Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Martine Schnell

Spécificités ramuziennes de la forme brève.

Recension de la septième livraison des Cahiers de la Série C. F. Ramuz. Ramuz et la forme brève. Textes présentés et réunis par Jean-Louis PIERRE. Série éditée par La Revue des Lettres Modernes, Paris, Caen, 2003, 250 p. ISSN :  0294-0655

1Ce volume réunit les actes du IVe colloque international C. F. Ramuz, qui s'est tenu à l'Université de Tours du 5 au 7 novembre 1998. Le colloque s'est attaché à définir et préciser la poétique ramuzienne des formes brèves. Cette manifestation scientifique a été organisée par le Groupe de Recherche « Histoire des Représentations » de l'Université de Tours, l'Institut Universitaire de France et l'Association Les Amis de Ramuz sous le patronage d'un comité scientifique franco-suisse.

2En rassemblant dix-huit contributions de chercheurs internationaux, le volume se subdivise en quatre parties distinctes mettant chacune en avant un aspect spécifique de la forme brève chez l'un des plus importants écrivains de la Suisse romande :  Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947). Afin de mieux appréhender le cheminement scientifique et les divers modes d'approche du genre esthétique et littéraire de la forme brève,  nous évoquerons séparément chaque contribution, selon la chronologie du recueil. Puis nous mettrons brièvement en évidence leurs thématiques et spécificités, avant d'envisager une possible ouverture du sujet.

3Comme l'écrit Jean-Louis Pierre dans l'avant-propos du volume (p. 7), toute sa vie durant, C. F. Ramuz fera divers usages de la «forme brève ». Sous cette appellation, l'on retrouve un corpus varié :  

4— des textes de fictions brèves (nouvelles, histoires, croquis, morceaux)

5— des textes de réflexion

6— des contributions de presse (articles, «Notes du jour », nouvelles fantastiques)

7— des textes de Ramuz comme diariste dans son Journal.

8Ainsi, la première partie des Actes présente des approches du « genre bref ». 

9Dans la première contribution Nouvelle-Instant vs Nouvelle-histoire, René Godenne esquisse une typologie ramuzienne de la nouvelle dans les recueils Nouvelles (1941) et Les Servants et autres nouvelles (1946). Il distingue la nouvelle «instant » (saisir l'histoire sur le vif à des moments uniques et essentiels) et la nouvelle-histoire, qui relate le récit en entier. Cette typologie est très pertinente ; néanmoins, René Godenne affirme que les auteurs ne parvenant pas à s'en tenir à la forme brève (Anne-Lise Grobéty est citée en exemple) tendent vers le poème en prose. Ceci me semble paradoxal, car c'est justement dans ses formes brèves que Ramuz intègre le poème en prose.

10Le titre de la contribution de David L. Parris parle de lui-même :  « Le long et le court. Les parties et l'ensemble dans l'œuvre de Ramuz ». En se basant sur diverses notes de lecture, ce chercheur démontre que les romans de Ramuz composent un ensemble avec plusieurs éléments courts. Le lecteur retient ainsi certains extraits, images, scènes et cette forme brève est représentative pour toute l'œuvre de Ramuz. On y observe la succession de chapitres et d'épisodes. David L. Parris affirme que l'on pourrait « même, à la limite,  envisager de sauter certaines sections de Présence de la mort [Texte de Ramuz ] sans que le tout cesse pour autant d'avoir un sens » (p. 26). En ce sens, divers textes ramuziens sont pris en considération :  Le Règne de l'esprit malin, Terre du ciel, Présence de la mort, Derborescence. Les chapitres 10 et 17 de Présence de la mort sont plus particulièrement analysés. Certes enrichissante, cette démarche est «scolaire », s'apparentant au commentaire de texte.

11Dans sa contribution, « Aujourd'hui et les textes fragmentaires », Doris Jakuibec évoque une revue hebdomadaire parue de 1929 à 1931, ainsi qu'une série de Cahiers mensuels parus en 1932. Ramuz est le directeur de la revue et Gustave Roud le secrétaire de rédaction. La revue contient des textes d'amis de Ramuz tels les frères Cingria, Paul Budry (fondateur des Cahiers vaudois), ainsi que de jeunes auteurs. En cas de pénurie de manuscrits, les mêmes auteurs recourent à des pseudonymes. Doris Jakubec évoque les différentes formes brèves que contient cette revue :  textes courts d'artistes (peintres, musiciens évoquant un souvenir, une impression), Lettres-souvenirs (de Paris, de Chine), des extraits de Journaux intimes ou des Notes anecdotiques proposant des citations sans liens entre elles…). Bien sûr, on y trouve aussi des extraits de manuscrits de Ramuz, Roud et Cingria.

