Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Octobre 2008 (volume 9, numéro 9)
Paolo Matteucci

Identité et italianité au Québec

Parcours migrants au Québec. L'italianité de Marco Micone à Philippe Poloni, textes réunis et présentés par Alessandra Ferraro et Anna Pia De Luca, Udine : Forum, 2006, 116 p.

1Les essais réunis dans cet ouvrage sont issus d'un colloque international intitulé Oltre la storia. Beyond History. Au-delà de l'histoire : l'identità italo-canadese contemporanea, organisé en 2004 par le Centre de Culture Canadienne de l'Université d'Udine et par l'Association des écrivains et écrivaines d'origine italienne. Comme Alessandra Ferraro l'explique dans son introduction, le but (ambitieux) du colloque était de « essayer de définir l'identité italo-canadienne ou italo-québécoise contemporaine », tout en soulignant qu'au Québec, la production des « artistes d'origine italienne a dépassé la phase du témoignage sur l'expérience dramatique du déracinement, pour affronter une réflexion sur l'identité et l'appartenance multiples »1.

2Il est à noter que la réunion des écrivains, artistes et critiques à Udine a abouti à la parution d'une suite de publications dont Parcours migrants ne représente qu'une partie : ce volume ne réunit que les études se penchant sur le côté francophone du colloque. À la production des artistes d'origine italienne du Canada anglophone est dédié le volume Shaping History. L'identità italo-canadese nel Canada anglofono (Forum, 2005), tandis qu'un troisième volume, intitulé Writing Beyond History. An Anthology of Prose and Poetry (Cusmano, 2006) recueille des œuvres inédites et des témoignages présentés par des artistes conviés à la même rencontre.

3Bien que seule la considération conjointe de ces trois volumes puisse rendre justice à la diversité des interventions du colloque udinais, la lecture de Parcours migrants au Québec offre une base solide pour l'étude des relations dynamiques entre l'espace québécois et la production littéraire et artistique de ses acteurs d'origine italienne. Plus spécifiquement, comme le titre de cet ouvrage le suggère, les notions d'« italianité » et de culture peuvent être mieux abordées lorsqu'on les considère comme des concepts dynamiques et complexes, dont les formes sont en mouvements constants.

4La première partie de Parcours migrants au Québec est consacrée à L'italianité dans les œuvres littéraires, et s'ouvre sur un essai du dramaturge Marco Micone. Cet essai propose un bref historique des différentes vagues d'immigration italienne au Québec, historique permettant de préciser les raisons pour lesquelles, au cours du vingtième siècle, les changements intervenus dans la perception des immigrés italophones par la communauté francophone se sont accompagnés, chez les premiers, de transformations dans la perception de leur propre italianité. Micone note d'abord l'impossibilité de parvenir à une définition univoque de cette italianité. Il rappelle de plus que certaines caractéristiques de la communauté québecoise, y compris la question de la langue, lui ont permis d'adopter l'interculturalisme comme stratégie de gestion de la diversité culturelle ; ce faisant, elle s'est démarquée du “multiculturalisme” propre au Canada anglophone, générant alors un milieu où les cultures se rencontrent et se transforment « sans qu'aucune d'entre elles ne soit phagocytée. »2

5Écrit par Pierre L'Hérault, le deuxième essai présenté par le recueil se concentre sur les œuvres littéraires de Micone et développe, à partir de ces textes, une série de questions visant à recentrer leur lecture sur les tensions existant entre « fiction » et « réflexion ». Plus spécifiquement, L'Hérault détecte dans l'œuvre de Micone la présence d'une oscillation continue entre ce qui est vécu (l'autobiographique) et ce qui est réfléchi (l'analyse et la théorisation). Ces oscillations prennent place dans un plus large mouvement circulaire qui, partant d'un registre autobiographique, passe par une théorisation du phénomène migratoire, avant d'aboutir au renouvellement du récit autobiographique. Significativement, les suggestions de L'Hérault à propos de l'œuvre de Micone se prêtent aussi à l'élaboration d'une clé de relecture de l'essai présenté dans les pages précédentes du recueil : Micone lui-même y adoptait en effet une stratégie d'écriture où réflexions critiques et récits autobiographiques, signalés par l'utilisation de caractères différents, se suivaient et se développaient dans un mouvement circulaire et récurrent.

