Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juin 2008 (volume 9, numéro 6)
Nathalie Vincent-Arnaud

Portrait du linguiste en passeur de frontières

Gérard Dessons, Émile Benveniste, l’invention du discours, Paris : Éditions In Press, 2006, 220 pages.

1Le titre choisi par Gérard Dessons a de quoi arrêter un instant l’attention du lecteur, la juxtaposition des deux segments et l’ellipse qu’y fait résonner la virgule ouvrant la voie à des interprétations diverses. Si « l’invention du discours » peut apparaître comme un trait définitoire donnant, par apposition, la mesure de l’entreprise linguistique de Benveniste, un certain flou référentiel n’en demeure pas moins à l’entour du mot « discours ». En effet, outre les nombreux débats suscités par son acception en tant que catégorie linguistique — et dûment rappelés au fil de cet ouvrage (pp. 57-71) —, ce terme est également susceptible de désigner, en l’occurrence, l'empreinte épistémologique et stylistique laissée par Benveniste lui-même dans ses écrits, sa manière de penser et de formuler les problèmes. La résolution de cette énigme tout à la fois syntaxique et sémantique — selon une union postulée par la systématique édifiée par Benveniste au fil de ses travaux — est apportée implicitement dès le chapitre introductif dont le titre, « L’art de penser », fournit également un éclairage des plus précieux quant au point de vue affiché :

Penser désigne [alors] cette activité intellectuelle qui se définit comme l’invention simultanée d’un objet (de pensée) et d’une manière. [...] Penser est une œuvre d’art quand, à la manière d’un poème, ce qu’on pense est indissociable de la manière dont on le pense. (p. 10)

2On sait l’importance que revêt la notion de manière dans la pensée et les écrits de Gérard Dessons1 pour qui le mot « nomme indissociablement une forme et l’historicité d’une pratique » comme il le rappelle au terme de son exploration (p. 204). L'avant-dernière étape de celle-ci, « Vers une poétique du discours », propose d'ailleurs un élargissement de la réflexion aux champs connexes du style et du poétique, élargissement qui vient également rappeler les prémisses selon lesquelles l'écriture de Benveniste est définie comme « une aventure heuristique, une façon d'explorer poétiquement l'inconnu de la théorie » (p. 15). De ce point de vue, comme de bien d'autres qui se trouvent méthodiquement exposés tout au long de l'ouvrage, les écrits de Benveniste manifestent bel et bien une capacité d'invention qui constitue leur signature propre. Cette invention ne semble pas moins caractériser l'art de penser de Gérard Dessons lui-même, d'une manière fort proche de l'acception musicale du terme (qui n'est qu'une extension de la précédente) : le motif du discours se trouve en effet décliné par l'auteur selon plusieurs grandes parties dont les transitions et les subdivisions internes font entendre autant d'échos, de reprises et de développements des sections précédentes, la composition quasi fuguée ainsi effectuée tendant vers une complétude orchestrée, d'un bout à l'autre, par la récurrence du terme « anthropologie » qui donne sa tonalité à l'ensemble. Une tonalité qui, via cette notion fédératrice, inscrit ainsi résolument la réflexion linguistique au carrefour des sciences humaines ; en effet, Benveniste n'a eu de cesse, comme le souligne Gérard Dessons, de « se mêler de ce qui, a priori, ne le regardait pas : art, philosophie, sociologie, ethnologie, psychanalyse, littérature » (p. 16), ce flirt permanent avec les limites territoriales des multiples champs du savoir et de la praxis humaine étant en soi une nouveauté ainsi qu'une manière de préfiguration de ces entre-deux foisonnants où se meut une pensée contemporaine essentiellement nomade. La citation des Essais de linguistique générale de Jakobson placée en exergue de l'avant-dernière partie de l'ouvrage est déjà une illustration éloquente de cette prédilection pour la convergence de disciplines jusque-là séparées le plus souvent par des cloisons plus ou moins étanches :

Un linguiste sourd à la fonction poétique comme un spécialiste de la littérature indifférent aux problèmes et ignorant des méthodes linguistiques sont d'ores et déjà, l'un et l'autre, de flagrants anachronismes.2

3C'est un nomadisme analogue qui se fait jour à travers le propos de l'auteur. Ce dernier tend en effet à déborder du cadre généralement restreint de la monographie pour se livrer aux mises en perspective les plus diverses qui informent tout autant l'amont que l'aval de l'œuvre de Benveniste, ses héritages directs et indirects ainsi que l'« acte critique » (p. 153) que cette œuvre et l'esprit qui l'anime représentent bien souvent vis-à-vis de cadres conceptuels établis (la définition de la subjectivité selon Benveniste marquant ainsi une rupture avec, entre autres, le regard que la métaphysique porte sur la nature même du sujet).