12La contribution suivante s'intitule « Lectures de Histoires :  Nouvelles, contes ou poèmes en prose ? » Thanh-Vân Ton-That analyse trois textes du recueil Histoires. Inclassables, ils contribuent à un mélange des genres :  nouvelle, conte, ou poème en prose. Pour ce dernier critère, cette contribution est l'antithèse des arguments de René Godenne évoqués ci-dessus.

13La seconde partie des Actes tente de cerner l'aspect poétique ramuzien comme tremplin de l'œuvre romanesque. 

14Deux formes poétiques sont mises en évidence par Bernard Bajon dans sa contribution La signification de la forme brève dans « Petits poèmes en Prose » et « Le Petit Village ». Ce dernier récit peut être comparé à un texte de Francis Jammes L'Angélus de l'Aube à l'Angélus du soir.  

15La contribution de Joseph-Marc Bailbé « Poésie et sensations dans Pays de Vaud de Ramuz » considère ce dernier texte, un roman, comme une introduction à la poésie, un hommage au Pays de Vaud,  avec la spécificité de la forme brève. L'auteur relève avec justesse : «ce fragment littéraire est un poème didactique en prose » (p. 77).  

16Les deux contributions suivantes traitent de la même problématique : celle du traducteur confronté aux textes de Ramuz. James Frank, le traducteur anglais (« La nouvelle comme poème en prose et comment la traduire »)et Helena Sousa la portugaise (« Le Cirque ou l'angoisse du traducteur ») sont confrontés aux difficultés des textes poétiques de Ramuz (figures rhétoriques, rimes, répétitions…). Ainsi, les traducteurs font la critique de la forme brève et la réécrivent en une autre langue.  

17Avec ses réflexions sur « L'Histoire de la rédaction de Terre et Ciel », Alain Rochat nous plonge dans l'évocation de la naissance de ce manuscrit ramuzien. L'évocation de ce texte permet de présenter les archives sur l'œuvre de Ramuz, réunis à la Bibliothèque Centrale et Universitaire de Lausanne, sous la responsabilité du Centre de Recherche sur les Lettres romandes.  La contribution d'Angela Calaprice, Nedda et Aline : humiliation et révolte chez Verga et Ramuz », présente une étude à visée comparatiste de deux nouvelles Nedda de Giovanni Verga et Aline de Ramuz. Ces deux nouvelles brèves présentent plusieurs similitudes. On peut ainsi parler d'une possible influence italienne pour notre auteur suisse romand.  

18La troisième partie des Actes réunit des articles autour de la thématique : « Les réflexions brèves : du diariste au moraliste. »

19 Deux contributions sont consacrées au Journal de Ramuz. Thomas Clerc qualifie d'emblée, dans le titre de sa contribution, le Journal de Ramuz comme un « Anti-Amiel ». Commencé en 1895 et tenu jusqu'en 1947 (deux mois avant sa mort), les notes du Journal de Ramuz sont irrégulières, leur caractère intimiste et autobiographique est moindre, comme le montreErika Nagy-Schmelczer (« Les Pensées dans le Journal). Ces deux contributions démontrent avec justesse que Ramuz privilégie le pragmatique :  réflexions sur l'écriture, le progrès technique, la guerre. Les formes brèves de son Journal résident dans diverses pensées, sentences, maximes, aphorismes...  

20Gérard Poulouin commente, quant à lui, un recueil de Ramuz paru dans la collection « Poche suisse » et intitulé Remarques. Ce recueil regroupe donc diverses « remarques » (formes brèves) de Ramuz, parues dans la revue Aujourd'hui en 1929-30 et dans les Cahiers, un an plus tôt (voir la contribution de Doris Jakubec évoquée précédemment). Gérard Poulouin relève le fait que, dans ses Remarques, Ramuz cite plusieurs écrivains : Pascal, Molière, Cervantès, Confucius, Valéry. Ce dernier est également l'auteur de « Remarques » dans son œuvre. Ces formes brèves permettent de « rendre les tâtonnements d'une pensée de Ramuz » (p. 168) dans la tradition des auteurs moralistes.  

21La dernière partie du volume propose une vue d'ensemble sur quelques points particuliers de l'œuvre ramuzienne. 

