Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juin 2008 (volume 9, numéro 6)
Catherine Dousteyssier-Khoze

Scénographie clinique fin-de-siècle

Bertrand Marquer, Les Romans de la Salpêtrière. Réception d’une scénographie clinique : Jean-Martin Charcot dans l’imaginaire fin-de-siècle, Genève, Droz, 2008.

1Dans Les Romans de la Salpêtrière, Bertrand Marquer étudie la figure mythique du docteur Charcot et l’immense influence qu’il a exercée sur son époque. Il tisse le réseau complexe des interactions qui se sont produites entre la pratique médicale du « Maître de la Salpêtrière » – grand spécialiste de l’hystérie et (re)découvreur de l’hypnose – et la littérature fin-de-siècle. Comme il l’indique, les liens « entre sphère littéraire et sphère médicale s’en trouvent bouleversés » et un rapport de concurrence ou de récupération s’établit entre ces deux discours aux frontières souvent poreuses.

2L’ouvrage est divisé en trois grandes articulations, intitulées respectivement « L’Empire de Charcot. Le spectre d’une influence », « Charcot à la lettre. Les romans de la Salpêtrière » et « L’Esprit de Charcot. Autopsie du regard clinique ». Dans la première partie, Bertrand Marquer va mettre en contexte les pratiques expérimentales de Charcot à la Salpêtrière, s’interroger sur l’étendue de son « empire » ainsi que sur ses modalités de fonctionnement et de réception. Il montre notamment comment Charcot, en débordant largement dans le domaine esthétique, se fait le vecteur d’une réactualisation, d’une réinterprétation de représentations anciennes.

3La deuxième partie traite de la dimension poétique du personnage de Charcot et de la façon dont il a été diversement récupéré, détourné, construit par la littérature. Le corpus étudié est fort vaste : de Zola à Bonnetain en passant par Lemmonier, Barbey d’Aurevilly et Léon Daudet, Hennique. Dans un cadre où le fantasmatique prend déjà le pas sur le « naturalisme » et le scientifique, ces écrivains se font un plaisir d’exploiter l’analogie entre femmes hystériques et démoniaques (le médecin ferait alors figure d’exorciste) et de mettre en scène un « péril hystérique » qui menacerait les fondements mêmes de la société.

4La troisième partie, enfin, se concentre sur les visions littéraires ouvertement fantasmagoriques (de Huysmans, Rachilde, Maupassant, entre autres) déclenchées par l’aspect spectaculaire des pratiques cliniques de Charcot : « Devenu le principal metteur en scène d’un merveilleux rendu scientifique, Charcot induit ainsi lui-même, par la teneur de son spectacle, une ‘lecture fantastique des leçons de la Salpêtrière’ ». La littérature va donc s’engouffrer dans la voie ouverte par Charcot et la subvertir ou la dépasser « en l’orientant vers un au-delà du regard ». Grâce à Charcot, un va-et-vient unique et particulièrement fructueux a ainsi pu s’instaurer entre pratiques médicales et littéraires, entre discours scientifique et représentation esthétique.

5Quelques petites critiques d’une étude très riche : les (trop nombreuses) notes de bas de page ont tendance à détourner le lecteur de l’argumentation principale. Certaines viennent même parfois la contredire, comme à la page 138 : alors que Mirbeau « pourtant peu disposé à s’émerveiller » est censé être conquis « par l’efficace de la mise en scène [de la leçon de Charcot] », la note correspondant à cette phrase nous dit « Mirbeau se montrait en effet peu enthousiaste » (et suit une citation à cet effet). Le style est souvent dense et, à l’intérieur d’un même chapitre, les articulations entre les différents arguments ou topoï ne sont pas toujours très évidentes. En outre, les titres parfois sibyllins des chapitres n’aident guère à se faire une vision synthétique de l’ouvrage.

6On aurait souhaité voir mise en exergue la spécificité du traitement de l’hystérique par un auteur féminin comme Rachilde. En quoi son regard diffère-t-il de celui de ses contemporains masculins ? De telles perspectives restent à explorer. Enfin, vu le nombre d’images mentionnées dans le propos, on regrette l’absence de tout appareil iconographique / illustratif.

7Mais ces quelques réserves ne doivent pas nous détourner de l’essentiel : il s’agit là d’une étude remarquable tant par la profondeur de sa réflexion que par son caractère interdisciplinaire. Les Romans de la Salpêtrière témoigne d’une immense érudition. C’est un texte souvent très stimulant qui va constituer une référence incontournable pour tout chercheur intéressé par l’histoire des idées, par les interactions entre discours scientifique et esthétique ou par la littérature et la culture de la fin du XIXe siècle.