6Dans un essai dédié à Trilogia, la trilogie dramatique de Marco Micone, Jean-Paul Dufiet examine comment, pour répondre au traditionnel étouffement de sa parole subi par la communauté italophone, Micone choisit le français comme langue d'écriture, et le transforme en dispositif d'énonciation de l'italianité. Dans les trois pièces, la langue française et la langue italienne ne fonctionnent pas comme des instruments au service d'une dynamique d'exclusion, mais sont au contraire liées par un rapport de réciprocité, où chacune signifie et représente l'autre. Comme L'Hérault le suggère également, cette démarche permet simultanément à l'italophone de se voir « lui-même comme autrui », et au francophone de « voir autrui comme soi-même. »3

7Avec References to History and Stereotyping Italian Characters in Canadian Plays, Katalin Kürtösi analyse la manière dont les personnages d'origine italienne sont perçus par les autres protagonistes dans trois pièces de théâtre canadiennes. Dans Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, l'altérité est principalement décrite par le biais de l'ethnocentrisme et du préjugé. Dans Ever Loving de Margaret Hollingsworth, la communication entre les différentes cultures est entravée par la présence de plusieurs stéréotypes. Dans Babele, pièce écrite par Marco Micone après sa célèbre trilogie, on observe au contraire la dissolution de l'ethnocentrisme et des stéréotypes dans le cadre plus vaste et complexe des conflits intergénérationnels, interpersonnels, et linguistiques. Par rapport aux deux autres pièces, le récit de Micone met donc en œuvre des stratégies d'élaboration des différences plus efficaces.

8Élisabeth Nardout-Lafarge situe le roman Impala, de Carole David, à l'intersection entre les études de genre et celles d'identité. Tout d'abord, Impala décrit la migration comme un processus initiatique, qui ramène nécessairement ou à la mort, ou à une nouvelle naissance, et constitue donc « une épreuve dont les immigrants ne sont pas les acteurs mais les survivants. »4. Ce roman montre ensuite comment l'idée d'italianité, même caractérisée très négativement ou vécue comme une sorte de malédiction, conserve la capacité de fonctionner comme instrument de réparation et de négociation avec le problème des origines. Enfin, le roman de David utilise l'italianité comme un dispositif permettant de briser le tabou du silence, car il donne voix, dans le récit, à trois générations de femmes d'origine italienne. Impala nous montre comment réinterpréter, à partir d'un point de vue féminin, l'italianité (imaginaire) constituée à travers un ensemble hétérogène de discours, de « fictions identitaires » et d'autres récits ayant pour enjeux communs l'appartenance italo-québécoise et la migration.

9Dans “Questa sera si recita a soggetto”, Stefania Cubeddu considère le théâtre comme « une sorte de caisse de résonance de la société québécoise »5 et utilise, pour relire la Trilogia de Micone, trois centres d'intérêt principaux : premièrement, la représentation d'événements historiques et de conquêtes sociales (comme celles obtenues par les femmes québécoises) qui lient « la problématique des immigrées » à « celle des Québécois » ; deuxièmement, l'utilisation dans les différents récits d'éléments représentatifs de l'italianité qui finissent par symboliser un lieu ne correspondant pas à l'Italie contemporaine ; enfin, les complexités et les kaléidoscopismes de la langue employée pour décrire les expériences des immigré(e)s et leurs difficultés à s'exprimer.

10Elena Marchese rappelle les valeurs ontologiques et symboliques de l'exil, parcours complexe où les déplacements spatiaux et géographiques s'accompagnent de plus vastes processus d'aliénation intérieure. Marchese compare deux premiers romans : Une femme à la fenêtre, de Bianca Zagolin et Olivo Oliva, de Philippe Poloni. Elle y découvre deux configurations de l'exil presque opposées. Dans l'œuvre de Zagolin, le déplacement géographique ramène la protagoniste à un exil intérieur qui s'avère une impasse, un véritable échec. Dans le roman de Poloni, au contraire, le déracinement et les difficultés du protagoniste, bien qu'ils l'empêchent à la fois de dévoiler le mystère de ses origines et d'appartenir complètement à sa terre d'accueil, se résolvent dans la considération du caractère polymorphe des espaces géographiques, et de l'évolution constante de leurs identités. La prose de Poloni semble utiliser l'ironie afin de renverser la perception conventionnelle de l'exil, en donnant alors une vision renouvelée et dénuée de nostalgie. Il serait intéressant de compléter le travail d'Elena Marchese en se demandant si ces deux différents modes de narration de l'exil ne sont pas également liés à la question du genre, puisque les romans de Bianca Zagolin et de Philippe Poloni se distinguent aussi par des protagonistes (et des auteurs) de sexes différents.

