Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mai 2008 (volume 9, numéro 5)
titre article
Aurélia Sort et Thomas Mondémé

Une somme sur la sympathie

Les Discours de la sympathie, enquête sur une notion de l’âge classique à la modernité, sous la direction de Thierry Belleguic, Éric Van der Schueren & Sabrina Vervacke, Québec : Presses de l’Université de Laval, coll. La République des lettres", 2007, 558 p., EAN 9782763784861.

1Rassemblant les communications remaniées des participants du colloque de Québec en octobre 1999, réunissant littéraires et philosophes autour du projet de définition de la sympathie aux xviie et xviiie siècles, Les Discours de la sympathie offrent la première somme sur cette notion aussi courante que complexe.

2L’un des intérêts majeurs de cette somme, du côté philosophique, est de présenter la notion de sympathie saisie au raz de ses usages, dans des contextes spécifiques (philosophique, psychologique, médical…), et par-là même soumise à d’innombrables variations signifiantes. Loin de toute conceptualisation a priori, et toujours rattachée à des gestes d’écriture précis, elle apparaît ainsi dans toute sa densité. Il est dans ces conditions beaucoup plus aisé de suivre pas à pas les éventuels changements de statut épistémologique de la notion, sa migration et sa recontextualisation dans divers champs du savoir : l’interdisciplinarité et le travail en commun exemplifient ici toutes leurs vertus intellectuelles et conceptuelles, au-delà du paradoxe qui pourrait opposer la pluralité diffractée de ces riches études de cas et le contenu sémantique du concept lui-même, évoquant au contraire la création d’une cohérence et d’un lien quasi-magique entre des phénomènes aujourd’hui considérés comme incommensurables. Au fil des pages, la sympathie apparaît comme un outil privilégié dans la réflexion que nous pouvons mener sur nos propres manières de connaître et de représenter le monde : produisant des effets de projection anthropomorphique, revenant problématiser une philosophie qui prétend parfois l’exclure, contaminant des champs lexicaux essaimant de larges domaines de l’expérience humaine, elle est à l’articulation de plusieurs grandes problématiques épistémologiques, que le présent recueil contribue à faire apparaître plus nettement.

3Du côté littéraire, de grandes tendances et une certaine unité se dégagent rapidement : la notion est d’abord souvent examinée comme faisant partie du contenu même des œuvres, dans lesquelles elle est mise en scène ; elle participe donc de leur inventio, voire constitue une véritable matrice pour l’œuvre, son intrigue ou sa signification. La sympathie peut offrir une interprétation des personnages et de leur èthos, de leur destinée romanesque, ou soutenir la leçon de l’œuvre comme, à la fin du xviiie siècle, certaines conceptions politiques dont plusieurs contributions soulignent la présence et l’importance. Elle est surtout attachée à la question de la réception de l’œuvre et de ses effets, dont la définition et le statut évoluent au cours du temps, les effets sympathiques étant peu à peu promus au rang de critère de la réussite de l’œuvre, par-delà les critères rationnels. La sympathie est donc liée, fondamentalement, au phénomène de la lecture, que ce soit la lecture savante du commentaire, ou la lecture émue des belles âmes. L’évolution de sa place dans l’esthétique est de ce fait l’objet des considérations historiques de plusieurs études de ce recueil.

4Plus qu’à l’exercice traditionnel d’introduction d’actes de colloque, J.-P. Cléro se livre, dans les premières pages du recueil, à ce qui est en quelque sorte une première contribution, mais qui, par le recul temporel et la possibilité du regard synthétique sur l’ensemble du colloque, propose déjà des conclusions sur l’analyse de la notion. Celles-ci sont organisées selon un parcours philosophique, autour d’une structure qui emprunte à la pensée kantienne, et qui prend pour guide la théorie de la fiction de Bentham ; J.-P. Cléro dégage dans la trame des communications proposées quatre grands fils qu’il propose de suivre successivement :

5— la dimension analytique de la réflexion qui s’attache à la polysémie de la notion et à son inscription dans une esthétique, une théorie de l’espace et du temps,

6— la dimension dialectique de cette notion dans laquelle il dégage plusieurs antinomies (lois physiques et lois psychiques, ouverture à l’autre ou isolement subjectif, destinée cosmique ou simple relation intersubjective, caractère direct ou indirect, médiat ou immédiat de la sympathie),

7— le traitement de la notion par la théorie des fictions qui engage la réflexion sur le terrain de la philosophie du langage et de l’esthétique cette fois au sens de Baumgarten,

8— la question de l’ontologie et de l’éthique de la notion, dès lors qu’elle a été envisagée par le filtre de la théorie des fictions.

9La réflexion, stimulante, et soulignant le bénéfice de la réunion des littéraires et des philosophes autour de cette notion, donne au recueil un point de départ hautement problématique, puisque la notion de sympathie s’y voit mise en question et passée au crible de la théorie de la fiction : la sympathie est-elle une expérience ou une invention langagière de l’âge classique ? Si c’est une fiction, est-elle recevable ? Que nous apprend cette notion sur la théorie de l’affectivité à l’âge classique ?

