz Westerhoff, inspirée d’Orphée,  guide le lecteur dans le saisissement de «l’aura du tombeau» (p.159), intégrée dans une poétique du deuil. À partir du concept d’«aura», surtout celui de Walter Benjamin, la mort, le deuil et les ténèbres de la poésie de Marcel Raymond, Edmond-Henri Crisinel, Pierre Chappuis et Pierre Voélin sont revisités. Des figures, telle Eurydice, reviennent des ombres hanter le monde de la lumière. C’est encore «Sous la lampe d’Orphée» que le lecteur trouvera l’article d’Anne Vauclair sur le jeu de la lumière et de l’ombre dans les écrits poétiques (poèmes ou prose) du surréaliste bruxellois Paul Nougé. Les dichotomies jour / nuit, lumière / ombre y sont l’objet d’un bouleversement par l’acte d’écriture. Ombre et lumière sont les éléments constituants d’un espace qui est en perpétuel devenir, à être enrichi d’une lecture inspirée du rhizome deleuzo-guattarien pour mieux saisir le combat mené au sein d’une «optique» que Nougé prétend «dévoilée» (p.189).   

15Des ténèbres profondes, le lecteur passe aux «Impérieuses clartés», où il retrouve l’éclatant empire de la lumière. Dans un premier moment, Aurora Bagiag nous invite à regarder avec Franz Hellens par la lucarne d’où il écrit. Plus qu’un thème, la lumière devient chez Hellens un «concept opératoire» (p.196). L’ekphrasis joue un rôle primordial dans cette poésie où la lumière acquiert une valeur picturale et symbolique. Hellens ressent une véritable fascination pour la lumière, qui évolue jusqu’à devenir un principe ontologique au cœur de sa production poétique. Un autre volet lumineux s’ouvre avec le romand Pierre-Alain Tâche, où l’ombre et la lumière sont regardées au centre d’un profond questionnement de l’acte d’écriture. Aboutissant à un éveil éclairant, «ombre, lumière et parole poétique», écrit Adrien Gür, «sont étroitement intriquées jusque dans l’image emblématique du nœud dont elles se partagent tour à tour l’expression» (p.224). Pighii Koutsoyannopoulou analyse l’univers de lumière, ombre et sons de Jeanine Moulin : un univers poétique dans lequel la magie, le fantastique et l’humour sont disséminés pour continuer la recherche de l’unité parfaite, selon des archétypes lunaires et solaires, antinomiques ou complémentaires. L’opposition est en elle-même gnoséologique et se résout dans une complémentarité harmonique à un équilibre toujours fragile. Processus moins délicat chez Anne Perrier, dont la quête de la lumière intense par le biais de l’écriture poétique est analysée par Jeanne-Marie Baude. Dans une poésie pleine de lumière, l’ombre y habite et oblige à une «reconquête» (p.245) constante. La mort est entendue comme un passage de purification, «l’autre face de l’éblouissant» (p.249). Le triomphe final ne se trouve donc jamais du côté de l’ombre, mais à la lumière vivifiante. C’est à Patrick Amstutz qu’appartient le dernier mot dans cette troisième section. La lumière et l’ombre sont analysées dans l’œuvre poétique du romand Jean-Georges Lossier, sous une perspective religieuse et mystique, en dialogue avec les textes de Ruysbroeck. Comme chez d’autres auteurs étudiés dans ce volume, mais avec un parcours tout à fait singulier, Lossier part dans sa poésie vers une «quête spirituelle de l’unité» (p.260). Si les ombres existent, elles seront vite réabsorbées et anéanties par la lumière.

16La section suivante est entièrement consacrée à Philippe Jaccottet, poète romand dont l’œuvre présente non seulement un large éventail de variations sur l’ombre et la lumière, mais est promotrice de fructueux dialogues avec d’autres personnages, notamment de la peinture, comme, par exemple, Giorgio Morandi. Enza Palamara tisse les lignes de cette approche entre Jaccottet et Morandi, entre écriture et peinture, tout en se concentrant sur l’apprivoisement des énigmes, notamment sur la volonté que montre le poète de «donner un sens à l’énigme de notre existence» (p.277). L’œuvre de Morandi constitue pour Jaccottet une énigme qui lui procure une émotion semblable à l’émotion essentielle du monde naturel, que le poète romand cherche à comprendre et à saisir par la lumière (dont l’énigme se révèle aussi difficilement saisissable). La parole doit être claire, même si le poète entraîne parfois son lecteur jusqu’«à la limite du visible et de l’invisible» (p.285). À ce dialogue avec un peintre suit une mise en parallèle avec un autre poète, le Grec Georges Séféris. Les deux cherchent au-delà de la lumière, non sans exprimer «leur amour prudent devant la lumière ‘maternelle’» (p.289), comme affirme Vassilia Coraka. C’est à travers l’acte de l’écriture que cette recherche aboutit, tout en affichant chez Jaccottet un caractère fort pictural. Cela ne veut pourtant pas dire que la «zone grise» (p.305), espace de l’entre-deux n’existe pas. Bien au contraire, d’ailleurs, Elle est importante dans l’œuvre des deux poètes car elle constitue le fruit de «l’alliance des deux concepts [qui] suggère la fixation de la clarté au sein d’une contradiction» (p.321). L’expérience est «centrale» dans la poésie de Jaccottet puisqu’elle est «le point de rencontre où se trouvent les contraires» (p.331). D’après le regard attentif de Déborah Heissler, l’œuvre blanche, de la neige, de la lumière (et du silence et de l’absence qui lui sont associés) gagne forme dans les poèmes de l’auteur romand. Le blanc et le silence sont physiquement présents dans le texte, comme si «la main du peintre» (p.328) y avait inscrit des espaces vides. Le dernier article sur Jaccottet prend comme un des axes de son analyse l’opéra. Ainsi du «cantabile de la neige» (p.323), le lecteur est invité à continuer sa réflexion sur l’œuvre du poète romand avec Natacha Lafond au carrefour de l’ombre, de la lumière, de l’opéra et de la poésie.