11Dans “Italic Identities : Antonio D'Alfonso, Mirko Casagranda” présente un bref sommaire de l'œuvre et de la pensée d'Antonio D'Alfonso, afin de démontrer les limites d'une série de catégories conceptuelles en vogue (liées, par exemple, à l'usage du terme « italien »). Dans ses conclusions, Casagranda envisage la possibilité de considérer les différentes communautés italophones dans le monde comme une seule et même entité.

12La deuxième partie de Parcours migrants au Québec, intitulée “L'immigration italienne w: aspects artistiques et linguistiques”, porte l'attention du lecteur au-delà du domaine proprement littéraire pour rejoindre celui des arts visuels avec deux essais dédiés à l'œuvre de Guido Nincheri, artiste toscan du début du XIXème siècle, actif à Montréal à partir de la fin des années 1910.

13Le rigoureux essai de Anna Carlevaris se concentre sur la célèbre et monumentale fresque de Guido Nincheri, décoration intérieure de l'église de Notre-Dame de la Défense, située dans la Petite Italie à Montréal. Carlevaris relève deux fictions centrales dans cette œuvre. À un niveau immédiat, celle-ci représente la hiérarchie des autorités célestes et terrestres : la Madonne, les saints, les patriarches, les apôtres, et plus bas le pape Pius IX avec ses cardinaux, puis Mussolini avec son quadrumvirat, Marconi et d'autres personnalités. À un deuxième niveau, Carlevaris donne cette fresque comme la projection visuelle d'une communauté en train de s'imaginer elle-même, et aussi comme un instrument d'actualisation de la politique fasciste, dont elle rappelle les fictions majeures : son appropriation d'une partie de l'iconographie de la Rome antique, son emprunt du langage et des pratiques de l'église catholique ainsi que sa façon de traiter l'histoire, c'est-à-dire sa capacité à créer une narration nationale établissant une continuité entre l'histoire du passé immémorial de Rome et l'Italie des années trente, époque où Nincheri accomplit son œuvre. La fresque de Nincheri constitue en somme un exemple de la manière dont l'art peut être utilisé comme instrument dans le processus de création (d'invention) d'une conscience nationale.

14Sherry Simon, pour sa part, focalise son attention sur l'église de Saint Michael's du Mile-End de Montréal, édifice qui se distingue non seulement par son style byzantin, mais aussi par l'éclectisme de ses représentations visuelles. En observant une série de décorations intérieures réalisées par Guido Nincheri, Sherry Simon reconnait que cet artiste était capable d' « incorporer des aspects de l'esthétique moderne à l'intérieur des conventions très strictes de l'art religieux. »6 Simon considère aussi, et en particulier, les anges déchus, en chute libre, peints par Nincheri sur la surface des colonnes ; il en observe le caractère viril ainsi qu'une certaine influence de Michel-Ange. Ces anges participent à la complexité iconographique de l'église, où une multiplicité d'univers différents (comme le religieux et le profane, l'art et la décoration) se rencontrent, nous offrant alors une variante originale de la narration de l'immigration.

15Dans l'essai qui conclut le volume, Valeria Zotti s'occupe d'un problème de nature (méta)lexicographique, et constate le fait que, couramment, la présence d'entrées québécoises dans les dictionnaires bilingues italien-français/français-italien est quantitativement généralisée mais qualitativement insuffisante, les grands ouvrages de consultation n'encadrant pas les québéquismes de façon rigoureuse. Zotti propose des améliorations comme l'introduction de locutions idiomatiques, de renseignements sur les formes grammaticales irrégulières, de spécifications sur l'emploi des prépositions et, de manière plus pressante, l'inclusion d'indications sur le traitement particulier de la féminisation des titres et des noms de métier.