Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Octobre 2008 (volume 9, numéro 9)
Julien Longhi

Une philosophie esthétique : le Dictionnaire des onomatopées de Nodier

Charles Nodier, Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises,édition établie, présentée et annotée par Jean-François Jeandillou, Genève-Paris, Librairie Droz, coll. « Langue & culture », 2008.

1Jean-François Jeandillou tient cette œuvre de Charles Nodier pour une philologie esthétique, qui s’articule selon trois critères principaux : la dimension sensorielle du lexique, la lettre comme gage d’historicité, et le style comme manifestation d’une esthétique. Contre les langues trop perfectionnées, Nodier fait en effet l’apologie des langues primitives : loin de l’arbitraire du signe postulé par Ferdinand de Saussure — qui a servi de base à l’expansion de la linguistique générale — l’auteur prône en effet un naturalisme dans lequel le signifiant serait le reflet du sémantisme. Cette théorie des étymologies naturelles se singularise par la sur-valorisation du phénomène imitatif. Critique de l’écriture orthographique, Nodier souhaiterait un alphabet philologique qui garantirait « une espèce d’histoire du phénomène de la parole » : l’orthographe devrait conserver la filiation du mot, sans laquelle aucun mot n’a de signification arrêtée. Constitutive du « système » de la langue, la réflexivité infinie des symboles qu’implique le réglage onomatopéique affecte l’organisation discursive : on a donc une évaluation esthétique des discours et des textes. L’originalité de Nodier est de conjuguer le vitalisme linguistique et le littéraire, et d’adopter une conception cyclique et palingénésique de ces deux objets : rien ne s’achève que pour recommencer. Dans son jeune âge, Nodier s’emploie à la confection d’un Archéologue, dont l’essentiel réside dans la mise en place d’une véritable théorie de la motivation sémiotique. Il existe alors deux principes d’analogie selon qu’ils ont pour origine un son naturel (onomatopée, comme fracas) ou une émission vocale de l’espère humaine (mimologisme, comme huée). Un double rapport d’analogie s’établit entre la forme phonique des mots, et d’une part leur signifié fondamental, et d’autre part leur référent. Ce que Nodier entend recenser dans ce Dictionnaire, est un ensemble flou de termes qui se laissent considérer sous un rapport mimétique : il s’agira de remotiver l’association des formes sonores et de leurs effets de sens : par exemple, que flaque ait pour étymon latin flaccidus n’empêche pas de lui conférer une valeur intrinsèque, eu égard au « bruit de l’eau qu’on flaque à terre ». Cette rétrospection est également raisonnée : le classement alphabétique s’accommode du regroupement des termes issus d’une commune racine imitative. Nodier s’en tient à l’évidence du symbolisme phono-sémantique. La fausse étymologie (populaire) se révèle alors riche d’enseignements. J-F Jeandillou explique d’ailleurs très justement que ces partis pris vont de pair avec une esthétique en action dans l’émergence des langues comme des littératures, et qui ferait de la linguistique un humanisme fondé sur la nécessité d’approprier les mots aux idées.

Une Préface

2À la tête de son recueil, Nodier souhaite donner une idée plus distincte de l’onomatopée, avec quelques précisions théoriques : en particulier, la parole est le signe de la pensée ; l’écriture est le signe de la parole ; les noms des choses, parlés, ont été l’imitation de leurs sons, et les noms, écrits, l’imitation de leurs formes ; les premiers rapports des choses sensibles et des choses intellectuelles ne peuvent être que difficilement retrouvés : il restera dans les langues une partie que l’on peut appeler langue abstraite, et dont l’origine se démontrera par une suite d’analyses.

3Autre point : la nature se nomme. Les modifications dans la nature des sons dépendent de toutes sortes d’influences, comme les climats : dans le vocabulaire des pays chauds, tous les mots sont vocaux et fluides, alors que dans les pays froids les mots sont rudes et consonants. Des sensations de tous les sens peuvent être comparées à celles de l’ouïe, et le signe de l’objet se transmet alors à la parole. L’onomatopée est d’un grand secours au poète, mais seuls les poètes de talent savent l’utiliser de manière adéquate.

4Concernant la composition de l’ouvrage, Nodier a dû se résoudre à ne pas recenser les onomatopées de tous les peuples : il a donc établi une énumération raisonnée des onomatopées françaises, sans négliger les principales onomatopées des langues mortes ou étrangères. Parmi les onomatopées introduites, Nodier a introduit celles qui ont été naturalisées par l’usage de certains écrivains, ainsi que celles tombées en désuétude.