10Le recueil s’ouvre, avec la contribution de Patrick Dandrey, sur des questions d’étymologie de la notion. Prenant comme point de départ la définition du Französisches etymologisches Wörtebuch, qui établit que la Renaissance hérite de la notion ambivalente (physique et morale) de l’antiquité grecque, et que le sens médical ne se développe que plus tard, P. Dandrey montre par un développement brillant que c’est au contraire bien le sens médical qui assure, par le latin, le transfert de la notion du grec au français. Si cette étymologie échappe au lexicographe, c’est que les dictionnaires de l’âge classique, pour leur grande majorité, ne prennent pas en compte l’usage du latin scientifique, et que la médecine ne se met à parler français que tardivement. L’exposé se penche ensuite sur la question de la date du passage d’une acception avant tout physique à une acception principalement morale de la sympathie, en examinant son fonctionnement dans le propos amoureux (Ronsard, et L’Astrée) qui sert de « laboratoire à l’alchimie d’un imaginaire et d’un vocabulaire de la sensibilité, de l’affectivité et de la psychologie dégagées de leur carcan de physiologie scolastique et de leur statut d’images seulement analogiques ». Le renversement, selon P. Dandrey, prend place au tournant des deux siècles, comme en témoignent les œuvres de Bouhours et de Baculard d’Arnaud alors convoquées. Il s’agit d’un renversement dans l’ordre de la métaphore, entre référent et image : tandis que la sympathie physique accède au statut de métaphore, c’est la sympathie morale qui devient le référent. Et l’auteur achève sa démonstration en soulignant que ce renversement coïncide avec un tournant dans l’histoire de la médecine, qui commence à inverser à la même époque la relation d’analogie entre le corps et l’esprit, et se met à penser les maladies du corps comme des formes sympathiques de certaines maladies de l’âme.

11Cette contribution présente donc deux intérêts majeurs ; pour l’information qui s’y trouve contenue d’abord, puisque P. Dandrey retrace l’évolution de la notion elle-même, en montrant que s’y joue une dialectique entre domaines spirituel et physique, puis analyse les formes de cette dialectique par la question d’un rapport entre référent et image, et la façon dont naît le concept moderne de la sympathie. Mais aussi pour la méthode et la mise en garde qui s’y dessinent ; une histoire des concepts hérités de l’Antiquité à l’âge classique ne doit pas oublier que la langue scientifique a longtemps été le latin, et ne doit donc pas se contenter d’une simple étude lexicographique du domaine français.

12La contribution d’Eric Van der Schueren s’intéresse à la façon dont on déconstruit la notion de sympathie et son corollaire, celle d’antipathie, à l’âge classique ; elle fait l’histoire de l’abandon de ce concept métaphorique, dans la philosophie de la nature d’abord, puis dans le discours moral, au moment où on abandonne les termes de la philosophie scolastique. L’auteur étudie plus particulièrement les Maximes de La Rochefoucauld, en en montrant les implications philosophiques et les choix formels qu’elles déterminent. À partir de la question du destinataire des Maximes, la réflexion se porte également sur le terrain des rapports sociaux, de la civilité et de l’honnêteté. Puis le propos examine l’intertexte chrétien du traité sur les passions de Senault, et ses rapports avec l’œuvre de La Rochefoucauld. L’ensemble conjoint examen des idées et analyse des formes, particulièrement de la maxime.

13Hélène Trépanier propose ici une analyse du mécanisme de la sympathie à la lumière de deux pratiques sociales et culturelles différentes : dans un premier temps sont examinées la pratique et la théorie de la prédication telles qu’elles peuvent fonctionner chez le jésuite Surin alors qu’un deuxième mouvement de l’article fait apparaître de façon contrastive la question de la catharsis. Un lexique commun unit en effet ces deux cadres : toucher, être touché, voilà en effet ce qu’on attend lors d’une prédication ou d’un spectacle. Surin lui-même a une conception entièrement « sympathique » de son activité apologétique : il veut bien sûr émouvoir son auditoire, mais aussi, par la sympathie, le transformer, en créant une conformité morale ou physique. L’exemple intéressant de Jeanne des Anges, protégée de Surin, « spectacle pour tous », qui réussit bien mieux que lui à toucher les foules, permet de lancer la réflexion sur les traces de la notion de catharsis, formulée par Aristote et commentée par Racine. Un parallèle est alors dressé entre le spectacle de la possession de Jeanne des Anges et la représentation des tourments de Phèdre, toutes deux assurant potentiellement une fonction purgative et émotive extrêmement efficace que l’art prédicatoire de Surin et son exigence d’une « sympathie radicale » ne parviennent pas à atteindre.

