Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Octobre 2008 (volume 9, numéro 9)
Aude Michard

Territoires butoriens

Mireille Calle-Gruber (éd.), Michel Butor : Déménagements de la littérature, Paris : Presses Sorbonne nouvelle, 2008, 310 p.

1À l’occasion des quatre-vingts ans de l’écrivain Michel Butor, des universitaires, des poètes, des peintres, des musiciens et des cinéastes se sont réunis à la Bibliothèque nationale de France du 19 au 21 octobre 2006 pour interroger, selon les termes de Mireille Calle-Gruber et Alina Piechowska, « l’espace ouvrier et symphonique » d’une œuvre « qui exige de la littérature qu’elle ne cesse de déménager et ses lecteurs avec elle ». Moins de deux ans plus tard les actes de ce Colloque organisé par la Sorbonne-nouvelle-Paris 3 et la Bibliothèque nationale de France sont publiés sous le titre Michel Butor : Déménagements de la littérature. Les études réunies dans ce livre, qui s’attachent à montrer la diversité des activités de l’écrivain (universitaire, voyageur, engagé en politique, poète), la richesse de sa création et de ses collaborations avec d’autres artistes, sont distribuées en six sections et complétées d’un DVD intitulé « Territoires de Michel Butor ».

2Deux éloges inaugurent l’ouvrage : celui rédigé par Jean Starobinski dans une « Lettre à Michel Butor sur un cinquantenaire », en souvenir de sa rencontre en 1956 à l’École internationale de Genève avec l’écrivain en fonction d’universitaire, ainsi « portraitur(é) en professeur genevois » ; et celui du poète Michel Deguy qui évoque l’« ubiquité butorienne » et brosse le « portrait de l’artiste en citoyen du monde ». Michel Deguy rend hommage à l’impénitente « translation aérienne » de Butor par la lecture du poème « Plaque tournante », texte témoignant de ce que « le poème est un jeu » qui « sténographie le monde par ses noms propres ».

3Spécialiste des relations franco-israëliennes, Yehuda Lancry propose ensuite une « Échographie idéologico-politique en terre butorienne ». Après avoir rappelé la volonté de Michel Butor de transformer la société, l’ancien ambassadeur revient sur quelques « dérives butoriennes » : l’écartèlement de l’écrivain entre philosophie et poésie (« J’avais dans mon cerveau un hémisphère Sartre et un hémisphère Breton » écrit Butor dans Improvisations sur Michel Butor) ; la « dérive païenne » matérialisée par le Génie du lieu égyptien, sanctionnant le désir d’ouverture et de dialogue entre les sociétés et les cultures ; la « dérive spatiale » conditionnée par un perpétuel décentrement du sujet. L’interrogation des métissages, marges et frontières par l’écrivain coïncide avec son souci du renouvellement des genres, du dialogue entre les arts, enfin son engagement « brûlant » en politique, engagement d’écrivain investi d’une autorité morale.

4Avec son étude intitulée « Cantique de Michel Butor mendiant et hospitalier » Mireille Calle-Gruber, à qui l’on doit encore l’édition de ces actes de Colloque après celle de nombreux ouvrages et des Œuvres Complètes de l’écrivain aux Éditions de la Différence, analyse la « dimension (la matière) cantabile » de l’œuvre littéraire lorsqu’elle résulte de la rencontre du poète avec l’œuvre picturale aimée dans Cantique de Matisse. Ce chant, qui « parle Matisse, […] parle le Matisse », célèbre la relation d’amour entre les deux œuvres et fait simultanément du poète le mendiant et l’hospitalier de l’autre : l’autre peintre, l’autre voix, l’autre (du) lieu. Le montage du texte du Cantique en pièces découpées, comme empruntées à l’atelier de peinture, figure en un véritable Jardin des Hespérides la transmutation poétique de la peinture.

5Jean Roudaut introduit sa communication avec le « Salut / Solitude, récif, étoile » emprunté à Mallarmé et invite le lecteur de Michel Butor à se demander ce qui est « en jeu » dans la construction de l’œuvre littéraire. Le critique développe ensuite en trois temps (Solitude, Récif, Étoile) les trois étapes qu’impose l’« œuvrer » : d’abord « connaître la solitude » induite par le temps et faisant du sujet lyrique une « multitude, stratifiée en soi », « une multitude d’êtres enchâssés » ; puis « esquiver les récifs », obstacles, dangers propres à la solitude, au « désaccordé » qui menace le dispositif poétique, et la mort ; enfin « garder en vue l’objectif choisi », l’« Étoile » représentant alors le nécessaire procédé alchimique visant à « la pro-création du monde », inachevé comme l’œuvre.

