Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
Charles Mazur

Théories et fictions de la lecture

Lecteurs et lectrices, théories et fictions, Revue d’études culturelles, n°3, automne 2007.

1Ce numéro de la Revue d’Etudes Culturelles se compose de treize contributions qui interrogent le statut de lecteur et de lectrice, en portant une attention particulière à la question du marquage en genre, posée depuis longtemps par la critique anglo-saxonne. Ces articles ont fait l’objet d’un colloque organisé par les universités de Reims et de Dijon les 4/11/05 et 6/04/06. Les approches de la question sont variées.

2Dans Analogons, Franck Wagner dresse une synthèse très appréciable des divers statuts accordés par la théorie poétique au lecteur, harmonisant dans leurs grandes lignes les thèses de Gérard Genette, Vincent Jouve, Gérard Magné et quelques autres. Trois figures de lecteurs se détachent, classées selon leur implication dans le texte : le narrataire effacé ou lecteur implicite, dessiné en creux par le texte ; le narrataire invoqué, auquel le récit ne donne pas d’identité précise mais qu’il interpelle explicitement (Diderot, Sterne etc.) ; et enfin le narrataire-personnage, « analogon intradiégétique des récepteurs réels », regroupant tous les personnages d’auditeurs ou de lecteurs, et servant souvent d’exemples ou de contre-exemples à la manière dont l’auteur entend lui-même être lu.

3Dans Ces lectrices qui se caressent : théorie de la contagion érotique, Antonio Dominguez Leiva s’intéresse au personnage fantasmé de la lectrice masturbatrice, qui apparaît au 18ème siècle. Il recense les discours à la fois médicaux et moralisants tenus sur la masturbation à l’époque des Lumières, lesquels ne sont pas exempts de fascination pour les excès qu’ils dénoncent. C’est le genre du roman qui paraît le plus propre à susciter l’émoi des lectrices, en tous cas qui en est le plus suspecté. L’apparition du roman pornographique vient confirmer cette alliance entre lecture, roman et masturbation, et l’auteur en analyse quelques-uns, en particulier Thérèse-philosophe de Boyer d’Argens.

4Montaigne et ses lectrices, de Jean Balsamo, s’intéresse dans un premier temps aux dédicaces et aux dédicataires féminines de certains essais : le chapitre II, 8 de l’affection des pères aux enfants est dédié à Mme d’Estissac ; De la ressemblance des enfants aux pères (II,37), à Mme de Duras ; De l’institution des enfans (I,26) à Diane de Foix ; le chapitre 29 contenant les sonnets de La Boétie est dédié à Corisande d’Andoins. L’auteur insiste sur le caractère politique de ces dédicaces, mais aussi sur leurs paradoxes. Le chapitre Sur des vers de Virgile consacré aux plaisirs de l’amour n’est pas oublié, ni le rôle des lectrices les plus connues de Montaigne, au premier rang desquelles se trouve Marie de Gourmay, fille d’alliance de l’essayiste et éditrice posthume des Essais, qui sut se poser en lectrice idéale de cette œuvre exigeante. L’article nous conduit donc du texte de Montaigne et de ses adresses aux femmes à la réception spécifique des Essais par un public féminin.

5Dans Masculin et féminin dans l’œuvre de Duras, Daniela Veres s’interroge sur une écriture féminine dont la romancière s’est débord réclamée, avant de se rétracter : « moi aussi je suis tombée dans le panneau de l’écriture féminine (…) je me suis efforcée d’y croire par tous les moyens (…) Sachez-le, tout est faux de ce que j’ai pu dire là-dessus ». Malgré la fermeté de ces propos, l’auteur tâche de déceler les spécificités de la sensibilité féminine à l’écriture durassienne à travers le regard porté sur Duras par ses biographes hommes et femmes, et par les journalistes ayant réalisé des documentaires sur l’écrivain. Cette approche résolument psychologique débouche malheureusement sur des lieux communs lorsqu’il s’agit d’explorer la partition des sensibilités féminine et masculine : les femmes sont en général plus affectives et empathiques, les hommes plus pratiques et moins spontanés etc.

6Sarah ou le lieutenant français : le piège du roman victorien est une étude du roman à succès de John Fowles, paru en 1969. Ecrit à la manière des romans victoriens, mais en tâchant de conserver une distance critique face à ces modèles, dont les codes sont dénoncés par les théoriciens du Nouveau Roman, Sarah ou le lieutenant français est traditionnellement lu dans une perspective existentialiste, le roman proposant trois dénouements concurrents, afin de donner l’illusion que ses personnages sont libres et échappent à leur auteur. Marie Parmentier montre au contraire comment le récit est finalement victime de la prégnance du modèle victorien. Le 3ème et dernier dénouement proposé différant, par sa nature et par sa position finale, des deux autres, s’impose chez les lecteurs ordinaires comme le seul valable - et le narrateur moderne échoue en fin de compte à supplanter le narrateur omnipotent traditionnel. Le succès du roman s’expliquerait alors moins par sa modernité que par l’impuissance du récit à s’émanciper réellement de ses modèles.