17De la clarté en passant par Jaccottet, poète de la lumière, le volume Ombre et Lumière va dans un cinquième moment chercher ses «Leçons de ténèbres». Pour commencer, une belle toile dont les fils sont tissés dans l’ombre de l’image de l’écrivain-veilleur, celui qui écrit la nuit, pendant que les mystères prennent des contours, à la lueur d’une bougie ou d’une lampe de chambre peu éclairante. Dans l’intimité de la chambre, les ombres deviennent des compagnes qui menacent ou font rêver ; elles sont le double qui questionne et interpelle. C’est par ces lampes, ces ombres doubles qui se dévoilent dans le monde de l’intimité que Jean-Claude Mathieu commence une histoire à travers de nombreux poètes, de Mallarmé à Michaux en passant par les romands Vahé Godel, Pierre Thée, Pierre Chappuis, Edmond-Henri Crisinel, entre autres. Après cette première leçon inspirée, le lecteur est invité à faire un périple en commençant par s’arrêter à l’univers fantastique et métamorphique de Corinna Bille. Regina Bollhalder Mayer revoit les poésies méconnues de Corinna Bille qui se jouent essentiellement sur un registre nocturne. Les fantasmes nocturnes sont ici non pas une source d’épouvante, mais constituent plutôt «une de ses sources d’inspiration» (p.376). L’essence créatrice du rêve, et dans une certaine mesure de l’ombre, est évidente. Le besoin vital de réunir, fusionner ou dépasser  les dichotomies, les dualités opposées, pour  arriver à l’unité est toujours sous-jacent. «Or, cette recherche de l’Un exige une transgression» (p.380). C’est ainsi que la métamorphose devient un processus centrale. Pierre Chappuis, lui, dans sa poésie interroge le langage et le monde. Arnaud Buchs analyse ainsi la façon dont le langage se place au cœur de la poésie de Chappuis. En effet, les rapports entre lumière et ombre vont être le reflet de l’évolution significative de son univers poétique au cours des années. Dressant le «langage contre le langage» (p.386), écrivant en des fragments (blancs et neige qui font songer à ceux qui habitent la poésie de Jaccottet), utilisant largement l’oxymore et l’ekphrasis, la dichotomie opposante se résout, même ontologiquement, dans une fusion dans l’entre-deux : «[e]kphrasis de lui-même, le texte n’est désormais plus prisonnier d’une image» (p.402). De Suisse romande, l’on retourne à nouveau en Belgique pour y rencontrer trois figures marquantes de la littérature et de la musique du XXe siècle. Jacqueline De Clercq nous emmène ainsi dans un court voyage par les poésies ombrageuses de la Belgique : Marguerite Yourcenar, Henri Michaux et Jacques Brel. En explicitant quelques traits singuliers du contexte belge, où l’on vit avec les «lumières du Nord» (p.406), les trois poètes élus sont atteints de nyctalopie, c’est-à-dire qu’ils peuvent voir dans la pénombre. Les formes qui se révèlent à eux vont être rendues au lecteur par la lumière de leurs vers, ou plutôt, les poètes vont les «rendre poétiquement éclairantes» (p.417). L’article gagnerait de voir développés aussi bien les propos sur les trois auteurs que la lecture ophtalmologique. De la faculté de voir dans la pénombre, on passe à la (re)découverte de «l’efficace de la banalité» (p.434) d’Alain Bosquet.  Ruggero Campagnoli nous fait parcourir cette œuvre où «le refus ambigu du système de la lumière» se fait aussi par la force des «retours du refoulé» (p.434). Alain Bosquet est présenté comme un poète qui refuse et combat la poésie pour annoncer l’avènement du poème. Avant la conclusion, il y a un moment singulier dans le volume où sont reproduites quatre belles lettres échangées entre Gustave Roud et Georges Nicole. Dans la brève présentation de ces lettres (qui devraient être publiées en volume en 2009), Stéphane Petermann éclaire la relation des deux correspondants, soulignant la richesse de leurs échanges épistolaires. Les missives que nous pouvons lire ici, et qui contemplent les  projets et témoignent d’une solide amitié, sont cadencées par un rythme lumineux qui accompagnent les saisons.

18Ainsi arrive-t-on aux pages de clôture où Peter Schnyder trace les contours d’un  portrait complétant celui des auteurs étudiés auparavant. En prenant comme axe et exemple le Romand José-Flore Tappy, Schnyder nous fait envisager l’actualité et l’avenir lorsqu’il se propose de regarder de plus près la pénombre comme l’entre-deux, résolution finale de la dialectique de l’ombre et la lumière. Cet espace de rencontre et d’entrecroisement se montre indubitablement «un avatar particulièrement prometteur du traitement de l’ombre» (p.468). La poésie se lance ainsi vers cet «envol hybride» (p.469), qui ne va sans faire songer au bel oxymore de Philippe Jaccottet : «rien de plus obscur que la lumière» (p.279).