Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Décembre 2008 (volume 9, numéro 11)
Thibaut Chaix-Bryan

Mémoire et culture

Culture et mémoire. Représentations contemporaines de la mémoire dans les espaces mémoriels, les arts du  visuel, la littérature et le théâtre,  Sous la direction de Carola Hähnel-Mesnard, Marie Liénard-Yeterian, Cristina Marinas, Paris : Editions de l’École polytechnique, 2008, EAN 9782730214926 & La Mémoire, outil et objet de connaissance, sous la direction de David Meulemans, Paris : Aux forges de Vulcain, coll. « Sciences », 2008, EAN 9782953025903.

1Ces deux ouvrages proposent dans deux perspectives complémentaires une réflexion sur la mémoire et ses relations avec la littérature et les arts1. Le premier ouvrage, issu des échanges d’un colloque qui a réuni plus de 60 intervenants à l’École Polytechnique, s’intéresse, comme l’indiquent les éditrices dans l’avant-propos, aux formes et aux modalités de la représentation de la mémoire de différents conflits et violences historiques dans la littérature et le théâtre, dans le cinéma, les arts plastiques et les médias, mais aussi dans des lieux comme les musées, les mémoriaux et autres espaces mémoriels. Les éditeurs des deux ouvrages justifient le choix de cette problématique, en en soulignant à peu près les mêmes aspects. Les éditrices de Culture et mémoire insistent sur l’importance de la mémoire dans la culture contemporaine au point de se constituer en un véritable paradigme et David Meulemans2 dans son introduction à l’ouvrage collectif La Mémoire, outil et objet de connaissance rappelle que les questions autour de la mémoire intéressent à la fois le citoyen et le savant car il s’agit en partie d’un sujet où la politique et la connaissance se lient et parfois s’opposent. Ce dernier souligne également l’aura qui entoure ce terme et qui par conséquent évoque et intrigue. Cette caractérisation du terme de mémoire lui permet d’expliquer plus précisément l’objectif des différents articles de cet ouvrage : « Tout écrit sur la mémoire devrait être à la fois l’examen de ce qu’elle est avant d’être l’étude de ses pouvoirs, des échos qu’elle éveille et des images qu’elle porte. Un des desseins de La Mémoire, outil et objet de connaissance est de faire apparaître ce qui demeure de cette notion après ses nombreuses pérégrinations ».

2Les interventions du colloque tenu à l’École Polytechnique sont réparties dans quatre sections différentes. La première section intitulée « Regards croisés » posent, comme l’expliquent les éditrices, les jalons pour une meilleure compréhension de la relation complexe entre histoire, mémoire et culture, les glissements et passages entre elles, la récupération de l’histoire par la mémoire et le contraire, ou les répercussions de la mémoire sur notre culture. Pour les enseignants plus particulièrement, on pourra retenir le dernier article de cette première partie dans lequel Nadine Fink et Charles Heimberg proposent de façon très précise et complète une analyse de deux projets pédagogiques sur la transmission de la mémoire et la Seconde Guerre mondiale en Suisse en insistant à un niveau théorique sur la nécessaire distinction entre mémoire et histoire et sur leurs fonctions dans le cadre de la transmission pédagogique. La deuxième partie (Espaces mémoriels) s’intéressent plus particulièrement, comme son titre l’indique, aux musées, mémoriaux, lieux de mémoire et par conséquent à la mémoire collective. Comme le soulignent également les éditrices, les lieux étudiés dans ces contributions dépassent généralement le concept de « lieu de mémoire » introduit par Pierre Nora dans les années 1980, tout en entretenant une relation privilégiée avec la mémoire collective. Les musées et mémoriaux ici analysés ne véhiculent plus en effet une représentation idéalisée de l’histoire, ils constituent le reflet d’une relation non consensuelle au passé dont témoignent les débats dont ils font l’objet. La première contribution de Dominique Trouche sur la scénarisation dans les musées d’histoire de la Seconde Guerre mondiale est particulièrement intéressante dans la mesure où il s’agit d’une analyse de lieux que nous fréquentons en tant que visiteurs de musées et qui nous laissent des traces ou pas selon justement le travail scénographique effectué dans ces mémoriaux.

