Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Septembre 2008 (volume 9, numéro 8)
Thibaut Chaix-Bryan

Maurice Blanchot et le politique

Maurice Blanchot, Écrits politiques, éd. par Éric Hoppenot, Paris, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2008.

1Après la publication des « Chroniques littéraires » du Journal des débats, les « Cahiers de la NRF » nous permettent avec les Écrits politiques de découvrir encore d’autres textes inédits de Maurice Blanchot. En effet, l’édition des « Chroniques littéraires » dirigée par Christophe Bident rassemblait toutes les chroniques qui n’avaient pas été reprises dans Faux Pas et ces articles révèlent, comme l’indique l’éditeur, « la généalogie d’un critique qui a transformé l’occasion de la chronique en nécessité de la pensée ».

2En rendant à nouveau disponible le volume des Écrits politiques de Blanchot, paru en 2003 chez Léo Scheer dans la collection dirigée naguère par Michel Surya, les éditions Gallimard nous permettent de redécouvrir une autre dimension de l’œuvre du romancier et essayiste. Cet ensemble des écrits d’après-guerre de Blanchot, textes choisis, établis et annotés par Éric Hoppenot, est particulièrement intéressant, car il a été publié d’après les originaux conservés dans les archives de l’auteur. L’avertissement de l’éditeur rappelle l’importance de l’engagement politique de l’auteur malgré son retrait médiatique et met en avant quatre moments majeurs de l’écriture politique de Blanchot après-guerre : l’antigaullisme, la lutte anticoloniale, les événements de 68 et le soutien à Israël. En ce qui concerne le dernier événement, Éric Hoppenot annonce que ce point sera plus particulièrement traité dans une prochaine publication rassemblant des textes sur le judaïsme et Israël.

3L’éditeur définit dans son avertissement les écrits politiques de Blanchot en ces termes, définition qui peut guider notre lecture des différents textes répartis par ordre chronologique en cinq chapitres : « les écrits politiques de Blanchot […] sont essentiellement une écriture de la réaction, de l’affrontement, sans jamais exposer la moindre compromission avec le pouvoir », et un peu plus loin : « la pensée politique de Blanchot est toujours d’actualité, en ce qu’elle manifeste chaque fois une inquiétude éthique ».

4Le premier chapitre rassemble des textes rédigés entre 1953 et 1959 sur l’engagement communiste et l’antigaullisme. Comme le précise l’éditeur, ces textes sur le communisme, notamment le commentaire du livre de Dionys Mascolo Le Communisme, ne sont pas à lire come un éloge du communisme comme l’incarne l’URSS en pleine guerre froide. Dans son texte intitulé Après Coup de 1947, Blanchot dénonce le système concentrationnaire du Goulag, texte dans lequel il évoque également pour la première fois le nom d’Auschwitz, ce « nom inconnu, hors nomination »1 qui ne cessera d’ailleurs d’habiter profondément l’écriture aussi bien fictionnelle que critique de l’écrivain. Les textes suivants sont des articles parus dans la revue Le 14 juillet qui comporte trois numéros. Il s’agit essentiellement de textes antigaullistes.

5Le deuxième chapitre rassemble des textes sur la guerre d’Algérie et autour du « Manifeste des 121 ». L’éditeur liste au début de ce chapitre les différents documents retrouvés dans les archives de l’auteur concernant la guerre d’Algérie. Ce nombre important de documents montre l’intérêt que portait Blanchot à cet événement. Les textes de Blanchot rédigés lors des différentes inculpations sont publiés dans cette seconde partie de l’ouvrage. Comme le précise également Éric Hoppenot, même si le « Manifeste des 121 » rédigé en 1960, un des plus célèbres manifestes d’après-guerre, est issue d’une écriture collective participant à l’anonymat essentiel pour Blanchot, plusieurs témoignages s’accordent pour dire que Blanchot en a été le principal rédacteur. On notera un entretien particulièrement intéressant de Blanchot avec l’écrivain et journaliste Madeleine Chapsal sur les raisons de cette déclaration. Une note précise d’ailleurs que cet entretien, prévu initialement pour paraître dans un numéro de l’Express en 1961, a finalement été censuré par la rédaction.

6Le troisième chapitre rassemble différents textes rédigés entre 1960 et 1964 autour du projet de la Revue internationale. Ces textes présentent plus particulièrement un intérêt pour la poétique et le politique du fragmentaire chez Blanchot car c’est dans le cadre du projet de cette revue que l’écrivain expose pour la première fois la nécessité d’une écriture fragmentaire (cf. « mémorandum sur le « cours des choses » ») alors qu’il travaille en parallèle sur le texte de L’Attente l’Oubli2. Un texte prévu pour la rubrique du « Cours des choses », qui devait constituer, selon le vœu de certains auteurs, le véritable cœur de la revue, sur le rôle du traducteur nous semble très riche quant au rapport de Blanchot aux langues étrangères et plus particulièrement à l’allemand. Cet article est aussi une réflexion à partir de La tâche du traducteur de Walter benjamin voire des traductions de Celan par exemple. Les deux derniers textes de ce chapitre (La conquête de l’espace et Berlin3) rappellent l’importance que l’écrivain accordait aux lieux et plus précisément à une certaine dimension nomade de la vérité comme il le dit lui-même et par conséquent de la littérature. Dans le texte sur Berlin et sa situation particulière, Blanchot relie la question géographique et la question poétique en développant ses thèses sur le fragment.

7Le quatrième chapitre réunit les différents textes de Blanchot sur les événements de mai 1968 auxquels il a à sa manière activement participé malgré sa santé fragile. Il réaffirme au fil de ces textes son opposition au gouvernement de de Gaulle. Il s’agit d’articles anonymes et signés « Le Comité ». Mai 68 sera, comme l’indique Éric Hoppenot, la dernière aventure intellectuelle de Blanchot, ses textes politiques seront de plus en plus rares dans les trente dernières années de sa vie.

8Le dernier chapitre est donc consacré à ces derniers articles notamment sur la parution du livre de Farias sur Heidegger4, sur son soutien au judaïsme et à Israël ou bien des hommages rendus à des écrivains qui lui sont chers comme ce très bel hommage à Robert Antelme reproduit dans ces cahiers de la NRF et écrit initialement pour le n° 21 de la revue Lignes. L’éditeur liste également les principales pétitions que l’auteur a signé de 1970 à 2002, notamment celle contre la guerre en Irak, qui montrent le souci de Blanchot de lutter contre la violence de l’Histoire.

9La fin de l’ouvrage propose en annexes une reproduction de documents authentiques (Sommaire n°1 de la Revue Internationale et sommaire n°1 de la revue Comité) ainsi qu’une bibliographie des ouvrages cités. Un index des notions et des principaux noms propres permet une recherche ciblée très rapide. Cet ouvrage apporte donc des éclairages très intéressants sur le problème politique chez Blanchot et ouvre de nombreuses perspectives pour le colloque organisé par Éric Hoppenot et Alain Milon sur les notions de « Communauté, Politique et Histoire chez Maurice Blanchot », qui se tiendra à l’Université Nanterre Paris X en mai 20095.