Onomatopées françaises

5Il s’agit là du corps de l’ouvrage. Dans ce compte rendu, il n’est bien entendu pas question de synthétiser l’ensemble des entrées de ce dictionnaire. Nous proposons, pour illustrer le travail de Nodier, d’en donner quelques exemples, qui montreront au lecteur la manière dont les définitions sont construites (nos commentaires ou précisions sont introduits sous forme de NB).

6ASTHME : L’asthme est une infirmité qui consiste dans une grande difficulté de respirer dans de certains temps. Cette onomatopée imite le bruit de la respiration brusquement interrompue. Elle nous vient immédiatement, et sans changement, d’une onomatopée grecque qui représente la même chose.

7BAILLEMENT, BAILLER : De l’action d’ouvrir involontairement la bouche dans le sommeil ou dans l’ennui. Observez que la première syllabe de ce mot est longue, et qu’autrefois on disait baailler ou baaillement, ce qui donnait plus l’expression de l’onomatopée.

8BISE : Vent sec et froid du nord-est, qui fait entendre le bruit dont ce mot est formé, en frémissant dans les plantes sèches, en effleurant les vitraux, ou en glissant à travers les fissures des cloisons.

9BULLE, mot par lequel on désigne ces petites éminences qui s’élèvent de l’eau bouillante. NB : il faut alors se reporter à bouillir, défini comme le bruit que fait un liquide échauffé à certain degré, pour comprendre cette définition.

10FLOT : fleuve, flux, fluides, choses qui fluent.

11Du bruit des liquides qui s’écoulent. Cette racine se retrouve dans presque toutes les langues.

12GRATTER : Du bruit des griffes ou des ongles contre les corps dont ils attaquent la superficie. Egratigner en est le diminutif.

13ROUE : Ce mot est dérivé du bruit de la roue, et en général du bruit d’un corps rond qui roule avec rapidité sur une surface retentissante. NB : de nombreux termes sont ensuite rattachés à cette entrée, tels que rôder (aller çà et là en faisant des tours et des détours), rôler (écrire des rôles), etc.

Appendice

14L’ouvrage présente ensuite en appendice le poème de la Philomèle, souvent cité dans ce dictionnaire, et peu connu. Nodier le présente donc, et joint quarante-neuf remarques à son sujet, ainsi qu’une traduction. Les remarques sont d’ordre lexicographique, historique, ou concernent les différentes éditions ou traductions du texte.

15Pour conclure, la lecture de cet ouvrage s’est avérée très instructive et stimulante, mais également divertissante et rafraîchissante. En effet, en philologue minutieux et érudit, Nodier donne à voir un état de la langue et une vision linguistique très approfondis. Ses remarques lexicographiques, et sur l’histoire de la langue, sont scientifiquement démontrées, et elles apportent des connaissances au lecteur soucieux d’approfondir sa culture linguistique.

16De plus, en ce qui concerne son inscription dans le champ de la linguistique générale, l’ouvrage de Nodier est stimulant à plus d’un titre. En opposition  totale avec le structuralisme issu des enseignements de F. De Saussure, son positionnement scientifique n’en reste pas moins très fin, et s’il a souffert d’une opposition de paradigme, il rejoint néanmoins certains courants de la linguistique contemporaine qui reconnaissent les mêmes caractéristiques au langage. Cette visée de remotivation de l’association des formes et des effets de sens, et cette idée d’une motivation sémiotique, résonnent avec des courants en particulier héritiers de la phénoménologie : la sémiotique des instances de J.-C. Coquet, les formes sémantiques de Cadiot et Visetti.

17Enfin, cette lecture est également divertissante et rafraîchissante, par le sujet qui est traité, ainsi que l’angle d’étude adopté. En effet, la démarche de Nodier est semblable à celle d’un enquêteur, qui, pour chaque signe étudié, s’emploie à retrouver la trace d’un symbolisme phono-sémantique, d’une étymologie liant histoire et sens, d’une naissance qui rende compte de la perception sensible. Certains objecteraient que ce type de travail doit être fondé sur des preuves étymologiques, phonétiques, stylistiques : malgré la grande culture de Nodier sur ces sujets, son apport est tout autre. Centré sur la parole, son dictionnaire témoigne avant tout du caractère dynamique, évolutif et investi par les sujets de ce qu’il est convenu d’appeler la langue.