14Le lecteur est convié par Béatrice Fink à l’examen des thèses de Kenelm Digby, chancelier de la reine d’Angleterre, sur les effets et mérites de la poudre de sympathie (en réalité souvent composée de vitriol blanc calciné…). Il ne s’agit pas seulement de ressusciter la figure singulière de Digby, voyageur intrépide et touche-à-tout insatiable, ami de Descartes, passeur entre sciences reconnues et sciences que l’on dirait aujourd’hui occultes, mais aussi d’examiner les enjeux d’une tentative de rationalisation et de clarification du discours sur la sympathie et ses effets curatifs (la guérison des plaies à distance étant le plus notable). La lecture et l’étude de la circulation du Discours fait en une célèbre assemblée touchant la guérison des plaies par la poudre de sympathie nous permettent en effet de découvrir un texte assurant la défense de la poudre contre des accusations de magie et de charlatanisme, à partir de preuves « naturelles » c’est-à-dire appartenant au champ expérimental et conceptuel de la physique et de la chimie. Digby alterne récits de cas et positions de thèses, montant ainsi une « machine à conviction » dont les principes présentent la particularité intéressante d’être pour nous totalement hétérogènes du point de vue épistémologique, certains renvoyant à l’interaction des quatre éléments dans la cosmologie ancienne, et d’autres allant puiser dans les eaux du cartésianisme naissant. Si Digby échoue à annexer complètement les effets et mérites de la poudre de sympathie au champ du « naturel », ses efforts permettent nettement de problématiser la catégorie de « l’occulte », et de l’inscrire avant tout comme construction rétrospective, dont le rôle est de faire contraste avec ce que la science valide et dévoile. Au-delà des exemples et anecdotes plaisantes autour de la personne de Digby, c’est donc une véritable problématique épistémologie que la contribution de Béatrice Fink permet d’ouvrir.

15Gerhardt Stenger commence par rappeler l’importance de la notion de sympathie chez certains moralistes, notamment comme prisme utile pour évaluer la part de l’attirance physique au cœur du sentiment amoureux. À la vision purement physiologique d’un Chamfort, s’oppose la conception moins réductionniste d’un Vauvenargues (qui connaîtra d’ailleurs une plus grande postérité) : la manifestation sympathique et érotique n’empêche pas l’élan pur et désincarné, par attraction spirituelle. Ce qui implique évidemment l’existence d’une âme spirituelle, désirante et potentiellement émue. Mais quelle place pour cette notion dans un cadre conceptuel sensualiste, à l’intérieur duquel les phénomènes mentaux sont conséquences de l’organisation physique ? Un auteur comme Voltaire conserve aux sensations une place fondamentale : tout ce qui semble leur échapper n’est que le produit d’une illusion. Dans le cadre d’une réfutation du dualisme cartésien, l’auteur rappelle que les articles consacrés à l’amour dans Le Dictionnaire Philosophique (1764) doivent être lus dans la prolongation de l’article « âme », ce qui en modifie considérablement la portée polémique et conceptuelle. Il s’agit aussi de procéder à la réévaluation de l’anthropologie voltairienne, souvent jugée attardée ou problématique, car foncièrement marquée par les préjugés du temps, mais comportant cependant des intuitions intéressantes. G. Stenger évoque alors la figure d’un Voltaire nominaliste qui voit dans le simple usage des substantifs la seule et unique raison d’attribuer une existence spécifique à une entité appelée « âme ». Dans ce cadre prend place une double critique dont les cibles principales sont Aristote et Descartes, à partir du refus de l’existence d’une âme immatérielle comme siège de certaines des principales facultés humaines. Voltaire situe en effet l’homme et l’animal sur un plan comparable, gradué en complexité, mais sans présupposer d’écart métaphysique ou ontologique entre les deux. L’entreprise voltairienne contribue alors à l’affaiblissement de la notion d’amour spirituel : les hommes et les animaux ont la même base instinctive dans ce domaine, mais l’homme a pu faire preuve d’imagination et de sophistication dans la pratique des désirs et des plaisirs. Cette mise en contexte des pensées sur l’amour, l’amour-propre et l’amitié à partir de la notion de la sympathie, et le questionnement du rôle que jouent les sens et la sensualité dans une telle problématisation chez Voltaire indiquent donc assez nettement la constitution d’un matérialisme sensualiste cohérent permettant de penser la sympathie dans les domaines spirituel comme sensuel.

16Le regretté Jacques Proust interroge ici la postérité de cette notion, jusque dans ses dissimulations, au cœur de l’entreprise encyclopédiste. À partir de l’analogie des « cordes vibrantes sensibles », chère à Diderot, mais que l’on retrouve aussi chez Hume, une question est lancée : la sympathie n’est-elle qu’un réservoir métaphorique dont l’usage et la tradition assurent le succès figural ? Si l’on prend en compte les réserves critiques d’un d’Alembert sur les notions de sympathie et d’antipathie dont il souligne l’absence de réelle productivité heuristique, l’attitude de Diderot apparaît comme l’exemple d’une opinion marginale chez les encyclopédistes : de telles notions apparaissent en effet dans certains articles, mais plus sur le mode du constat que de l’explication raisonnée. D’où vient alors le succès de cette image du clavecin sensible chez Diderot, malgré toutes les réserves de ses collaborateurs, et le poids métaphysique qu’elle charrie ? La solution se trouve peut-être dans les débats de l’époque autour de la médecine chinoise, que l’on sait très critiquée par Jaucourt notamment. Il faut en effet rappeler l’intervention d’auteurs comme Menuret de Chambaud dans la rédaction de certains articles hostiles à la médecine mécaniste et réhabilitant une vision organiciste et potentiellement sympathique du corps humain. Dès 1759, chez certains penseurs et médecins, apparaît l’idée que les reproches couramment adressés à la médecine chinoise (hétérogénéité pratique et épistémologique, manque de nouveauté et de cohérence) pourraient venir plutôt d’un travail de traduction déficient, et d’une maîtrise incomplète de l’arrière-plan philosophique qui donne sens à de telles pratiques et à de telles descriptions. Pour les chinois le corps est organisé par un réseau de correspondances sympathiques, internes (les organes entre eux, l’esprit et le corps non distingués) et externes (les rythmes des pouls selon les saisons…). Diderot a lu les observations de Le Comte, et du Père Du Halde sur les pratiques orientales : il voit que le nœud de ces pratiques est la sympathie, difficilement manifestée et pourtant fonctionnelle. Celle-ci peut alors jouer le rôle d’une éventuelle machine de guerre dans la polémique contre le mécanisme en physiologie. Au-delà de la mise en valeur de la proximité de Diderot avec la pensée chinoise d’unité entre homme, nature et matière, largement immanentiste, de telles considérations permettent d’introduire une réflexion réelle sur la pluralité des principes médicaux effectifs selon les aires culturelles. La médecine apparaît dans ce cadre comme un art du contexte, plus que comme science univoque.

