Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
Thibaut Chaix-Bryan

Thèmes et motifs identitaires dans l’œuvre de Thomas Mann

Analele. Universitatii “Stefan cel Mare” Suceava, tome XIII, n°1, 2007

1Le tome XIII de la revue Analele dans la série philologie de l’université roumaine « Stefan cel Mare » propose un dossier critique autour de la problématique identités / non-identités dans l’œuvre de Thomas Mann. Ce dossier présente l’intérêt de rassembler des articles de chercheurs roumains, anglais, américains, français et allemands élargissant ainsi les perspectives.

2Raluca Hergheligiu, enseignante à l’université « Stefan Cel Mare » et responsable du volume, définit dans son introduction au volume l’œuvre de Thomas Mann comme le début d’une prise de conscience d’une nouvelle identité. La réflexion de l’auteur allemand sur la question du temps et la mise en question permanente de l’identité du « je » constituent deux aspects majeurs de cette rupture incarnée par l’œuvre de Mann. Les neufs articles analysent différents thèmes et motifs identitaires reflétés dans l’œuvre mais également dans les journaux de Thomas Mann.

3La première contribution d’Éléonore Faivre d’Arcier s’intéresse à l’un des plus grands romans de Thomas Mann Docteur Faustus en le mettant en perspective avec l’esthétique d’Adorno. La figure d’Adrian Leverkühn est envisagée comme celle qui dialogue avec la théorie esthétique du philosophe et musicologue Adorno. L’auteure de l’article s’attache, après avoir défini le pacte nietzschéen d’Adrian, à faire émerger de ce personnage les deux figures (Schoenberg et Stravinsky) émanant de la Philosophie de la nouvelle musique d’Adorno. Ces figures se détachent dans l’article sur fond, souvent implicite, des réflexions que le musicologue n’élabore qu’une vingtaine d’années plus tard dans sa Théorie esthétique. Cette analyse permet ensuite à l’auteure de remonter de l’acte créateur d’Adrian Leverkühn à celui du narrateur tout en montrant que l’un et l’autre renvoient évidemment de façon contractuelle et sous l’effet de jeux de miroirs subtils au geste créateur de Thomas Mann lui-même. É. Faivre d’Arcier étudie avec précision dans une ultime partie les traces du dialogue Adorno-Mann laissées non plus seulement au sein des œuvres d’Adrian mais visibles dans l’élaboration du personnage lui-même.

4La deuxième contribution d’Anne-Isabelle François de Paris III s’intéresse au rapport ambigu que Thomas Mann entretient avec les beaux-arts, et avec le dessin et la gravure plus précisément. Le point de départ de cette réflexion sur des disséminations et équivalences identitaires dans l’œuvre de Thomas Mann est la présence particulièrement discrète de Dürer et plus généralement de l’art graphique allemand à la fois dans les œuvres narratives et dans les journaux et écrits intimes. L’auteure propose quelques hypothèses intéressantes pour expliquer cette discrétion voire quasi-absence en mettant en évidence un principe de dissémination et de constellation, fondateur de l’auteur, de sa Bildung et de son Seelenbild, qui se traduit par une série de cascades nominales, d’enchainements automatiques, de mentions nécessaires. Cette étude prolonge en partie la première contribution dans la mesure où elle s’appuie également sur l’œuvre centrale de Thomas Mann : Doktor Faustus parue en 1947.

5La troisième contribution proposée par la responsable de ce volume se concentre sur une autre constellation : R. Hergheligiu tente de démontrer en s’appuyant sur la théorie des transferts culturels les liens, influences entre les œuvres de Thomas Mann et de Marcel Proust. Au-delà d’une vision d’ensemble sur les influences allemandes chez Marcel Proust, et, respectivement, françaises chez Thomas Mann, l’auteure signale quelques éléments biographiques communs concernant leur appartenance directe ou indirecte à une troisième culture, la culture juive, et ses effets sur la création littéraire.

6La contribution suivante de Thomas Herold s’intéresse d’ailleurs à la question juive chez Thomas Mann et plus particulièrement aux traces antisémites apparaissant dans ses œuvres.

7Stefen Joy de Cambridge s’intéresse quant à lui dans l’article suivant au motif des yeux et de la vue dans la tétralogie : Joseph et ses frères et à sa dimension psychanalytique.

8Daniel Meyer étudie dans l’article suivant ce qu’il appelle les contaminations harmoniques dans Doktor Faustus. Cette étude autour de la problématique de la musique et de l’identité complète la toute première contribution. Comme le rappelle Daniel Meyer dans son introduction, les œuvres musicales du compositeur fictif Adrian Leverkühn cachent un paradoxe car son langage musical, la dodécaphonie, renvoie à une modernité qui se joue sur la scène musicale internationale alors que dans le sous-titre du roman Adrian Leverkühn est présenté comme l’incarnation même de l’artiste allemand. En partant de ce paradoxe, le chercheur interroge ce choix en se demandant si Mann se réfère à la dodécaphonie pour sa qualité révolutionnaire, anti-thèmes et motifs identitaires reflétés dans l’œuvre et dans les journaux de Thomas Mann antifasciste. Cette interrogation amène tout d’abord Daniel Meyer à analyser les implications politico-idéologiques du langage et des formes musicales de Doktor Faustus en rapport avec la pratique musicale de l’Allemagne nazie afin de dégager en dernier lieu les tenants et les aboutissants de la critique formulée par Thomas Mann dans ce roman à l’égard de l’esthétique de la Weltanschaunung nazie.

9L’article suivant se propose de développer une perspective sur la réception de Thomas Mann en Roumanie à partir de 1912 — année de la parution des premières mentions critiques au sujet des Buddenbrooks par Emanoil Bucuta — jusqu’à nos jours. Ce parcours des publications sur Thomas Mann comprend à la fois des études en langue hongroise et en langue allemande réalisées en Roumanie et comprend, à part la présentation des ouvrages critiques, des mentions importantes sur les traductions, les thèses de doctorat et les soutenances publiques au sujet de Thomas Mann.

10Joanna Rajkumar s’intéresse dans la contribution suivante au lien entre l’art et la vie dans Mort à Venise et plus précisément à la manière dont Thomas Mann met en œuvre une réflexion sur la double portée vitale et ontologique de l’art à travers la « passion » — au double sens du terme : profane et sacrée — du personnage d’Aschenbach, et à sa suite Luchino Visconti qui ajoute dans son adaptation des éléments empruntés au docteur Faustus.

11Enfin, le dernier article de David Wachter de la Freie Universität de Berlin revient sur les premiers essais de Mann et montre l’importance et l’ambivalence des traces de la critique nietzschéenne de Wagner dans ces essais.

12L’ensemble des articles offre donc une étude riche sur la question de l’identité dans l’œuvre d’un des plus grands auteurs allemands en accordant une place prépondérante à la problématique de la musique et à l’œuvre nodale de Thomas Mann : Doktor Faustus.