Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Décembre 2008 (volume 9, numéro 11)
Séverine Abiker

En quête de cohérence. « La mise en recueil des textes médiévaux »

Babel, n°16, 2007, « La mise en recueil des textes médiévaux », numéro dirigé par Xavier Leroux.

1Le numéro 16 (2007) de la revue Babel, dirigé et préfacé par Xavier Leroux, est consacré à « La Mise en recueil des textes médiévaux ». L’éclairage des textes littéraires médiévaux par l’étude de leur contexte manuscrit rencontre un intérêt toujours croissant1 et les quatorze contributions rassemblées ici témoignent encore de la richesse de ce champ d’exploration, ainsi que de l’apport capital de la codicologie pour étayer la critique textuelle.

2« Construction », « organisation », « disposition », « arrangement », « ordre » : les titres des articles se font écho pour révéler une visée unanimement partagée par les contributeurs (et affirmée d’emblée dans la présentation de l’éditeur). Il s’agit de percevoir, au-delà de la « co-présence » des textes compilés, une « cohérence » (H. Basso). Le point de départ de la plupart des études est une interrogation sur l’apparente disparité des textes réunis en recueil, un questionnement sur des effets de voisinage intertextuel surprenants, voire dissonants. De fait, c’est un désir d’ordre qui guide l’analyse critique… et qui ne peut trouver de réponse satisfaisante qu’en postulant et en recherchant le même désir chez le créateur du recueil manuscrit. Conçue comme une mise en ordre, la mise en recueil reflète des choix, volontaires et concertés ; parce qu’elle s’oppose au hasard, l’organisation voulue peut être saisie en tant qu’indice et vecteur d’une intention de signifier — intention qui, dans sa singularité, participe pleinement d’une entreprise littéraire. Ainsi rapportée au processus de signification, la logique qui préside à l’agencement des textes nous aide donc à les interpréter, mais aussi à comprendre ce que fut leur réception.

3Mettre au jour cette cohérence, souvent imperceptible de prime abord, permet alors de révéler des tendances esthétiques ou un projet d’auteur, et plus encore d’apprécier le rôle capital des copistes (ou du commanditaire, du relieur) qui sélectionnent et disposent le matériau textuel pour élaborer un recueil. Selectio et dispositio : les principes rhétoriques qui déterminent la composition du discours, selon les artes poeticae médio-latin, se retrouvent dans l’acte de constitution du recueil.

4Restant à l’écart des recueils strictement littéraires, la contribution de Dirk Claes (p. 309-343) met l’accent sur le besoin d’une organisation des savoirs et des écrits, telle que l’illustrent les répertoires adressés aux étudiants en théologie et en droit canon au XIVe siècle. Après un rapide survol des circonstances dans lesquelles se sont développés les ouvrages para-scolaires à l’usage des canonistes, D. Claes présente une description détaillée du Memoriale Decreti de Jean de Jean (achevé par l’auteur en 1339), contenu dans le ms. BnF, Latin 3921. Il s’agit d’un répertoire des données textuelles relatives au droit canon, dans lequel le souci d’accumulation encyclopédique se double d’une démarche de classification des sources faisant autorité. La matière fait l’objet d’une répartition rationnelle en cinq sections, dans lesquelles Jean de Jean déploie tout un « outillage » destiné à faciliter l’usage de son catalogue : distribution des signaux graphiques (titres, notations marginales, mise en valeur des initiales), abréviations et signalisation conventionnelles dans le système de renvoi aux textes fondamentaux, multiples index de mots-clés. La hiérarchisation graphique, numérique et alphabétique des références démontre qu’à l’arrière-plan de l’activité de compilation en elle-même le travail de l’auteur consiste pour l’essentiel à guider la lecture et la recherche des sources, en développant des méthodes de classement logique.