17La sympathie est ici examinée comme l’une des vertus principales de la République des Lettres. Au fondement de celle-ci se trouve en effet ce que l’on pourrait décrire comme une charte d’amitié. Cette amitié, comme le souligne Emmanuel Bury, est à la fois la conséquence du partage du savoir et l’une des déterminations qui influent sur sa production même. L’amitié, en somme, est une des composantes principales de l’ethos du savant. L’auteur souligne alors l’importance du jeu entre ethos et captatio chez ceux qui proposent des hypothèses innovantes. La sympathie assure ici à elle seule un espace possible pour le discours. Si la « révolution scientifique » a aussi été comme le souligne E. Bury, une révolution rhétorique (dont le but fut de transformer des paradoxes en opinions admises), force est de constater que l’amitié savante assure à certains développement paradoxaux un premier espace de déploiement, en toute sécurité. Le modèle de la conversation remplace alors celui de la disputatio, sur lequel pèsent d’autres contraintes intellectuelles et conceptuelles. La constitution d’un espace spécifique, à mi-chemin entre le public et le privé (du cabinet aux académies), l’importance des diverses correspondances permettent alors la mise en valeur d’hypothèses parfois impubliables dans l’espace institutionnel du savoir. L’auteur étudie alors précisément certains cas illustrant cette heuristique nouvelle et « libérée », notamment la stratégie d’effacement employée par un Descartes : il s’agit ici d’éviter la polémique et l’attaque ad hominem, et de laisser le public s’habituer à des nouvelles idées sans passer par les formes habituelles de l’argument d’autorité. L’insinuation progressive d’une nouvelle doxa est ici capitale. Ces exemples sont prolongés par des réflexions épistémologiques explorant les liens entre le concept de paradigme (que l’ont doit à l’histoire des sciences khunienne ou post-khunienne) et la notion d’univers doxal (héritée plutôt des théories de l’argumentation). En dernière analyse, la rhétorique mondaine de la sympathie et les réseaux qu’elle emprunte ne sont pas qu’un moyen de diffuser des connaissances qui auraient pu être obtenues autrement. Ce qui se joue ici, c’est la constitution d’un espace où se nouent éthique, pathétique et noétique, qui permet la progression des connaissances et leur pénétration progressive des univers de croyance.

18Olga Smyth, à travers un exposé clair et précis, cherche à dessiner la place du concept de sympathie dans la théorisation des Belles Lettres, en France et en Angleterre, au xviiie siècle. Elle se situe dans le contexte des recherches récentes et fécondes sur l’affectivité au xviiie siècle, particulièrement dans le roman, et montre le rôle de la réhabilitation de l’irrationnel, du sentiment et de la sensibilité, à travers la pensée de Malebranche au premier chef, dans le renouvellement de la réflexion esthétique de cette époque. Elle démontre la différence qui existe de ce point de vue entre les penseurs anglais et les Français, qui développent les uns et les autres un lexique Malebranchien : avec la promotion de l’affectivité dans la philosophie, en Angleterre, la théorie littéraire du xviiie siècle se met à concevoir la beauté selon le rapport du percepteur à l’objet de la perception, et l’expérience esthétique devient le fondement de rapports sociaux marqués par la sympathie et la bienveillance naturelle. Alors qu’en France, dans ce même contexte philosophique, la conception objectiviste du beau est maintenue, pendant que la diversité du goût est fondée sur des différences physiologiques, la « délicatesse des organes », de sorte que le discours sur l’esthétique « fournit les bases d’une nouvelle théorie de la hiérarchisation sociale » (p. 145). La démonstration est convaincante, établissant nettement les concepts de la pensée Malebranchienne sur lesquels elle s’appuie, et parvient à établir ce qui fait le fondement philosophique de la « belle âme ».