6À partir des textes le Génie du lieu Michel Collot s’intéresse à l’importance croissante des « récits d’espace » dans l’œuvre butorienne. Contre l’uniformisation de la mondialisation se déploie la diversité d’une planète composée de sites dont le génie propre agit fortement sur notre monde intérieur pour le révéler. Michel Collot signale que la « composante naturelle » domine les premiers textes consacrés au génie du lieu et s’oppose à l’« artialisation » « pour faire du paysage l’origine et la fin de l’œuvre d’art ». Pour Michel Butor l’horizon aurait une fonction fondamentale d’ouverture du lieu sur les autres lieux (« tout lieu est le foyer d’un horizon d’autres lieux » écrit-il dans « L’Espace du roman »). Dans le second Génie du lieu Michel Collot voit plutôt une composition de lieux, « une sorte de puzzle dont toutes les pièces paraissent interchangeables et permutables », quand dans les derniers textes le génie du lieu est devenu intertextuel, les sites édifiant une véritable bibliothèque et attestant l’incompressible nomadisme de l’écriture.

7La seconde section de l’ouvrage, « Géographie littéraire », est constituée de sept poèmes en octosyllabes de Michel Butor : « Santé », « Je diminue », « Alibi », « Un train de sénateur », « Anniversaire », « Posthume » et « Projets d’avenir ». Ces textes décrivant la « vieillesse inachevée », « les oscillations de présence » du poète octogénaire, et sa nouvelle « lenteur pour infiltrer / les fissures du lendemain. », alternent avec des « Répons ». Bernard Noël contribue d’abord pour faire valoir l’originalité de la composition typographique des livres de voyage de Butor, avec l’envoi d’un texte de Pierre-Jean Jouve rendant hommage à l’ouvrier typographe Guy Lévis Mano. Les Répons suivants sont les poèmes « Nymphe au nom presque transparent » de Jacqueline Risset, « Entre deux » de Vahé Godel, « New-York, Vers et prose » d’Yves Peyré, et « Lettre du voyeur » de Michel Deguy. La deuxième partie du DVD offre l’enregistrement de ces lectures.

8La troisième série de communications, « Hospitalités de la littérature, Débords des arts I », s’ouvre sur quelques « Débords de la peinture » étudiés par Serge Bourjea. Cette contribution est consacrée aux dialogues du poète Butor et du peintre Pierre Alechinsky et à leur collaboration pour le Rêve de l’ammonite. Après avoir rappelé les nouveaux enjeux et les « débordements » divers que révèlent Mobile (1962), 6.810.000 litres d’eau par seconde (1965) et Intervalle (1973), Serge Bourjea se livre à l’analyse détaillée de cette « rêverie sur l’invention, entre peinture et poésie » que constituent les cinq cahiers et cinq planches d’eaux-fortes du Rêve de l’ammonite, à l’envahissement, au débord réciproque des textes littéraire et pictural, enfin au  rapport de la langue et de l’œil. L’étude est illustrée de reproductions de quelques pages, textes et dessins de l’œuvre à deux mains, à deux langues, à deux paires d’yeux.

9Adelaide Russo se penche ensuite sur les « Miroitements du livre » dans les livres-collages ou livres-objets composés en collaboration par Michel Butor et Bertrand Dorny. Adelaide Russo rappelle d’abord les premières collaborations entre le « Prince des Ciseaux Sinueux » aux matériaux de collage insolites et « l’artiste en salopette ». Elle mentionne ensuite les choix typographiques participant de la réflexion métacritique des deux bibliophiles, et évoque leur collaboration occasionnelle avec quelque « troisième créateur », tels que le poète américain Ron Padgett, le photographe Maxime Godard ou le compositeur Henri Pousseur. La dernière partie de l’étude traite de la « militance à deux » de Butor et Dorny dans la critique de la société de consommation, par exemple avec Supermarché ou Fichier flambé, car pour Butor « Écrire est l’action par excellence » (« Propos sur le livre d’aujourd’hui »).

