Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juin 2008 (volume 9, numéro 6)
titre article
Sophie Guermès

Une leçon de vigilance

Alain Pagès, Émile Zola, de J’accuse au Panthéon, La Geneytouse : Édition Lucien Souny, 2008, 414 p., EAN 9782848861838

1Avec ce nouveau livre, Alain Pagès ne retrace pas seulement la lutte d’un des plus grands romanciers français contre l’ « obstinée volonté de ténèbres » qui anima l’armée, ainsi qu’une partie du monde politique, intellectuel et catholique, tout au long de l’affaire Dreyfus ; il poursuit son enquête, au delà de la mort de Zola (1902) et de la réhabilitation de Dreyfus (1906), jusqu’au dernier acte d’un drame qui avait commencé en décembre 1894 avec l’arrestation du capitaine. Ce dernier acte, c’est la translation des cendres de Zola au Panthéon1. 13 janvier 1898 — 4 juin 1908 : dix ans de luttes, de violences, d’intrigues, d’ajournements, de victoires. Dix ans qui forment une cohérence. Les premiers chapitres constituent la version entièrement remaniée d’un précédent ouvrage, Émile Zola, un intellectuel dans l’affaire Dreyfus, paru aux éditions Séguier en 1991 ; les derniers chapitres, qui composent la seconde partie, sont entièrement inédits.

2Comment la parole se fit acte : on pourrait ainsi résumer l’engagement d’un écrivain qui avait dénoncé la misère sociale et l’injustice dans plusieurs de ses romans, jusqu’à celui qu’il terminait alors, Paris, troisième et dernier volume des Trois Villes, et qui venait d’écrire, en mai 1896, un vibrant article, Pour les juifs – à cette époque, il avait à peine entendu parler de Dreyfus : il dénonçait l’antisémitisme au nom de « l’universelle tolérance ». À la clôture qu’il détestait, parce qu’elle signifiait à la fois l’absence de liberté, la peur et l’opacité (Plassans, déjà, se fermait sur elle-même ; le « monde noir » de Rome était encore un monde clos, de même que celui de l’armée française auquel il se heurtait brusquement), Zola a opposé la clarté ; au procès à huis-clos, il a répondu par le coup d’éclat de J’accuse. Rêvant d’une œuvre qui ressemblerait à une « maison de verre », offrant son cerveau comme un « crâne de verre », il s’était prêté en 1895 à l’enquête du docteur Toulouse ; et les mots de « vérité » et de « justice » allaient scander la fin de son œuvre. Pour autant, rien n’a été précipité, dans son engagement. Au moment où il accepte un déjeuner chez le président du Sénat Scheurer-Kestner, en décembre 1897, Dreyfus est condamné depuis trois ans ; le romancier connaît peu l’affaire, et écrit à sa femme, alors en Italie, qu’il n’interviendra pas, faute de compétences et de légitimité. L’examen du dossier va le faire changer d’avis.

3Avant de reconstituer les circonstances de la composition de J’accuse, et d’analyser sa rhétorique, Alain Pagès détaille les raisons qui ont déterminé Zola à dénoncer une erreur judiciaire (c’est le terme que Bernard Lazare avait employé dans une brochure parue en novembre 1896) et à demander la révision du procès ; il attire aussi l’attention sur le calme et l’impression de cohésion sociale encore perceptibles à la fin de l’année 1897 : de même que, quatre ans auparavant, Zola avait fait partie, comme ses futurs adversaires Billot ou de Boisdeffre, des invités choisis par Sadi Carnot pour célébrer l’amitié franco-russe, il se retrouve le 20 décembre 1897 tenant les cordons du poêle aux côtés de Drumont lors des obsèques d’Alphonse Daudet. De Boisdeffre est encore présent, ainsi que nombre de ceux qui se déchaîneront contre Zola quelques semaines plus tard.

4Dans le « drame humain » qui se décline parfois en « roman feuilleton », J’accuse, le 13 janvier 1898, s’affirme d’emblée comme une formidable péripétie. Après la série des médiateurs (Bernard Lazare, Mathieu Dreyfus, Louis Leblois, Scheurer-Kestner), un homme s’impose, et va être conduit « à assumer toute l’Affaire ». Si la lettre à Félix Faure va changer le cours des choses, elle va aussi bouleverser la vie de Zola, en le jetant dans une expérience inconnue, d’une violence inouïe ; en le condamnant et en le tenant toute une année hors de France ; en entraînant très probablement l’acte de malveillance auquel il ne survécut pas ; enfin, en le conduisant, six ans après sa mort, au Panthéon.