19 La communication de Jean-Philippe Grosperrin propose une lecture littéraire de la notion et examine les différentes modalités de la présence de la sympathie dans La Nouvelle Héloïse. L’auteur dégage avec précision la profondeur et la complexité de la notion dans le roman, depuis l’influence astrale qui préside aux affinités électives, jusqu’à l’empathie et à la compassion naturelle, et au pouvoir de contagion. Mais surtout, il montre que la sympathie y est marquée par diverses tensions entre spirituel et physique, communion des âmes et communication concrète, méditation et immédiateté, silence et rhétorique, qui sont au coeur même de l’intrigue romanesque, du genre épistolaire, et de l’amour qui s’y joue. C’est à partir de l’exposé convaincant de ces différentes tensions que J.-P. Grosperrin propose une réflexion stimulante sur la relation de ces significations de la sympathie avec la conception musicale de Rousseau, et avec l’insertion de vers lyriques dans le corps des lettres du roman. La musique est pour Rousseau la langue du sentiment des belles âmes, et non une mécanique qui provoquerait simplement des vibrations sympathiques ; et le roman, mettant en scène la découverte enthousiaste de la musique italienne par Saint-Preux, est précisément le lieu de l’expression de cet « effet insinuant de la musique » (p. 160), à travers la dimension immatérielle de la sympathie, et l’avènement d’ « un certain unisson d’âmes », selon la formule de Saint-Preux qui donne son titre à l’article. Dans ce cadre, J.-P. Grosperrin montre que l’insertion des vers lyriques italiens a plusieurs effets et plusieurs fonctions dans les lettres des épistoliers : signe de reconnaissance de certains happy few, les citations viennent poétiser l’écriture et donner au « sentiment intersubjectif une tonalité idéalisante, pastorale parfois, héroïque souvent » (p. 162). C’est donc à une « sublimation poétique de la sympathie » (p. 163) que se livrent ces insertions, comme en témoignent quatre exemples qui tous mettent en jeu un univers pastoral particulièrement propre à l’idéalisation du sentiment et à la mise à distance romanesque. À travers ces différents exemples, l’auteur dégage également la valeur argumentative de chaque insertion et la façon dont le détour poétique sert de fondement à l’actualité de la lettre. Enfin, ces vers italiens, et particulièrement ceux de Métastase, sont le moyen d’introduire dans les lettres une vision héroïque fondée sur le sentiment de l’admiration, condition du sublime romanesque.

20Le propos permet donc d’appréhender la complexité de la notion de sympathie à travers l’écriture d’un auteur qui a, justement, exploré cette complexité, et réalisé une forme de synthèse entre les visions anciennes et modernes du sentiment. Au terme de cet article, il est également évident que la notion de sympathie fournit un fil directeur tout à fait pertinent pour la lecture, l’analyse et l’interprétation du roman.

21On retrouve la dimension analogique et les principes physiques de la sympathie avec l’article de Marc-André Bernier, dans lequel les dimensions rhétorique et épistémologique de la notion sont examinées conjointement. L’auteur se propose en effet d’étudier le rôle du concept dans la fondation d’une philosophie chez Sophie de Condorcet, en mesurant les inflexions qu’elle apporte à la pensée d’Adam Smith : Sophie de Condorcet oriente d’abord la notion de sympathie dans un cadre plus fortement matérialiste et sensible. Par la référence au rôle de l’éloquence du corps dans la communication sympathique des émotions, les « tableaux de sensation » renouent aussi avec la conception rhétorique de la sympathie comme transmission pathétique d’émotions par une actio. Mais surtout, l’auteur insiste sur la dimension politique de la conception de la sympathie par S. de Condorcet, qui en fait une loi naturelle et égalitaire. Le propos, clair et structuré, montre de façon convaincante que S. de Condorcet opère « une radicalisation de la pensée d’Adam Smith qui, en imprimant un tour à la fois matérialiste et sensualiste, oratoire et révolutionnaire à la conception de la sympathie, a d’abord pour conséquence de réactiver le sens physiologique de celle-ci » (p. 179). L’article se veut également plus généralement un exemple de la manière dont la pensée française utilise la philosophie anglaise au xviiie siècle, stimulant la réflexion sur ce point.

22Jean-Claude Bonnet envisage la sympathie comme passion sociale fondatrice de toutes les communautés, et en particulier littéraire et politique. Il s’intéresse à un écrivain, Mercier, à sa vocation et à sa façon de concevoir l’écriture, l’expérience littéraire et la communauté des gens de lettres, marquée du sceau de la sympathie. Il montre comment ces conceptions conduisent à l’idée de la nécessité d’une critique littéraire fondée sur l’admiration et l’empathie, et qui rejette les mauvaises passions et la polémique. L’article propose une incursion dans la vie de Mercier et un panorama de la vie littéraire de son époque par le biais de la notion, mais examine aussi ce qui pourrait être une poétique de la sympathie, à la façon dont Mercier observe et décrit ses contemporains. L’ensemble est plutôt descriptif que démonstratif, très informé et richement nourri d’exemples.

23La communication de Gaëtan Brulotte nous emmène sur les terres peu explorées de la littérature érotique, pour montrer le rôle qu’y joue la sympathie instantanée, entendue comme attraction physique, synonyme de désir. Il montre que dans les romans érotiques, la linea amoris traditionnelle est abandonnée au profit de la seule intelligence des corps. L’auteur étudie les problématiques de la notion de sympathie à travers ce corpus : la question de l’égalité, sexuelle et sociale, la jouissance mimétique, l’immédiateté conduisant à l’inconstance. Du point de vue de la réception interne et externe, il montre comment le jeu des points de vue permet une variation de la sympathie du lecteur autant qu’un échange intersubjectif des expériences, et comment la question de l’identification sympathique du lecteur est au cœur des préoccupations des romanciers. Là encore, l’article examine donc à la fois la conception de la sympathie qui se donne à voir dans le contenu des romans et dans leurs intrigues, et sa vision plus proprement littéraire, comme notion permettant de comprendre l’expérience de lecture, sur le modèle de l’expérience du théâtre ou de la peinture.