10Jesús Camarero, dans « Ut pictura poesis chez Michel Butor », analyse la relation sémiotique de la peinture et de l’écriture dans l’Embarquement de la Reine de Saba (1989) de Michel Butor. À partir du tableau de Claude Lorrain, le projet de l’écrivain est d’« animer la vision du peintre et de la poursuivre ». L’analyse interroge les modalités de la relation intersémiotique, le transcodage, ou encore la « traduction scripto-plastique », présidant à l’élaboration de la transposition butorienne d’art pictural. L’inversion des codes narratif et descriptif aboutit alors à la construction organisée d’une œuvre destinée, comme dit Roland Barthes, à « illustrer » un ordre translittéraire ».

11Midori Ogawa propose ensuite une lecture du Dialogue avec 33 variations de Ludwig van Beethoven sur une valse de Diabelli (1971) établissant le lien entre la variation musicale et le dialogue littéraire butorien. Le texte de Michel Butor n’est pas un commentaire sur l’œuvre de Beethoven mais la recherche d’un langage commun à deux modèles de variation et d’improvisation à partir d’une « question initiale ». La variation conquiert la préséance sur le thème initial, ce qui constitue l’œuvre à la fois comme « reflet d’un monde en devenir » et autobiographie de l’auteur. En tant qu’organisation polyphonique, la variation implique un travail d’interprétation, dans tous les sens du terme, pour aboutir à la recomposition littéraire du « corps organique et vital » de la musique.

12Pour clore cette section sur les « débords » ou « déménagements » des arts dans l’œuvre de Michel Butor, le cinéaste Pierre Coulibeuf évoque son court-métrage « Divertissement à la Maison Balzac » avec Michel Butor et Pierre Alechinsky. Au sujet de ses films le cinéaste indique que « La création contemporaine […] est le matériau de (s)on travail cinématographique ». Ses films sont construit sur « l’univers mental » des artistes jouant leur propre rôle, dans le but de créer un espace transversal entre la matière, visuelle et sonore, du film, et l’œuvre « prétexte ».

13La section « Michel Butor mis en scène – Polyphonie des collaborations » est inaugurée par le poète et critique Christian Skimao. Sa contribution, « L’heure des mots », revient sur la collaboration de Michel Butor et Patrice Pouperon pour l’exposition « Dix-millionième de seconde » présentée à Nîmes en 1997. Christian Skimao décrit en détail le dispositif des 49 horloges réalisées par Pouperon dont les cadrans indiquent 12 noms de villes. Les toponymes distribués en quatre points cardinaux colorés sont complétés d’un texte manuscrit sérigraphié de Butor.

14Henri Desoubeaux présente ensuite la considérable ressource que constitue le site internet Dictionnaire Butor, à l’élaboration duquel l’écrivain a lui-même collaboré.

15Marie Minssieux-Chamonard, conservateur à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France et chargée des collections contemporaines, s’explique sur le choix des documents finalement retenus pour l’exposition « Michel butor, l’écriture nomade » qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale de France de juin à août 2006. Le thème du voyage a été sélectionné dans la mesure où pour l’écrivain : « écrire c’est voyager ». La commissaire de l’exposition s’explique aussi sur le discernement de quelques uns parmi les mille quatre cents livres de l’écrivain pour le livret commandé par le ministère des Affaires Étrangères.

16Lucien Giraudo, dans « Michel Butor et les œuvres d’art en collaboration », étudie cette « pratique majeure de l’invention » pour Butor qu’est la collaboration, un « système d’exploration de la création qui s’éloigne clairement des genres constitués ». Lucien Giraudo attire notre attention sur le fait que les collaborateurs sont le plus souvent des « écrivains avérés ou potentiels » comme Pierre Alechinsky, Georges Badin ou Henri Maccheroni. Butor en effet s’interroge sans cesse sur les matériaux et techniques des arts plastiques : « La technique est très importante pour moi : comment grave-t-on ? […] comment et pourquoi. » (Les Métamorphoses-Butor, entretiens avec Mireille Calle-Gruber). Lucien Giraudo revient ensuite sur quelques livres-objets et signale la « passion de l’altérité », du « composite » et de la « combinatoire », que révèle la création poétique associée aux pratiques collaboratives.

17S’ensuit la « Voix du poème » en sa composition musicale, offerte par la pianiste et compositrice polonaise Alina Piechowska, sur onze poèmes de Michel Butor, et donnée à entendre sur le DVD.