22Dans sa contribution, « Regards et points de vue dans les nouvelles de Ramuz , essai d'optique ramuzienne », Christian Morzewski thématise la question du point de vue et les corrélations des personnages récurrents dans divers textes de Ramuz (Nouvelles, Les Servants et autres nouvelles, Nouvelles et morceaux, ainsi qu'un corpus de 150 textes (Nouvelles, Croquis et Morceaux) édités par Doris Jakubec,  textes non repris dans les Œuvres complètes de Ramuz. Ramuz fait preuve d'une « hypertrophie de la vision » (p. 175 – expression citée par Christian Morzewski d'après l'ouvrage de C. Dentan C. F. Ramuz :  l'espace de la création (Neuchâtel, À la Braconnière, 1974, p. 49). Des formules telles que « on voit, on voyait, on pouvait voir » sont récurrentes, la vue, le regard mais aussi la perte de la vue sont également des thèmes très productifs chez Ramuz (dans l'évocation de scènes de retrouvailles et de séparations). La contribution met également en évidence que la vue est aussi l'organe du désir amoureux ou du Schautrieb (selon Freud). Ainsi, Christian Morzewski met très justement en évidence que la vue ramuzienne est un moyen privilégié pour mettre en avant la relation avec l'autre. 

23Dans ses réflexions « Les Servants et autres nouvelles. Le Thème et la forme », Philippe Renaud s'interroge sur la relation significative entre le choix du thème fondamental dans Les Servants et autres nouvelles et sa forme — un ensemble de récits — que Ramuz appelle nouvelles. En fait, la contribution met en évidence des relations au niveau de chaque récit, des personnages similaires apparaissent : les servants (serviteurs), les servants (esprits des bois). Les récits forment une sorte de spirale : les motifs du fantastique et de l'apparition (avec référence à l'astronomie)sont récurrents.  

24La contribution de Yasuko Shoda Fujizane, chercheur japonais (« Les Servants ou l'histoire de la rencontre. La peur des autres existe toujour ») analyse avec minutie le thème de la rencontre, motif cristallisé dans toute l'œuvre de Ramuz : rencontre avec des paysans, citadins, jeunes, vieux, émigrants... La contribution met en évidence le fait que la rencontre ramuzienne est liée au problème de la différence sur un mode agressif. Ramuz décrit dans ses nouvelles un monde fermé, dominé par la peur de l'étranger.  Deux comparaisons sont effectuées dans cette contribution : la première entre Les Servants et Le Tout Vieux,  une nouvelle de jeunesse de Ramuz, afin d'y mettre en avant les parallèles thématiques. D'autre part, la comparaison entre le texte de Ramuz La Grande Peur dans la montagne et La Nuit de la Fête, texte de l'écrivain japonais Kenji Miyazawa (1896-1933) permet d'observer des similitudes sur le traitement du mythe de la montagne chez les deux écrivains. Cette contribution donne donc une dimension spécifique à l'œuvre de Ramuz.  

25La contribution de Catherine Verdonnet analyse spécialement la nouvelle Désordre dans le cœur.  Cette nouvelle parue en 1953 dans la Nouvelle Revue Française est une histoire sombre : deux bergers s'entretuent dans la montagne pour une femme. Un berger devient meurtrier par jalousie. Par l'évocation de ce récit, Catherine Verdonnet met en valeur les influences de la tragédie de Racine. Elle y voit aussi un sens religieux : le chemin de croix du meurtrier. Cette nouvelle préfigure le célèbre texte ramuzien La Grande Peur dans la montagne. Pour conclure sa contribution, elle écrit : « De même que les fragments du Journal sont les moments d'un dialogue sans fin avec l'œuvre à faire , la nouvelle peut être replacée dans la dynamique de la création ramuzienne » (p. 226).

26La dernière contribution des Actes est l'article de Jean-Louis Pierre portant sur la nouvelle Irène,  issue du recueil posthume Le village brûlé (avec notes liminaires de Gustave Roud). Ramuz a écrit deux versions de cette nouvelle (la première parue dans La Gazette de La sanne en 1912). Jean-Louis Pierre compare les deux versions, les thématiques de la mort et des crises intérieures y sont récurrentes. Par son écriture, Ramuz rend hommage aux choses aimées en faisant son deuil. Ainsi, la dernière phrase du récit est symbolique comme un rite de passsage de la mort à la vie. La nouvelle se clôt ainsi : « Tu passes? » (p. 241).

27Ces Actes d'un colloque sur C. F. Ramuz offrent un nouvel éclairage sur l'œuvre de ce grand écrivain suisse romand. Si les contributions s'attachent essentiellement au phénomène de la forme brève, cet ouvrage a aussi le mérite de mettre en avant l'intertextualité de l'œuvre ramuzienne avec d'autres auteurs : Amiel, Varga, Racine, James, Kenji Miyazawa.... Ces pistes intertextuelles méritent d'être approfondies.