24Catherine Gallouët-Schutter rapproche deux textes de facture éloignée, Les Effets surprenants de la sympathie de Marivaux et les Illustres Françaises de Challe, publiés la même année, en comparant leur usage de la sympathie. L’auteur montre que les deux auteurs considèrent la notion selon ses deux aspects complémentaires, sa dimension physiologique et sa dimension sentimentale. Mais elle veut surtout mesurer la part et l’importance de la sympathie dans la réception du texte, telle qu’elle est envisagée dans les paratextes de ces deux romans, et dans son rapport à la conception de la fiction. C’est dans la dialectique de la vérité et de l’illusion que se construit différemment la sympathie du lecteur dans le roman de jeunesse de Marivaux et dans celui de Challe : C. Gallouët Schutter montre clairement que si dans l’œuvre de Challe c’est le « réalisme » qui doit conduire le lecteur à « s’intéresser pour » l’intrigue et pour le personnage, Marivaux construit au contraire une forme de roman baroque dans lequel le plaisir sympathique du lecteur repose sur une conscience de la fiction, et où la réussite de celle-ci se mesure à l’effet qu’elle produit. Et elle suggère de façon tout à fait intéressante que ce roman de Marivaux marque, par un échec mis en scène de la diégèse, l’avènement progressif du discours qui sera le fondement des romans suivants et de la création d’un « cercle de sympathie ». Dans les deux cas, la recherche des deux romanciers porte bien sur l’intérêt qu’il faut susciter et maintenir, parce qu’il est à la base de la relation de sympathie entre le lecteur et le texte.

25C’est un nouveau parcours historique de la notion que propose à son tour Jacques Wagner. Il commence par rappeler l’évolution, du xviie au xviiie siècle, de la sympathie comme correspondance magique à une relation de compassion et d’intérêt. L’auteur cherche dans les mises en scène de la sympathie, chez Marivaux, chez Voltaire en 1734 (Lettres philosophiques), à dégager les caractéristiques d’une sympathie « moderne », fondée sur l’esprit et la volonté plus que sur un destin naturel. Puis, avec la tendance ironique de la pensée du siècle, c’est selon lui le seul versant de la sympathie comme sentiment altruiste qui se développe. Il examine en effet les différents degrés d’échec de la sympathie, chez Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique de 1764, pour montrer que la notion y perd sa facilité originelle, du fait des obstacles qui s’opposent à la naissance de la sympathie intellectuelle, les préjugés, les dogmatismes, et notamment religieux. De ces échecs ne subsiste que la sympathie naturelle, morale, que tout homme et surtout tout philosophe peut concevoir envers son prochain et envers les bêtes, et qui est assimilée à la bienveillance. La démonstration permet donc de compléter le regard historique du recueil à travers la définition précise et la description de l’évolution de la notion chez un écrivain-philosophe particulier.

26Le long article de Thierry Belleguic mène une étude de la notion chez Diderot. Il propose en premier lieu de lire La Religieuse comme une œuvre de circonstance, dans un contexte biographique marqué à l’époque pour Diderot par les défaites de la sympathie. L’auteur veut démontrer que La Religieuse est héritière d’une période de la vie du philosophe qui révèle la puissance d’une dimension matérialiste de la sympathie, comme inscrite dans la matière et dans les corps et régie par les lois de la physiologie et de la chimie. Il se demande alors : « Et si le roman nous donnait, en acte, une leçon sur les effets et méfaits d’une sympathie acquise à l’ordre matérialiste ? » Le roman mettrait en scène la séduction opérée via la sympathie, permettant la remise en cause de la foi et de la loi morale. T. Belleguic commence par poser la figure de Suzanne dans l’ambivalence de l’innocence et de la séduction, dans un exposé très nourri et documenté, notamment à travers les réflexions de Diderot sur la représentation picturale, dont on a déjà pu mesurer l’importance des liens avec le concept de sympathie. Mais l’essentiel de l’article réside peut-être dans l’étude des réseaux lexicaux physiques et physiologiques qui tissent l’œuvre. Il montre ainsi comment la réflexion sur deux phénomènes problématiques de l’époque, la convulsion et l’inoculation, nourrit la pensée de la contagion passionnelle chez Diderot, et par là de la sympathie. Le phénomène de la contagion, ainsi que la loi de l’action et de la réaction déterminent aussi l’étude des rapports entre personnages. Et au terme de ce parcours à travers les grands moments du roman, T. Belleguic réaffirme le lien de la rhétorique pathétique et de la contagion, et cherche en définitive à montrer que la fiction n’est pas seulement une illustration de la théorie, mais aussi, et avant tout, un laboratoire pour celle-ci ; et de fait, c’est bien une méthode expérimentale qu’il décèle dans l’écriture et la progression du roman, en faisant une véritable enquête anthropologique sur les passions et la sympathie, à tous les niveaux, internes et externes.