7Dans Le roman pour les adolescentes: femmes et jeunes filles entre autarcie et dialogue, Anna Marchioni Cucchiella s’intéresse à la manière dont des romans italiens pour adolescentes parus entre 1997 et 2003 s’emploient à capter l’attention des jeunes filles en favorisant leur identification à une héroïne en quête d’identité.

8Lire la e.poésie d’Isabelle Krzywkowski dresse un panorama clair et synthétique de la poésie électronique et des différents modes de lectures qu’elle propose, à la limite parfois de la lisibilité.

9Psychanalyse et fiction littéraire. Alain Trouve analyse les rapports qu’entretient la littérature à la psychanalyse, en distinguant les auteurs qui s’inscrivent chacun à leur manière dans une relation de rivalité et de contestation partielle à cette discipline, représentés par Breton Sartre et Perec, dont les positions respectives sont clairement évoquées. Une contestation plus frontale de la théorie freudienne est explorée à travers les essais féministes de Monique Wittig et leur illustration romanesque dans le roman L’Opoponax.

10Un être de fuite : le génie féminin de la lecture (Marcel Proust et D.W. Winnicott) de D. Wieser tâche de rapprocher les pensées du romancier et du psychanalyste en se fondant sur l’essai « Sur la lecture » de Proust. L’espace intermédiaire de rêverie, à la jointure de l’intérieur et de l’extérieur, est comparé à l’espace transitionnel de l’analyste. Dans cet espace, la partition entre masculin et féminin n’a plus cours.

11Freud et la lecture féminine : une relecture féministe de l’invention du tissage de Marie Baudry revient sur un extrait des Nouvelles conférences sur la psychanalyse dans laquelle Freud mentionne la moindre capacité sublimatoire des femmes, qui explique selon lui que celles-ci se soient peu illustrées dans l’histoire des inventions et de la culture. Cependant, l’invention du tissage, vouée à voiler d’un leurre leur castration, est mise à leur crédit. C’est l’histoire des lectures idéologiques de ce texte que retrace l’auteur de l’article. Luce Irigaray dans Speculum de l’autre femme (1974) attaque le phallocentrisme de Freud, tandis que Sarah Kofman dans l’Enigme de la femme (1980) dans un esprit moins polémique rattache le filage du tissu à celui du texte, l’un comme l’autre devant combler le manque de pénis. Pour Naomi Schor, c’est moins à l’écriture qu’à la lecture féminine que conviendrait l’image du tissage, ce qu’elle illustre par des extraits de Flaubert et de Stendhal mettant en jeu des scènes féminines  de lecture, de couture ou de coiffure. Mais Marie Baudry montre que les descriptions de lectrices chez ces deux écrivains que cite Naomi Schor tendent en fait à une masculinisation des femmes, les rendant capables de passer à l’écriture : la lecture féministe du texte de Freud par N. Schor retombe ainsi sur les clichés associant féminité et passivité, virilité et activité scripturaire. La question des genres, montre l’auteur, reste grossièrement posée.

12De l’écriture à la lecture : le rôle des théories esthétiques. Vincent Jouve rappelle la double vocation de la théorie littéraire : expliquer les textes d’une part, en susciter d’autre part. La fonction générative de la théorie reste cependant en échec dans la mesure où l’on attend toujours d’un texte qu’il excède la théorie, école ou idéologie, dont il s’inspire. L’art est ainsi un concept ouvert, capable de s’étendre en extension au gré des innovations. En revanche, si la théorie n’a en fin de compte qu’un intérêt relatif pour la production littéraire, elle apparaît fondamentale en ce qui concerne sa réception. C’est cette dernière qui permet d’identifier une œuvre comme artistique, de la situer dans le bon domaine. Le contrat générique de lecture n’est ainsi que second, il présuppose avant tout un contrat artistique. Parce que la théorie esthétique guide et enrichit notre regard de lecteurs, elle alimente moins la création esthétique que la relation artistique.

13La théorie des univers de croyance à l’épreuve de la fiction. Philippe Monneret s’interroge dans cet article sur le statut logique des énoncés fictifs. Il s’agit bien sûr de logique modale, dans laquelle les critères du vrai et du faux se voient remplacer par des modalités (possible, probable, nécessaire) au sein d’univers de croyances tels que les décrit entre autres R. Martin. L’enjeu est de savoir dans quelle mesure une fiction peut modifier les croyances de ses lecteurs, en les amenant à étendre à d’autres mondes les jugements qu’ils portent sur un univers fictif. La lecture de fiction, fondée sur une suspension de croyance, et certaine de trouver réponse à toutes ses interrogations, serait un facteur de plasticité doxastique, autrement dit assouplirait les croyances souvent rigides des êtres que nous sommes.