4À un « Avertissement » consistant en un rappel, sous forme de sommaire, des principales pistes de réflexion de Benveniste dans les deux tomes de Problèmes de linguistique générale succède un panorama historique détaillé. Dans ce « fil d'Ariane de la sémantique » la genèse épistémologique de l'œuvre est mise en lumière via notamment trois arrêts sur image successifs sur les prédécesseurs patentés : Bréal, dont la conception des changements linguistiques s'inscrit dans la mouvance de la découverte de l'inconscient ; Saussure, pour qui « le système de la langue se réalise [...] à partir du sujet parlant » (p. 32) dont la position de pivot est ainsi clairement établie ; et Meillet, dont la prise en compte des fondements sociaux des pratiques langagières informe également la conception du « langage en acte » (p. 35) qui sera l'objet d'une attention constante de la part de Benveniste. Ainsi se trouvent dégagés les fondements de la pensée d'un linguiste dont le « structuralisme critique » (p. 40) conduit à l'émergence d'une voix originale et innovante dans le concert des sciences humaines.

5La longue partie dévolue à ce que Gérard Dessons englobe sous l'appellation « Une anthropologie du langage » se subdivise en six rubriques dont les intitulés font pour l'essentiel écho à certains des titres les plus emblématiques de Problèmes de linguistique générale. Il en est ainsi de « La communication » et de « La subjectivité », notions foncièrement liées par le « phénomène de subjectivation » (p. 46) qui permet d'appréhender le langage tout à la fois comme le lieu même de l'avènement du sujet et, ce faisant, comme « un acte qui implique une structuration des relations interpersonnelles » (p. 48). « Le discours », autre importante rubrique de cette partie, donne lieu à un examen serré des fluctuations référentielles du terme, saisi successivement à travers l'acception restreinte qui se dégage de la célèbre dichotomie discours / histoire et à travers le caractère bien plus englobant qui lui est assigné dans le système énonciatif, résumé par Gérard Dessons au moyen de la formule « Le langage en action, c'est le discours » (p. 63) (offrant ainsi une variante de l'étiquette guillaumienne d' « effet » ou langage « effectif »).3 La rubrique « La langue et le langage » est d'abord consacrée à la clarification de chacune des deux notions constitutives du titre, menant à une distinction fondamentale (p. 73) entre « l'ordre historique » dans lequel s'inscrit de facto la langue et « l'universel anthropologique » dont le langage, défini plus loin comme « le fondement anthropologique » (p. 75), est partie prenante. Les questions imbriquées des rapports entre langage et pensée et de l'origine du langage sont prises en compte dans cette investigation qui tend à mettre au jour, à travers la réflexion sur la pensée entreprise par Benveniste, les prémices de la démarche cognitiviste, tandis que, par-delà le débat aporétique sur les origines, se trouve mise en exergue la « relation de réciprocité entre l'homme et le langage » (p. 85). « La signification » permet de dégager l'un des enjeux majeurs de la réflexion linguistique de Benveniste, la distinction qui, résultant de l'opposition langue / discours, s'opère entre sémiotique et sémantique et vient ainsi ouvrir plus largement le champ de l'étude à « la signifiance artistique » (p. 93) (la musique, pour citer un exemple, faisant ainsi partie, pour Benveniste, des « systèmes à unités non signifiantes »,4 possédant une « sémantique sans sémiotique », cette opposition étant reprise et développée dans l'une des sections finales de l'ouvrage). Dernière rubrique, « Le temps », envisagé à travers le système tripartite « Temps physique, temps chronique, temps linguistique » (p. 115), fait ressortir la « relation de médiation par le langage » (p. 117) dans laquelle s'enracine toute expérience humaine du temps, déterminant un fonctionnement sui-référentiel d'un temps linguistique qui se présente ainsi comme « le seul événement, dans le sens où il fait advenir des parlants au statut de sujets en les inscrivant dans l'histoire, une histoire qui n'existe que par cette instanciation même » (p. 119). Le recours, dans cette même rubrique, à de brefs exemples littéraires où s'interpénètrent de manière spectaculaire les catégories de l'énonciation historique et du discours — dans son acception cette fois restreinte — clôt efficacement ce tour d'horizon anthropologique, les divers actes de langage étant montrés comme « régis par l'empirique » (p. 127) à l'œuvre dans toute manifestation de la subjectivité telle qu'elle a été définie précédemment.