27Mladen Kozul insiste à son tour sur les rapports de la sympathie morale et physique dans un article qui s’intéresse à leur actualisation dans le roman, en soulignant le fait que ce genre est au xviiie siècle « souvent le lieu de la mise en forme d’un savoir prohibé » (p. 327). De fait, l’auteur montre, à travers les exemples de romans choisis (Manon Lescaut, la religieuse et Justine), la mise en scène des paradoxes de la notion de sympathie et du mécanisme analogique, sur le plan corporel. Il démontre notamment de façon particulièrement convaincante l’illustration, par La religieuse, des théories physique et physiologique qui se trouvent dans les Eléments de physiologie de Diderot. Mais surtout l’article offre, indirectement, une synthèse des différents aspects traités dans les communications littéraires du recueil : analogie avec la musique, question de la catharsis, de la mise en roman et du rapport au récit, rôle de la parole narratrice dans l’appel à la compassion, image du lecteur impliqué, moralité de l’œuvre et intérêt du lecteur pour un personnage immoral, tension entre movere et docere… Et il finit par montrer que, dans ces trois romans, c’est dans le récit des souffrances du corps que le discours peut mettre en place une rhétorique « de proximité » (p. 341), qui fait appel à la compassion comme vertu morale et sociale.

28Monique Moser-Verrey remarque d’emblée que le mot « sympathie » est lui-même étranger au vocabulaire goethéen, mais que la question des affinités est posée de façon éclatante, dans un roman célèbre qui invite à l’examen du croisement entre discours scientifique et discours romanesque. L’auteur explique en effet comment, chez Goethe, la conviction de l’unicité de la nature permet l’emploi de la métaphore chimique pour explorer le domaine des rapports humains. Les relations entre les personnages apparaissent alors comme autant de modélisations de configurations sympathiques et antipathiques différentes. Monique Moser-Verrey souligne également l’importance de l’expérimentation visuelle, notamment celle proposée par la Capitaine dans son cabinet de chimie, pour la compréhension des mécanismes sympathiques. Le roman serait alors l’équivalent littéraire de ce cabinet permettant monstration et compréhension de phénomènes précis et complexes, « où les cœurs se comportent comme les substances ». Au-delà du programme narratif que l’on peut tirer des lois chimiques, l’épisode du cabinet explique aussi comment on attribue par sympathie des états d’âmes et des raisonnements aux personnages de papiers, comme le font les protagonistes de l’histoire face aux substances qu’ils voient interagir. Une place est laissée à la possibilité d’une lecture alchimique de l’œuvre, avant que l’on assiste à l’analyse du personnage d’Odile (grâce aux figures de la « dispersion » et du « précipité ») comme être de l’attraction, portant une médiation profonde sur l’interdit de l’inceste et le lien entre affinités chimiques et familiales, selon une clé livrée par Charlotte elle-même au début du roman.

29Dès son titre, l’article de Jean-Pierre Cléro laisse apparaître la possibilité d’une faille originelle au centre même du concept de sympathie. Une faille de nature antinomique en l’occurrence, ce concept rassemblant des exigences et des postulats difficilement conciliables.

30Si Le Traité de la nature humaine de Hume semble réaliser la rupture de la notion d’avec ses attaches cosmologiques anciennes (elle devient circonscrite au domaine du psychisme humain, et tout le reste n’est que projection), le but de l’article est aussi d’examiner le trajet et les mécanismes, parfois non interrogés, de cette restriction du champ d’application. La sympathie occupe en effet sur l’échiquier de la philosophie humienne un ensemble de positions contradictoires : outil dogmatique d’affirmation de la nature humaine (indice d’une commune ressemblance de tous les hommes), elle est aussi minée dans ce contexte, et finit par s’autodétruire, victime de son éparpillement conceptuel. La notion commence par prendre place au sein d’une théorie naturaliste, mais la nature apparaît bientôt moins comme le fondement que comme le produit de la sympathie ! L’auteur démontre en effet précisément qu’en scrutant les effets de la sympathie, on inverse sa relation à la nature telle qu’on l’avait premièrement perçue. A priori, pour Hume, aucun devoir ne peut nous être imposé par la morale s’il n’a pas déjà été ressenti comme naturel. En réalité l’obligation peut créer la sympathie morale, par conformité sociale. Une affectivité seconde, oblique, se crée régulièrement dans le monde social : elle est ensuite prise dans une illusion naturaliste qui la donne comme première. La sympathie n’est donc pas ici le résultat de la nature, mais devient l’agent de production d’une nouvelle nature, largement illusoire. La sympathie est donc le lieu d’une véritable antithétique, étant elle-même contradictoire. Au fil d’analyses extrêmement précises est notamment souligné le danger que représente la sympathie : elle donne l’illusion de sensations, et par là montre que les sensations ne viennent pas toujours en premier, avant les idées, qu’elles peuvent être construites, en somme, ce qui risque de faire tanguer la philosophie humienne, jusqu’ici dans des eaux clairement empiristes, du côté du symbolique. Il s’agit enfin de voir dans l’usage que fait Hume de la sympathie une préfiguration de la théorie des fictions. Par un argumentaire convaincant, et malgré sa réfutation benthamienne (au sein de la théorie des fictions elle-même), J-P. Cléro établit la place importante que pourrait y occuper la notion de sympathie, comme une sorte d’échelle que l’on finit par rejeter une fois la théorie constituée.