5Les foules à l’arrière-plan de tant de romans de Zola surgissent et ne quitteront plus l’écrivain, pendant les dix ans qui séparent J’accuse de la panthéonisation. Des masses se dessinent : il y a les pour (souvent, l’avant-garde intellectuelle), les contre, les hésitants ; la presse qui se déchaîne et celle qui résiste ; la « divinisation » de Picquart, au détriment de Dreyfus, qui pâtit d’une image effacée ; les amis qui déçoivent (Rodin, pour ménager ses commandes officielles, évite désormais Zola ; Huysmans s’était déjà éloigné, tout comme Céard ; Hennique est ambigu : le groupe de Médan achève de se disloquer…) ; ceux qui, tout en étant dreyfusards, blâment Zola pour un acte qu’ils jugent révolutionnaire, donc contre-productif ; les inconnus qui écrivent spontanément au romancier, pour l’insulter autant que pour le féliciter. Dans son enquête méthodique, où les événements sont toujours replacés dans leur contexte, Alain Pagès rend compte de témoignages divers, qu’il recoupe avec d’autres documents ; de même pour le procès, où notes, images, textes sténographiés et reportages journalistiques (ceux de Séverine, notamment) sont sollicités. Il distingue aussi des étapes et des mutations au sein de ce que l’on a tendance à considérer, sans nuances, comme le « bloc » des dreyfusards.

6Après l’annulation du premier procès par la Cour de cassation, pour vice de procédure, Zola en subit un second, à l’issue duquel il est condamné. Ce retour au point de départ marque un tournant dans l’Affaire. Le romancier part pour l’Angleterre dans la nuit, et son arrivée anonyme à Londres contraste avec l’accueil triomphal qu’on lui avait réservé dans cette même capitale à l’automne 1893. Pendant onze mois, pour satisfaire ses amis, il se force au silence, et ne publie rien. Il écrira à son retour, dans L’Aurore du 5 juin 1899 : « J’ai voulu non seulement être un mort, mais un mort qui ne parle pas. » Recevant Jeanne Rozerot et leurs enfants pendant deux mois, puis sa femme Alexandrine, il écrit le premier de ses Évangiles, Fécondité. Un partage symbolique s’opère, entre la « maîtrise prophétique » de l’Affaire, qui reste celle de l’écrivain, et la « maîtrise directoriale », qui revient à l’avocat Labori.

7Jaurès, Clemenceau, Mirbeau, viennent aussi le voir. Car, dès la fin du mois d’août, un rebondissement va, sinon hâter le dénouement (l’Affaire se caractérise par sa durée), du moins laisser augurer une issue favorable : le colonel Henry, convaincu de faux, est arrêté et se suicide ; puis, en février 1899, la mort de Félix Faure, adversaire de la révision, et l’arrivée de son successeur Émile Loubet, qui y est favorable, conduisent à la libération de Dreyfus, condamné une nouvelle fois à Rennes en septembre 1899, mais grâcié par Loubet dix jours plus tard. En décembre, une loi d’amnistie générale est votée. Zola s’insurge, dans une lettre ouverte au nouveau président de la République, car si Dreyfus est enfin libre, la vérité est « enterrée » par cette loi.

8En février 1901, le romancier publie La Vérité en marche, recueil de ses articles relatifs à l’Affaire, classés selon l’ordre chronologique. Après Travail, il achève le troisième de ses Évangiles, Vérité, qui transpose les événements passés dans le monde clos d’une institution religieuse, et quitte Médan pour Paris le 28 septembre. Le lendemain de son retour, on le retrouve sans vie dans sa chambre ; sa femme, inanimée, va survivre, et rapportera au médecin venu l’interroger quinze jours plus tard les derniers mots de son mari : « Demain, nous serons guéris. »