5Or, que l’on observe la production du Moyen Âge central ou celle des XIVe-XVe siècles, les collections de textes littéraires ne font pas toujours preuve d’une démarche d’organisation aussi limpide. C’est pourquoi Wagih Azzam, Olivier Collet et Yasmina Foehr-Janssens adoptent une perspective originale pour interroger la notion même de cohérence, telle que la comprenaient les compilateurs médiévaux (p. 31-59). Au terme d’une étude lexicologique des verbes compiler et concoillir, il apparaît que l’entreprise de rassembler et ordonner des textes est dotée d’une valeur éthique de préservation des savoirs du passé. En regard des revendications de conjointure et d’unification d’une matière plurielle exprimée par les romanciers, il se peut que cohérence et diversité ne soient pas nécessairement antagonistes : l’unité ne se réduirait pas à l’uniformité. Dans un contexte intellectuel marqué par la logique aristotélicienne, où la divergence et la mise en débat collaborent à l’exploration d’une question et à l’approfondissement du sens, la confrontation polyphonique des textes disparates est donc aussi une manière de mise en valeur. Il revient au lecteur d’identifier la logique qui préside à ces regroupements.

6La recherche d’une cohérence se justifie en premier lieu par la variété des contextes d’apparition d’une même œuvre et ce problème fait l’objet de plusieurs contributions dont les auteurs privilégient une démarche comparatiste.

7Salvador Rubio Real et Richard Trachsler en proposent un exemple éloquent avec une étude des contextes manuscrits des Quinze signes du Jugement dernier — dont les versions françaises sont consignées dans 24 recueils (p. 101-122). Le texte s’intègre régulièrement dans des manuscrits à vocation édifiante et didactique, voire encyclopédique, autrement dit des ouvrages qui dispensent « un savoir profane ou un enseignement religieux ». Mais, dans d’autres recueils, il se trouve au contact de petits récits courtois ou comiques : cette divergence tonale peut se rapporter à un principe de regroupement associant des pièces où le même thème est traité sur des modes alternés (sérieux ou grotesque), à moins que l’organisation n’échappe à toute cohérence thématique pour grouper les textes par taille (long ou bref)2. Cette diversité des contextes au nord des Pyrénées contraste avec le fait que l’on ne connaît qu’un seul témoin du motif des Quinze signes dans le domaine ibérique : il apparaît dans les manuscrits conservant les « œuvres complètes » de Gonzalo de Berceo. Deux hypothèses historiques peuvent donc être émises : soit le texte a échappé aux outrages du temps  parce qu’il était associé au prestige d’un auteur (contrairement à d’autres témoins qui se seraient perdus — la littérature apocalyptique médiévale étant florissante en Espagne) ; soit, dès le Moyen Âge, le motif était trop attaché à une figure d’auteur, ce qui aurait inhibé toute  entreprise de réécriture.

8Karen Fresco passe en revue les divers recueils comportant les Enseignements moraux de Christine de Pizan, avant de définir la cohérence spécifique du ms. BnF, fr. 1181 (p. 293-308). Des textes brefs sont massés au centre du recueil pour former un « manuel d’instruction » ; ils sont suivis d’une anthologie qui s’apparente à « un livre d’heures en miniature » : ces deux ensembles constituent une section thématique homogène qui s’adresse au chrétien au seuil de la mort, tandis que la première partie du recueil comporte des enseignements davantage destinés à la jeunesse. Dans ce contexte, les Enseignements moraux lancent le thème fédérateur de la collection : celui des relations réciproques mère / fils3. En revanche, dans d’autres recueils, ils se rapportent à des figures féminines idéalisées ou à la transmission du savoir.

9Kathy Krause compare deux manuscrits du XIIIe siècle où figure le Roman de la Violette de Gerbert de Montreuil (p. 81-99). L’interprétation des références topographiques contenues dans chacun lui permet d’établir que le ms. BnF, fr. 1553, rédigé dans le nord de la France, juxtapose des textes divers mais fortement inscrits dans une actualité locale : l’insertion de la Violette participe de la promotion de l’héritage familial et de la continuité généalogique. Quant au ms. BnF, fr. 1374, émanant du sud-est de la France, il révèle une thématique géo-politique favorable à l’Empire germanique : bien que le roman rappelle la loyauté de sa dédicataire au roi de France, c’est l’idée d’injustice qui serait alors exploitée (Marie de Ponthieu représentant une héritière victime de la confiscation de ses terres) et la lecture du récit ferait davantage prévaloir une image de l’Empire comme opportune terre d’asile.

10La question de l’organisation se pose en d’autres termes si l’on considère les manuscrits résultant d’une reliure qui semble souder les textes de façon aléatoire.

