Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Noëlle Benhamou

La recherche dix-neuviémiste : année 2002

Claude Duchet, Dominique Pety, Philippe Régnier, Bibliographie du dix-neuvième siècle. Année 2002, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne Nouvelle, 2004, 265 p., ISBN 2-87854-289-4, 20 euros.

1S’il est une parution attendue avec impatience par amateurs et spécialistes du XIXe siècle, toutes disciplines confondues, c’est bien La Bibliographie du dix-neuvième siècle, publiée sous l’égide de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes. Après avoir fait peau neuve, elle nous revient signée par trois générations de chercheurs, Claude Duchet, Dominique Pety et Philippe Régnier. L’ouvrage de référence, édité aux Presses de la Sorbonne nouvelle, arbore une très jolie couverture représentant l’exposition universelle de 1889. On y voit des visiteurs déambuler dans les allées de l’exposition, préfigurant en cela les lecteurs qui circuleront dans cet ouvrage avec autant d’aisance et de plaisir. Plaisir de la découverte de bosquets inexplorés dans cette forêt touffue qu’est la dix-neuviémité. Plaisir de la consultation « aléatoire » puisque la Bibliographie peut se lire comme un guide.

2Le lecteur sera sensible à la sobriété de la mise en page et au maniement aisé du livre dont la consultation est facilitée par les trois index habituels (des auteurs et personnes du XIXe siècle, de la critique, des thèmes) et le système des traits verticaux qui remplacent les étoiles des éditions précédentes, « pointant des publications "particulièrement importantes, singulières ou significatives" » (p.10). Il appréciera surtout la richesse du matériau analysé : 309 éditions, 1044 ouvrages (dont 290 collectifs), plus de 250 revues dépouillées. Cette année, une large place est faite à l’Allemagne grâce à la participation de Bärbel Plötner-Le Lay.

3Dans son texte liminaire (p.7-10), Philippe Régnier rappelle l’ambition de Claude Duchet, initiateur du projet, et insiste sur la notion de siècle pris en compte dans sa totalité et sa globalité (1800-1914). Il présente ensuite le mode de classement habituellement utilisé qui permet une observation sans préjugés : E : Editions de textes ; O : Ouvrages ; C : Ouvrages collectifs ; R : Revues et publications périodiques ; le W qui recensait les sites Internet ayant momentanément disparu. Ph. Régnier rappelle également les différents modes de lectures, continue ou par l’index. Certains souhaits sont formulés : « réinstaller la pratique bibliographique à la place qui n’est plus toujours la sienne, au début, en cours et à la fin de toute pratique de recherche. […] en redonner le goût, […] lui redonner du sens. » (p.8) ; allonger le commentaire critique, trop bref selon lui, « quitte à [se] montrer plus draconiens dans la sélection » (p.9). Ph. Régnier revendique d’ailleurs le droit à la subjectivité à l’œuvre dans cette bibliographie qui ne pourrait pas voir le jour sans un tri effectué après une observation sans préjugés. Les bibliographies actuelles trop techniques se voudraient trop objectives. Bien que la recherche internationale soit représentée, la France occupe la première place, place attendue et souhaitée par les lecteurs selon le préfacier. Celui-ci expose les critères retenus pour les références : qualité scientifique et originalité de l’objet étudié.

4Quant aux ouvrages signalés par des traits verticaux, ils répondent aux exigences suivantes, empruntées à Ph. Régnier qui se prémunit d’éventuelles critiques :

5Pour les éditions :

6- la qualité de la recherche philologique et de l’appareil critique

7- une certaine rareté

8- l’appartenance à une aire culturelle trop peu représentée

9- le luxe et le rigueur de la présentation

10Pour les ouvrages de recherche, recueils d’articles, catalogues d’exposition, numéros de revues :

11- le degré de nouveauté ou d’altérité du thème ou du point de vue

12- l’entrée en résonance possible avec d’autres travaux

13- un exemple de méthode

14- l’exhaustivité d’une investigation

15- la valeur éminente généralement reconnue à tel auteur ou à telle œuvre en sa patrie ou dans le monde

16- l’intuition d’un frémissement collectif autour d’émergences à peine identifiées

17- l’occasion de battre en brèche une représentation convenue au profit d’une reconfiguration plus pertinente.