6Les trois parties suivantes, plus succinctes car moins riches en ramifications diverses, proposent des développements et des extensions de notions déjà abordées ou du moins esquissées dans la longue partie précédente, suivant le processus musical d'« invention » déjà souligné. A tout seigneur tout honneur, le sujet se voit attribuer une place de choix dans ces développements, les deux parties successives « De quel sujet parle-t-on ? » et « Histoires d'ego » faisant la part belle à ce « rapport constant au sujet » (p. 131) qui caractérise l'entreprise de Benveniste ; et ce, même si, selon un paradoxe déjà souligné par ailleurs, l’expression « sujet d’énonciation » est introuvable telle quelle dans les écrits de Benveniste (pp. 131-132). Ce mode de dénomination n’en constitue pas moins la cible de l’investigation qui est menée ici et dont le point de départ consiste en une définition proposée par Gérard Dessons, en plein accord avec l’empirisme régisseur abondamment souligné dans la partie précédente : « Le sujet d’énonciation [...] désigne le sujet qui se constitue dans et par l’énonciation de son discours » (p. 134). Cette définition ouvre la voie à une mise en perspective philosophique approfondie dans laquelle, via la locution « dans et par » fréquemment utilisée par Benveniste, sont notamment évoqués les rapports évidents de Benveniste et de la phénoménologie. Les limites de ce rapprochement sont toutefois établies par la prise de distance radicale de celui-ci vis-à-vis de l’approche transcendantale du sujet, ce dernier ne prenant son sens, ne s’incarnant véritablement qu’à travers une « instanciation linguistique » par laquelle «  le sujet est dans le dire » (p. 149), formule qui pourrait constituer à elle seule la clé de voûte de l’édifice conceptuel de Problèmes de linguistique générale. Comme annoncé plus haut, la partie intitulée « Vers une poétique du discours » met en évidence les prolongements de cette systématique du langage via, notamment, la notion de rythme, clairement envisagée au fil des écrits de Benveniste comme un « véritable interprétant anthropologique » (p. 182), conception perpétuée et enrichie par Henri Meschonnic. A travers l’évocation des rapports privilégiés de Benveniste et de la littérature — rapports qui fuient donc résolument l’anachronisme dénoncé par Jakobson — résonne le questionnement très moderne du linguiste sur le statut même du langage poétique et la porosité des frontières génériques dans une optique visant à «  l’élaboration, à travers le discours poétique, de catégories nouvelles pour penser le langage » (p. 198). Une réflexion nourrie sur « la fonction d’interprétance de la langue » (p. 205) dans l’art dont Benveniste fait un des thèmes centraux de sa sémiologie vient clore cette partie dévolue aux potentialités d’expansion d’une pensée dont le caractère prolifique s’affiche à chacun des détours exploratoires proposés par Gérard Dessons.

7Un point d’orgue significatif est apporté par « Le danger du langage », intitulé qui doit se lire non comme un soudain assombrissement de ce parcours marqué par l’enthousiasme mais comme une promesse d’avenir pour une réflexion linguistique qui rend nécessaire « l’invention des modèles exploratoires » (p. 215). Ce « je-ne-sais-quoi » que Gérard Dessons propose, en interprète de Benveniste, d’« ériger [...] en modalité même de la recherche » (p. 216) n’est autre que ce « reste »5 inqualifiable, inquantifiable, irréductible mais tellement nécessaire par lequel la langue affirme sa poéticité intrinsèque.

8Complété par un index des notions qui met en valeur la perspective d’ensemble, servi par son élégance stylistique et sa grande fluidité argumentative, ce ouvrage se recommande, au-delà de la clarté de l’exposé qu’il renferme, par sa mise au jour de ce qui vient indubitablement réconcilier le discours linguistique et les discours multiples qu’il interprète : l’affirmation d’une manière.