11Ainsi, observant la composition de 37 recueils français du XVe siècles, Octave Julien  s’intéresse à la forme du « livret » : un ou plusieurs cahiers formant une unité au sein du recueil, unité repérable quand la fin d’un texte coïncide avec la fin d’un cahier ou occasionne un blanc avant le début du cahier suivant (p. 13-30). Cela laisse supposer que des livrets écrits séparément ont pu être rassemblés a posteriori pour constituer un recueil composite (en synchronie), voire « factice » (en diachronie). Les recueils composites sont caractérisés par leur diversité mais le mélange des genres et des auteurs ne dément pas toute cohérence, notamment thématique. L’analyse codicologique sérielle révèle, par ailleurs, une tendance à hiérarchiser les textes : les plus courts ne servent fréquemment qu’à combler des espaces vides après un texte long (celui qui a justifié une dépense de temps et d’argent). Ces textes brefs semblent toutefois goûtés par le lectorat étant donné leur fréquence d’apparition : d’un point de vue esthétique, ce sont eux qui donnent au recueil son ouverture vers des genres, des tonalités, des domaines variés. Mais en définitive, il est envisageable que le système technique de regroupement des livrets, et de remplissage des espaces disponibles en fin de livret, ait aussi favorisé la diffusion intensive de ces genres brefs ou fragmentaires, en multipliant leurs occurrences.

12C’est un recueil de pièces lyriques françaises de la fin du XIVe siècle, relié au XVIIIe siècle sous le titre Recueil de galanteries, qui retient l’attention d’Hélène Basso (p. 185-208) : on y décèle, derrière l’acte de constitution de la collection, une « perception subjective » de la lyrique médiévale. La galanterie, qui donne son titre au recueil, donne aussi le ton et révèle la cohérence de l’ensemble, puisque le terme connote les propos amoureux et courtois (parfois trompeurs) mais aussi le désir de s’amuser. Un second thème récurrent se dessine en filigrane à travers l’ensemble des pièces : celui de la constance et de l’inconstance, traitées parfois en dehors du strict cadre de la louange amoureuse. En dépit de cette unité thématique, l’effet de disparate produit des jeux de contrepoint entre les textes, commentés avec précision par H. Basso pour montrer que le recueil transforme la courtoisie en galanterie (par exemple, en subvertissant la compréhension habituelle des pièces de Machaut). Derrière l’impression de libre association prime une dynamique littéralement libertine. Imitant le style d’Eustache Deschamps, mais en se dépouillant de toute prétention morale, le recueil privilégie ainsi les effets de citation et de résonance imprévue, ou de « joute verbale, à la limite gratuite », dans un esprit ludique et poétique.

13K. Sarah-Jane Murray se penche sur le ms. Digby 23 (Oxford, Bodleian Library), dans lequel un dialogue de Platon, le Timée, a été relié à la Chanson de Roland (p. 345-355). En apparence ces deux textes copiés au XIIe siècle et rassemblés ultérieurement paraissent bien éloignés, mais leur juxtaposition suggère une comparaison sous le rapport thématique et spéculaire de la translatio studii : l’article démontre que la chanson de geste et le mythe de l’Atlantide rapporté par Platon partagent une vocation de « commémoration humaniste » de la mémoire nationale et des traditions orales.

14De la même façon, plusieurs articles du volume font apparaître, dans l’organisation d’une œuvre ou d’un recueil, un mouvement chronologique de mise en perspective de l’ancien et du moderne, qui relève du choix de l’auteur ou du copiste-compilateur.

15Plus qu’une simple mise en ordre de la matière, c’est une véritable « architecture » que Gérard Gros met en évidence dans les Miracles de Notre Dame de Gautier de Coinci (p. 123-154). Des phénomènes proportionnalité et de symétrie se manifestent entre les livres I et II, au niveau du volume métrique global, du nombre de chansons précédant les deux prologues, du gabarit de ces prologues, du choix de placer les miracles les plus longs au début de chaque livre. Entre les deux premiers miracles du Livre I se dessine un cheminement de l’Espagne wisigothique au XIIIe siècle, tandis que le dernier miracle du Livre I et le deuxième du livre II entrent en correspondance grâce à la figure de sainte Léocade et au chronotope du Soissonais : l’œuvre dessine une trajectoire qui rejoint le temps présent. Offerte à l’abbesse et à la communauté des moniales de Notre-Dame de Soissons, elle présente aussi des effets de concentration thématique : le livre I est consacré à la clergie masculine, puis le livre II se rapproche des destinataires pour célébrer la sainteté féminine. Et toutes les représentations du texte, ou du moment même de l’écriture, convergent pour dépeindre une figure auctoriale mûrissant son projet et peaufinant la mise en forme de sa somme.