18Ces balises seront complétées, confirmées ou infirmées par le lecteur. L’ouvrage se veut ainsi une bibliographie « active ».

19Dans la notice précédant les Index (p.221-222), Dominique Pety, attelée à la tâche avec conscience et professionnalisme depuis 1998, expose les choix de nouveaux mots clés. Auctorialité, écologie, imagologie, sociocritique, transfert culturel… sont précédés d’un astérisque en raison de leur non appartenance au XIXe siècle. L’Index thématique comprend des noms propres étrangers au XIXe siècle (La Fontaine, Shakespeare, Voltaire…) mais étudiés à travers leur réception au XIXe siècle. D. Pety présente également les sujets particulièrement étudiés en 2002 : l’Angleterre, le colonialisme, l’enseignement… On constatera une prédominance des études consacrées à la représentation des femmes (« gender studies »), à la correspondance et l’intérêt des chercheurs pour la réception. De même, il est facile d’établir un « palmarès » des auteurs et personnages les plus étudiés (quantitativement et sans juger la qualité des critiques). Hugo, Flaubert, Zola, Balzac, Chateaubriand, Baudelaire, Nerval, Goethe et Napoléon Ier attirent toujours autant les chercheurs, tandis que Dumas père et George Sand quittent le second rayon de bibliothèque où leurs œuvres avaient été injustement rangées et bénéficient d’un regain d’intérêt à l’occasion de diverses manifestations (entrée au Panthéon, bicentenaire de la naissance passé ou à venir…).

20On n’en soulignera pour finir que quelques-unes des nombreuses qualités de cette bibliographie qui a survécu à Internet et aux changements d’éditeurs. Chaque entrée comprend un bref commentaire très minutieux et souvent la référence d’un compte rendu de l’étude. Les éditions d’œuvres littéraires sont généralement suivies de l’année de première parution. On jugera très utile la mention du site Internet de la revue après le numéro évoqué. Certains critères énoncés par Ph. Régnier pour l’attribution de traits verticaux peuvent étonner et mener à une certaine dérive. Un chercheur de renom n’est pas infaillible et l’un de ses ouvrages peut présenter peu d’intérêt. Il serait donc malvenu d’attribuer systématiquement un signe distinctif aux productions de « grandes signatures ». Dans le même ordre d’idées, un petit éditeur régional peut publier un essai plus intéressant et plus original qu’un éditeur reconnu. Tout est affaire d’appréciation personnelle, et nous nous réjouissons de constater que les bibliographes ne sont pas tombés dans ce travers.

21Cependant, on regrettera l’absence de la Webliographie en espérant que cette rubrique fort utile reparaîtra dans la prochaine livraison. Il existe en effet de nombreux bulletins, revues et publications en ligne d’une qualité scientifique comparable au format papier. De même, la bibliographie pourrait s’ouvrir à d’autres supports. Le domaine de l’édition propose de plus en plus de lectures d’œuvres littéraires sur CD audio qui auraient leur place au côté des livres ; des CDRoms d’œuvres d’arts offrent parfois une qualité d’image supérieure à celle de l’imprimé. Ces desiderata ne sont sans doute qu’un vœu pieu puisque ces nouveaux supports grossiraient la bibliographie et la rendraient difficile à publier. Un complément en ligne qui servirait de mise à jour pour l’année en question pourrait éviter cet écueil.

22En somme, nous redirons notre admiration devant ce travail impressionnant (1730 références) et remarquable, outil indispensable à tout honnête chercheur. Nul doute que la lecture de cette Année 2002 stimulera historiens, linguistes, littéraires, musicologues, philosophes, plasticiens, scientifiques, qui s’intéresseront aux sujets négligés par la critique. Soyons reconnaissants à ceux qui défrichent pour d’autres la forêt des publications rattachées au XIXe siècle, tâche parfois ingrate mais nécessaire à toute activité de recherche.