18La dernière section, « Hospitalités de la littérature, Débords des arts 2 », débute avec la communication de Loïs Oppenheim, « D’après-coup en après coup », qui traite de la relation intersubjective entre l’artiste et son lecteur, spectateur ou auditeur. Loïs Oppenheim se demande si l’on peut lire une évolution stylistique dans la production « hypergraphique » de l’écrivain, sachant que la modification de son travail coïncide avec celles, historique et culturelle, de la société. Butor récuserait l’interprétation heideggerienne et sédentariste de l’habitation poétique du monde au profit de l’ouverture, de la mobilité, du passage, du nomadisme. Loïs Oppenheim s’intéresse à l’aspect « remémorant » de la lecture qui est pour Butor projection vers l’avenir, « mise en relief du processus de reconfiguration », et souscrit à l’analyse de Lucien Dällenbach pour qui le livre butorien est « foncièrement anti-hiérarchique et multipolaire », relativiste, anti-conformiste et auto-interprétatif.

19Dans une étude intitulée « Le déni du lieu ou l’utopie baroque dans l’œuvre de Michel Butor » Johan Faerber montre comment, comme pour Flaubert, le voyage pour Butor impose l’ouverture à une logique du dépaysement. Le « déni du lieu » est d’abord lisible dans L’Emploi du temps lorsque l’espace « n’est que l’espèce du Temps », puis dans le décentrement baroque, « l’annulation de tout centre organisateur ». La conception spatiale butorienne est comparée à celle de Leibniz pour qui « l’espace n’est rien d’autre que l’ordre de l’existence simultanée des possibles ». C’est dire que le lieu butorien est un palimpseste, un lieu polytopique où domine le « rêve de la matière ».

20Christof Weiand s’intéresse enfin à la représentation de Ravenne chez Michel Butor et Yves Bonnefoy. D’après une photographie de Maxime Godard prise à Ravenne en 1987 Butor intitule en 1990 un poème en calligramme « L’Ange de Ravenne », qui constitue un dialogue non seulement avec le photographe et le modèle Graziella Borghesi, mais encore avec Dante et les Tombeaux de Ravenne d’Yves Bonnefoy. Ce poème est en outre un dialogue du poète Michel Butor avec lui-même, à la faveur de la sémiose de la sculpture, de la photographie et de la poésie.

21Le DVD « Territoires de Michel Butor » propose des extraits du Colloque d’octobre 2006 :

22- trois films réalisés par l’artiste : Les nuages de Magellan (1985), Locus locis. Tournage à Laon (1990), La voie des statues (1993).

23- Les Métamorphoses-Butor : film de Mireille Calle-Gruber et Eberhard Gruber, entretiens filmés avec l’artiste, Béatrice Didier, Lucien Dällenbach, Henri Pousseur, Helmut Scheffel, Françoise van Rossum-Guyon, Jean Starobinski et Michel Sicard.

24- les poèmes dits par Butor, Michel Deguy, Vahé Godel, Bernard Noël, Yves Peyré et Jacqueline Risset et reproduits dans la deuxième section de l’ouvrage.

25- la composition musicale d’Alina Piechowska accompagnée de Veronika Kalubkiewicz sur des poèmes de Butor, avec pour récitants Michel Butor, Mireille Calle-Gruber et Alina Piechowska.

26- un portrait de Michel Butor par André Clavel.

27- Une sélection d’images des livres et livres-objets de Michel Butor en collaboration avec Bertrand Dorny, Anne Walker, Georges Badin, Youl et Pierre Alechinsky.

28Le Colloque d’octobre 2006 et la publication aujourd’hui de la presque totalité des communications qu’on a pu y entendre, témoignent une nouvelle fois de la considérable prolixité de la création de Michel Butor et de l’inépuisable bibliothèque que constitue son œuvre. Les études ici réunies font la part belle aux incessants « déménagements » de l’artiste d’un langage littéraire ou artistique à un autre, et aux débordements réciproques des voix et des lettres des artistes en collaboration. Elles font également entendre les variations de l’écriture butorienne d’après un thème précédent (Matisse, Beethoven, Le Lorrain), et celles composées à partir du thème butorien lui-même (Pierre Alechinsky, Alina Piechowska). La variété de ces études aura encore permis la relecture de textes désormais classiques de l’auteur (L’Emploi du temps, La Modification, Mobile), et celle de créations moins « célèbres » (Cantique de Matisse, Le Rêve de l’ammonite, Intervalle, Supermarché). Elle aura surtout montré la place massivement accordée à l’autre dans la vie et la création d’un écrivain fortement ancré dans ses lieux quoique traversant les frontières, toujours très entouré quoique sauvage, comme son animal-totem, enfin, et quoique octogénaire, toujours malicieux.