16Examinant des manuscrits de la fin du XVe siècle qui conservent un ou plusieurs textes dramatiques, Xavier Leroux et Aurélie Mazingue repèrent des phénomènes de structuration multiples (p. 253-292). Le Codex Guelf. 9 Blankenburg est organisé en trois sections relativement équilibrées : la première est composée de petits massifs biographiques autour des grandes figures de l’Ancien Testament « dans une perspective généalogique et christologique » ; la seconde réunit des mystères sur la vie de Jésus, dont l’argument est donc tiré du Nouveau Testament ; la troisième se subdivise en deux parties, de 12 pièces chacune, choisies dans les récits vétéro-testamentaires ou dans la tradition des miracles mais, avec cette dernière section, on passe d’un théâtre narratif à un théâtre édifiant, émaillé de morales plus pragmatiques, probablement adressées à la jeunesse. Concernant le ms. 27 de la Bibliothèque municipale de Rodez, qui ne comporte qu’un mystère parmi d’autres genres littéraires, l’analyse codicologique incite à réunir le cahier 10 au cahier 2 pour reconstituer une unité originelle (disloquée par une reliure maladroite, suite à la perte de feuillets). Ainsi la cohérence matérielle se superpose-t-elle à la cohérence thématique pour faire apparaître une structure tripartite : d’abord, des œuvres morales dispensant les leçons des auctoritates ; puis des textes de dévotion consacrés à la Vierge et à Jésus ; enfin, des ouvrages moraux et didactiques écrits par des contemporains. Cette double étude, complétée par la description du ms. Condé 616 (Chantilly, Bibliothèque du musée Condé), affirme également la distance qui sépare le texte joué du mystère écrit (régulièrement mêlé à des genres non dramatiques).

17La « cohabitation des anciens et des modernes » est observée sur une période de temps nettement plus concentrée par Francis Gingras (p. 61-80), à l’échelle d’un recueil où la tradition « ancienne » est représentée par les romans de Chrétien de Troyes qui voisinent avec deux romans du XIIIe siècle (ms. Reg. Lat. 1725, Bibliothèque du Vatican). Le manuscrit se lit comme un diptyque où Le Roman de la rose ou de Guillaume de Dole de Jean Renart et Meraugis de Portlesguez de Raoul de Houdenc constituent des réponses ludiques aux romans du maître champenois. La thématique du jeu, les reprises intertextuelles, le détournement des topoï courtois et merveilleux, ainsi que l’insertion de danses et de chansons qui suspendent la temporalité narrative alimentent une rénovation de l’écriture romanesque par une « poétique du renversement ». Mais au-delà du pur jeu intertextuel ou d’une intention parodique, F. Gingras discerne un moyen de solliciter le jugement critique du destinataire et de conditionner une lecture active. Il souligne, en guise de conclusion, la lucidité des copistes médiévaux, pleinement conscients du potentiel créatif de ces confrontations textuelles.

18De fait, la figure du copiste est mise à l’honneur dès que l’on s’interroge sur la composition des recueils : qu’il s’agisse d’un anonyme ou d’un clerc identifié, d’un scribe unique ou d’une équipe, c’est à ceux qui rédigent les recueils que revient souvent le mérite d’avoir créé un objet d’art et un complexe textuel signifiant.

19La rédaction complète ou partielle de trois chansonniers du XVe siècle par le même copiste (Dijon, BM, 517 ; Copenhague, Kongelige Bibliotek, Thott 291 ; Washington, Library of Congresse, M2.1. L25 Case) offre un foyer d’observation exceptionnel des compétences requises (et rarement réunies) pour ce type de tâche. Jane Alden souligne l’importance de l’aspect visuel des chansonniers en question (p. 239-251). Outre sa capacité à noter la musique, le scribe doit posséder une parfaite compréhension des principes polyphoniques et une connaissance du répertoire ; il doit aussi être capable d’estimer l’espace nécessaire à la copie d’une pièce entière de façon à faciliter la lecture des multiples voix. Dans le cas du chansonnier de Dijon (qui réunit 24 pièces communes au manuscrit de Copenhague mais organisées dans un ordre différent), quelques principes d’agencement des 161 pièces sont mis en lumière : certains morceaux sont groupés par genre ; le copiste classe les pièces dans un index final (assorti d’un traité théorique) ; parmi les 18 compositeurs convoqués, les tourangeaux Ockeghem et Busnoys sont mis en vedette en recopiant leurs œuvres au début ou au centre des cahiers, afin qu’ils s’offrent immédiatement à la lecture quand le manuscrit est ouvert. Par ailleurs, le copiste crée une disposition aérée (par des espaces blancs entre les parties de ténor et contre-ténor ou la mise en évidence graphique des incipit).

