Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Décembre 2008 (volume 9, numéro 11)
Katerina Kanelli

Des filiations « sabotées » chez Minuit : Echenoz, Chevillard

Aline MURA-BRUNEL (éd.), Chevillard, Echenoz. Filiations insolites, Rodopi, series CRIN n°50, Amsterdam/New York, 2008, 140 p.p. EAN 978-90-420-2449-6

1Commençons par la fin pour mieux définir la démarche éditoriale du présent ouvrage. Dès les premières lignes de la quatrième de couverture, Aline Mura-Brunel présente son contenu et l’inscrit dans le cadre plus étendu de la littérature française de la collection C.R.I.N (Cahiers de recherche des instituts néerlandais de langue et de littérature française) : « À chaque rentrée littéraire, le nombre de romans publiés ne cesse de croître. Et même si tous, loin s'en faut, ne dépassent pas le temps d'une saison, il en est qui demeurent et qui témoignent de la vitalité et de la qualité de la littérature française d'aujourd'hui. i » . Le titre du présent volume en donne les noms : Jean Echenoz et Eric Chevillard.

2Cette étude, réunie et présentée par Aline Mura-Brunel, comporte douze articles traitant la question de la filiation en littérature et plus spécialement au sein d’une même famille éditoriale, les éditions Minuit, dont l’héritage paradoxal (le nouveau roman justement) marque d’une façon ou d’une autre ses écrivains. Huit articles sont consacrés à l’analyse de l’œuvre échenozienne et ses intertextes qui remontent à Balzac, Gautier, Segalen, deux articles focalisent sur Eric Chevillard et un dernier sur Roland Barthes. On a donc affaire à une configuration intertextuelle plutôt insolite comme le sous-titre de l’ouvrage en fait mention.

3Point de départ, l’œuvre de Jean Echenoz, « écrivain-phare » de la nouvelle génération Minuit. Son écriture résiste à toute sorte de classification de la part de la critique littéraire. La démarche critique devient alors une entreprise parfois improbable et s’y risquer aboutit à des lectures intertextuelles de l’œuvre plus ou moins réussies.

4Dans cette perspective, l’article de Jean-Gérard Lapacherie nous introduit dans le monde ambigu du roman d’aujourd’hui. IL démontre qu’un auteur tel qu’Echenoz, publié chez Minuit, est loin de se ranger dans la lignée du roman traditionnel. D’un côté son appartenance aux éditions de Minuit, éditions du Nouveau Roman, dont le goût pour une littérature expérimentale est bien connu, nous en donne quelques indices. De l’autre une écriture qui se veut conventionnelle (à titre d’exemple son roman Cherokee) est vite démontée par une croyance « aveugle » au pouvoir du roman à créer du réel, tout ce processus arrive donc à défaire le roman. Il s’agirait ainsi d’une affiliation possible avec le nouveau roman mais en gardant une position sceptique et désenchantée.

5Dans le même cadre de cet éditeur austère et inventaire et des écrivains du Nouveau Roman positionnés dans un refus du roman traditionnel, Aline Mura-Brunel propose « un rapprochement improbable », moins de l’ordre d’une dette que d’une poétique du roman. Dans un romanesque où le détail joue un rôle important comme chez Balzac  (« le rien est devenu un tout »), le détail chez Echenoz occupe le devant de la scène mais par son insignifiance. Plus encore, Aline Mura-Brunel note un autre « tropisme » romanesque : l’absolu de l’Art et de l’Amour manifesté par une visée du personnage balzacien tandis que le personnage échenozien en est dépourvu. Chez Echenoz, seul le langage triomphe à la place de la quête de l’absolu. Finissant son article, d’une façon un peu trop sommaire, l’auteur ajoute que le roman de l’extrême contemporain n’en finit pas de finir.

6Il est une autre manière d’appréhender le thème de la filiation, c’est par le biais des nouvelles fantastiques et notamment à travers les personnages féminins de Théophile Gautier. Marie Fournou étudie l’esthétique de l’absence qui souvent est caractéristique des figures féminines chez les deux écrivains. Le point commun entre les deux se concrétise sur l’idée que « la femme est une silhouette, une ombre fugitive, sans cesse prête à disparaître ». Elle renvoie à l’œuvre même, à l’art et à l’écriture. Cependant, chez Gautier, la femme reste signe d’une époque  idéaliste et elle occupe une place exotique, romantique tandis que chez Echenoz, cette disparition dispose les traits du comportement social contemporain. Echenoz, écrivain du XXIe siècle, transporte d’après Fournou le goût pour le fantastique dans un monde désenchanté qui est le nôtre.