3La troisième partie (De l’image à l’écran) est consacrée au cinéma et aux arts visuels et médias avec une étude notamment sur des films récents. Lylia Kaganovsky met en lumière la représentation de la double mémoire russe et soviétique dans « l’Arche russe » d’Alexandre Sokurov alors qu’Anne-Marie Paquet-Deyris s’intéresse à la représentation d’une figure clé du Mouvement des droits civiques afro-américains dans « The Rosa Parks story » de Jule Dash ; Robert A. Rushing nous livre une analyse du rapport entre un passé imaginaire et le présent dans le « peplum » en prenant comme exemple « 300 » de Zach Znyder.

4La dernière section de l’ouvrage s’intéresse à la littérature et le théâtre. Cette section qui rassemble beaucoup de contributions sur la littérature germanophone intéressera plus particulièrement les germanistes. Cette section est elle-même scindée en quatre sections : la première rassemblant des contributions autour de la mémoire au seuil de la littérature, la seconde sur les enjeux du témoignage entre réalité et fiction, la troisième sur une thématique de plus en plus étudiée par des groupes de recherche : les mémoires postcoloniales, minorités et littérature migrante et enfin les représentations théâtrales de la mémoire. Les germanistes trouveront en effet beaucoup d’intérêt à lire tout d’abord la contribution de Lucie Taïeb qui s’interroge sur la référence à la Shoah dans l’œuvre journaliste du poète argentin Juan Gelman. Martine Benoit, quant à elle, retrace l’évolution politique et esthétique du poète Günter Kunert passant d’une prise de distance entre l’idéologie antifasciste à l’affirmation d’une mémoire juive peu entretenue en RDA. Par ailleurs, l’article de Daniel Argelès sur l’écrivain est-allemand Klaus Schlesinger fait la jonction entre la mémoire du passé national-socialiste en RDA et certaines interrogations de la littérature contemporaine. Comme le soulignent les éditrices en conclusion de leur avant-propos, ces différentes contributions sont à lire de manière croisée pour s’apercevoir des effets d’interaction des différents supports, entre littérature et cinéma, littérature et photographie ou cinéma par exemple.

5Ce décloisonnement, cette interdisciplinarité sont nécessaires pour comparer les différentes formes d’émergence de la mémoire ou pour mieux comprendre ce qu’elle est comme nous y invitent les quinze articles de jeunes chercheurs, provenant de disciplines très différentes, rassemblés dans l’ouvrage La Mémoire, outil et objet de connaissance. Cet ouvrage se montre tout à fait complémentaire du précédent volume, dans la mesure où il s’intéresse à la mémoire en tant que telle, comme outil et objet de connaissance comme son titre l’indique. Ainsi, quatre sections nous permettent d’approcher cet « instrument » de différentes manières. La première partie rassemble trois articles consacrés à la mémoire et à la personne alors que la deuxième partie élargit la perspective en proposant quatre articles sur les relations entre mémoire et société. Ces contributions présentent l’intérêt de développer des relations mémoire/société très différentes comme la mémoire et l’économie, la mémoire et le paysage ou encore la mémoire et le droit pénal. Les deux dernières parties sont celles qui rejoignent le premier ouvrage et viennent ainsi apporter d’autres exemples dans la mesure où elles sont consacrées à mémoire et histoire puis mémoire et culture. On notera notamment la richesse des articles de Marion Lafouge et d’Aurélie Ledoux : l’un sur la mémoire monumentale et la musique commémorative et l’autre sur la mémoire et la réminiscence cinématographique.

6Ces deux ouvrages complémentaires nous permettent donc de mener une réflexion dense et approfondie sur ce qui nous constitue par essence : la mémoire.