20Clotilde Dauphant s’emploie à réhabiliter le copiste Raoul Tainguy, qui a compilé les œuvres d’Eustache Deschamps dans le ms. BnF fr. 840 (p. 155-184). Si les pièces rassemblées ne respectent pas d’ordre chronologique, le copiste a pris le soin de leur adjoindre des œuvres non lyriques de l’auteur, dans un souci d’exhaustivité, et d’ajouter au volume une table des matières. Il affiche deux principes de regroupement des textes : l’un générique, définissant onze sections ; l’autre thématique, avec l’annonce de pièces morales ou amoureuses. Mais C. Dauphant précise bien que chaque section comporte des textes ne répondant pas aux critères génériques annoncés, et que la répartition thématique n’est pas systématisée. L’originalité (et peut-être aussi la limite) de son propos consiste à identifier dans l’absence d’unification formelle et thématique un geste intentionnel : le désordre évident serait en réalité affecté, en vue d’opérer un « démontage voulu », correspondant à l’esthétique discontinue que cultive Deschamps en personne.

21C’est encore un désordre signifiant qu’étudie Nathalie Urdékian-Gassier, dans le ms Reg. Lat. 1363 de la Bibliothèque du Vatican, un recueil de huit pièces ayant trait à la querelle de La Belle Dame sans mercy (p. 209-238). Cet ensemble ne respecte pas la succession logique des textes, leur enchaînement dans le cadre du débat littéraire, et présente donc « une déconstruction » du cycle traditionnel. Pour la comprendre, il faut distinguer les options du copiste, qui a sélectionné trois groupes de pièces (disposées dans un certain ordre) et les choix du relieur, qui a ordonné ces trois groupes. La succession des textes imités ou dérivés de l’œuvre d’Alain Chartier s’éclaire d’abord au point de vue micro-textuel par des effets de reprise lexico-sémantique ; par ailleurs, la sélection opérée par le copiste mettant l’accent sur les heurs et malheurs de l’amant permet paradoxalement de rédimer la figure de la dame, en soulignant le renouvellement du motif auquel elle a donné naissance.

22Évidemment, les dimensions d’un compte-rendu ne permettent pas de rendre justice à la richesse de chaque contribution de ce volume. De l’ordre caché au désordre signifiant, de l’intention auctoriale au travail du copiste et du relieur, ces quatorze études offrent un éclairage probant sur plusieurs manuscrits, dont elles révèlent ou réévaluent la cohérence générale4. Parmi leurs points de convergence qui suggèrent des pistes de réflexion fécondes, on peut retenir le classement « chronologique » des œuvres au sein d’un recueil, la question très problématique de la généricité comme critère de rassemblement (une généricité médiévale qui reste souvent à définir mais l’opposition long / bref constitue apparemment un premier critère pertinent), mais aussi des phénomènes d’échos disséminés et de réseaux sémantiques qui s’étendent à l’échelle du recueil. Car la révélation d’une organisation sous-jacente, qui motive la plupart des enquêtes, ne doit pas masquer le principe essentiel de la compilation : celui d’une accumulation. Seules quelques contributions en viennent à signaler le « miroitement », ou l’« étoilement » du sens dans la relation intertextuelle provoquée par la mise en recueil. Or, si l’organisation logique des textes se rapporte à leur succession linéaire, leur entassement dans un manuscrit bibliothèque invite à percevoir le geste de collation comme un enrichissement sémantique. Mettre en recueil, c’est mettre en ordre et mettre en valeur, mais c’est aussi ajouter, accroître : l’épaississement du volume fait gonfler le sens. Autrement dit, la découverte d’une organisation logique ou d’un facteur thématique de structuration n’est ni une réduction, ni un figement définitif de cette dynamique accumulatrice, laquelle autorise une réception plurielle — ou  pluridimensionnelle — de la signifiance.