9L’autopsie confirme la mort de l’écrivain par empoisonnement dû à l’oxyde de carbone, et l’enquête conclut à un accident. Les obsèques de Zola donnent lieu à de nouveaux déploiements de foules, et L’Aurore, dès le 1er octobre, titre sur six colonnes à la une : « Zola au Panthéon ! » Il est possible que les proches, en particulier Alexandrine, n’aient pas cru à la thèse accidentelle, mais qu’ils aient refusé, « par crainte d’un scandale inutile », note Alain Pagès, de « faire part de leurs doutes ». Mais le feuilleton va se poursuivre : un demi-siècle plus tard, en 1953, un jeune journaliste, Jean Bedel, rapporte dans Libération le témoignage d’un certain Pierre Hacquin, qui avait recueilli en 1927 les confidences d’un ami, dont il ne dévoile pas le nom : cet ami, entrepreneur de fumisterie, affirmait avoir intentionnellement bouché, avec l’aide d’un collègue, la cheminée de Zola. En 1978, le journaliste révèle son nom : il s’agit d’Henri Buronfosse.

10Alain Pagès apporte de nouveaux éléments au dossier Buronfosse, poursuivant l’enquête qu’il avait entreprise il y a quelques années avec la collaboration d’Owen Morgan ; les informations récoltées permettent de cerner une personnalité complexe, et d’établir les appartenances politiques du fumiste. Enfin, une autre pièce doit être prise en considération, le témoignage d’un marbrier. Mais « l’énigme que constitue la mort de Zola est sans doute encore loin d’être éclaircie », faute de preuves autres qu’orales, même si ces témoignages cohérents ont valeur de « documents historiques ».

11L’Affaire n’était pas close en octobre 1902 : il faut attendre le 12 juillet 1906 pour que la Cour de cassation annule la condamnation d’Alfred Dreyfus ; le lendemain, la Chambre des députés vote non seulement sa réintégration dans l’armée, ainsi que celle de Picquart, mais aussi le transfert des cendres de Zola au Panthéon, proposé dès la fin de l’année 1902 par Francis de Pressensé, Jaurès et Jules-Louis Breton, mais alors rejeté. Une semaine plus tard, Dreyfus revient dans la cour de l’École militaire où il avait été dégradé (cette image, abondamment diffusée, restait dans tous les esprits), pour être décoré de la Légion d’honneur. Trois mois plus tard, Clemenceau devient président du Conseil, et Picquart ministre de la guerre. La vérité et la justice ont triomphé, mais la panthéonisation de Zola n’aura lieu que deux ans plus tard, le 4 juin 1908, après de multiples débats parlementaires dont le livre révèle le détail, et au terme desquels Jaurès l’emporte sur Barrès. Zola est le quatrième écrivain à reposer dans le monument inspiré à Soufflot par la coupole de Saint-Pierre. Les foules l’accompagnent encore, l’acclamant ou le conspuant ; et de nouveau la violence, redoutée par Alexandrine, éclate : un membre de la rédaction du Gaulois, Grégori, tire sur Dreyfus et le blesse. Contre toute attente, il sera acquitté en septembre, grâce à de puissants soutiens nationalistes. À ce moment seulement, l’Affaire est terminée, et les historiens en commencent l’inventaire — inventaire parfois violemment critique, de la part de certains dreyfusards regrettant que la flamme initiale se soit noyée dans les inévitables compromissions de l’exercice du pouvoir, en ce début de XXe siècle.

12Un ouvrage scientifique (plus de soixante pages de notes, notices, index…) qu’on lit comme un roman : Émile Zola, de J’accuse au Panthéon devrait rencontrer de nombreux lecteurs, au delà des universitaires littéraires et historiens. Du début à la fin, son auteur invite à réfléchir sur la signification et la résonance de l’engagement d’un homme qui trouva naturel — Péguy le remarqua — de faire passer la défense d’un innocent avant ses intérêts personnels, et qui mit tout ce qui était en lui (puissance intellectuelle, obstination, amour de la justice et de la vérité) dans ce combat, avant de reprendre le cours habituel de sa vie, c’est-à-dire pour l’essentiel le cours de l’écriture romanesque. Il invite aussi, dans une époque de surexposition médiatique conduisant aux amalgames et aux nivellements, à garder intact, vivant, le sens de cet engagement.