7Dans ce goût prononcé pour le réel dans l’écriture, la littérature contemporaine se caractérise cependant par des « récits indécidables ». L’article de Jackie Rubichon opte alors pour un roman néo-réaliste échenozien : d’un côté une esthétique minimaliste, de l’autre une forte représentation des lieux, des décors, des objets, des personnages décrits en détail, seuls, solitaires, perdus. Il se peut que la force de la banalité produise un effet irréel mais qui n’enlève en aucun cas le réel. L’ambigüité d’une réalité qui devienne irréelle, une réalité sous-jacente, une nouvelle vie après la mort (Au piano). L’article clôt sur l’apophtegme de défaire pour reconstruire, idée qui se retrouve dans la plupart des articles de ce recueil sur Echenoz.

8Dans son article au titre fantaisiste : « L'écrivain et son trouble : l'éditeur », Maud Fourton démontre un autre aspect de l’œuvre d’Echenoz. Elle juxtapose Jérôme Lindon d’Echenoz et Entretiens avec le Professeur Y de Céline respectivement, alors que ces œuvres ne prédisposent pas à des comparaisons. Cependant, elle réussit à analyser ces deux écrits au premier abord très différents, l’un présentant une figure paternelle, l’autre celle du « squale » et dont le caractère autobiographique est sous-jacent mais aucunement primordial. Par le biais de ces deux œuvres, elle nous propose, d’une manière fort réussie, une approche du livre perçu comme objet destiné à être lu. Chez Echenoz et comme chez Céline le personnage d’éditeur occupe une fonction de tiers entre le livre et le lecteur, « comme celui qui légitime l’acte d’écrire ». Ainsi le livre n’appartient pas seulement à un art créateur et il est aussi un produit. Et c’est surtout ce regard extérieur de l’écrivain sur son livre que les deux écrivains ont en commun.

9Début des années ’80, la famille Minuit donne naissance à une nouvelle génération qui affirme « la mort des esthétiques, des écoles ». Sébastien Bonnemason-Richard étudie cette famille plutôt insolite, qui compte, parmi d’autres, Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Leur goût pour une poétique de l’accumulation des détails, pour des personnages interchangeables, passifs mais pas indifférents des émotions dissimulés, pour des objets rencontrés en route, donne une seconde vie au roman. Leur écriture minimaliste subvertit le genre du roman traditionnel avec un air de rien. Cet article a un petit goût de déjà-dit.

10Autre filiation insolite, Jean Echenoz et Victor Segalen, selon l’article de Nadine Laporte qui à partir de la résonance segalienne du titre L'Equipée malaise nous parle d’une littérature vagabonde. Elle remarque chez Echenoz d’un coté une obéissance serrée aux codes littéraires, aux conventions comme dirait Lapacherie, et de l’autre le désir d’un vagabondage esthétique et stylistique.  L’intertexte se fonde surtout sur une déstabilisation du lecteur qui est commune chez les deux écrivains, déstabilisation qui s’appuie sur une langue romanesque partagée entre le réel et l’imaginaire.

11Dans une autre tentative de filiation qui regarde cette fois vers la génération suivante Christina Horvath cherche dans l’œuvre d’Eric Laurrent –particulièrement dans Les Atomiques- l’héritier, le pasticheur et l’épigone de l'esthétique échenozienne et elle trouve les trois à la fois dans un mélange extrêmement parodique. Leur point commun, le rapport ludique à la langue et le même parti pris de distanciation. Mais Laurrent dilate encore plus les frontières, le « soupçon » se radicalise et se renouvelle par le goût du trop-plein.

12Un autre représentant de la nouvelle génération Minuit est aussi Eric Chevillard. L’article de René Audet nous propose une étude succincte sur son écriture à partir de la lecture de trois de ses romans (Préhistoire, L’œuvre posthume de Thomas Pilaster, Le Vaillant Petit Tailleur). Ce qu’elle définit comme une poétique du déplacement est centrée sur le langage comme lieu des événements et est enrichie par une prédilection pour la réécriture : raconter le geste même de raconter. Dans la même lignée, Marie-Odile André souligne le goût de Chevillard pour la réécriture notamment dans son roman Le Vaillant Petit Tailleur et la réécriture du conte des frères Grimm. Si les deux articles peuvent faire apparaître des affiliations possibles entre Echenoz et Chevillard, leurs auteurs respectifs ne sont pas entrés dans une telle problématique, qui serait bienvenue dans cet ouvrage collectif traitant le thème de la filiation.

13Pour clore cette brève étude, l’article de Laurent Demanze sur Roland Barthes fait le deuil du récit de filiation. Cet article, intitulé « Pour une écriture orpheline », bien documenté, situe le thème de la dénégation de la filiation d’après les écrits du dernier Barthes – notamment La Chambre claire- . Cependant on retrouve notre thème sous le signe d’une filiation de la mélancolie. Cette mélancolie « jetée comme une ombre sur l’écriture contemporaine », se manifeste dans la toute dernière génération d’écrivains et esquisse de nouveaux chemins pour le roman ainsi que pour la critique littéraire.

14Se dessine ainsi dans cette étude une constellation intertextuelle de la filiation qui varie pour chaque article. Par ces réflexions, une libre circulation entre les œuvres littéraires est positivement instaurée. Un regret toutefois pour une édition plus soignée…