31À certains égards, Hume risque d’apparaître comme un penseur schizophrène, notamment car sa théorie de la croyance (aux conséquences largement anhistoriques et sceptiques) se révèle problématique lorsqu’il s’agit de rendre compte de la connaissance historique. Dario Perinetti nous met donc en face du cas intéressant d’une théorie qui ne cadre pas avec une pratique courante chez son auteur (Hume étant à l’époque, on le sait, essentiellement connu comme historien). Certains critiques ont pu chercher dans le principe de sympathie la clé de l’articulation. Il permettrait de penser le domaine historique comme soumis à d’autres lois épistémologiques que celui des sciences de la nature. On se retrouverait ainsi face à la curieuse figure d’un Hume proto-diltheyien. Mais l’auteur entend montrer que la conception humienne de la connaissance historique emprunte aussi bien à sa théorie de la croyance qu’au principe de sympathie. Celle-ci apparaît comme un complément nécessaire, mais non suffisant au sein d’une épistémologie globale plus nuancée que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Il s’agit en somme de se livrer à la reconstruction d’une philosophie humienne cohérente de la connaissance historique, et de procéder dans ce cadre à la réévaluation des bénéfices épistémiques du principe de sympathie. Après avoir examiné le rôle de la sympathie comme facteur d’interprétation d’événements historiques, via la notion de nature humaine (qu’il faut plutôt voir chez Hume comme une combinaison changeante de disposition de bases, et non comme une identité transhistorique absolue), D. Perinetti insiste sur sa définition comme faculté cognitive, en montrant cependant qu’elle ne peut s’imposer comme un principe remplaçant totalement la croyance en ce qui concerne l’épistémologie historique humienne. Elle ne transmet des renseignements que sur des états de fait moraux. Nous pouvons d’ailleurs sympathiser avec des états moraux fictifs, ce qui fait que la sympathie seule n’est pas un outil épistémologique suffisamment discriminant. C’est de fait un tri qu’elle effectue, mais à partir de matériaux déjà légitimés selon les principes de la croyance au sens humien du terme. On voit ainsi resurgir chez Hume une épistémologie historique précise et nuancée qui conjugue réquisits de la croyance et apports de la sympathie.

32À partir d’une réflexion de Pierre Macherey montrant en quoi la sympathie peut servir de concept expliquant la pénétration du politique dans le mental et dans le vécu, sous la forme d’un sentiment du collectif (et dont la conversion en sentiment collectif est un enjeu majeur du politique), Spiros Tegos explore l’inscription de l’affectif dans les rapports sociaux. Cette exploration prend la forme d’une mise en regard critique des notions de sympathie chez Hume et de pitié chez Rousseau. Sur la base d’une commune ambition, constituer quelque chose comme une science de la nature humaine, et d’un commun rejet (rester cependant à distance du « droit naturel »), les deux auteurs insistent sur l’imbrication réciproque du social et du passionnel. Alors que chez Hume, la sympathie fait apparaître des liens persistant avec l’ancienne acception biologique et cosmologique du terme, chez Rousseau, le concept de pitié évolue selon les œuvres : pensé comme un instinct vital fondamental et spontané dans le Deuxième discours, il apparaît plus nettement comme une construction possible dans l’Émile Dans les deux cas, la sympathie et la pitié apparaissent comme des points d’articulation entre univers social et univers naturel, et permettent de penser les rapports entre humain, non-humain et sur-humain.

33Philip Knee part de l’analyse harendtienne de la politique comme tentative de dissimulation de ses enjeux dans la spontanéité et l’immédiateté d’un mouvement collectif. Cette idée est en effet à la base de la politique moderne : celle-ci doit se constituer en toute transparence, comme un outil maniable et univoque au service de la société. Le paradoxe est ici très net : il s’agit construire la transparence et fabriquer le lien social, deux entités qui devraient être du domaine du donné. Ce paradoxe est alors pointé à la racine de la politique rousseauiste, ici qualifiée de « politique de la sympathie », car elle exige la communication et le partage des sentiments sur le plan du collectif. Cette « politique de la sympathie » est elle-même contradictoire conceptuellement parlant : si la sympathie est conçue comme union irréfléchie des âmes et sentiments, par opposition au calcul et à la construction politique, la politique doit alors se définir comme une sorte de palliatif, une compensation de l’absence de la sympathie ou de son impossible réalisation. L’auteur mène alors plusieurs analyses croisées: celles de la notion de sentiment, de la dégradation du sentiment par sa représentation, et des remèdes que l’on peut y trouver. Il s’agit par exemple de mettre en place les conditions psychologiques de la sympathie via les mythes et les fables (ou l’exemplarité des grands personnages). Ce qui permet aussi de relever le paradoxe de l’apparition d’une sincérité théâtrale, d’une rhétorique de la confession et de l’aveu, qui reconduit le spectacle là où elle prétendait l’exclure. L’auteur examine alors de façon tout à fait intéressante le volet littéraire des œuvres de Rousseau : celui-ci apparaît comme le refuge de la sympathie à l’heure où la possibilité d’une politique axée sur cette notion semble de plus en plus improbable. Par une suite de comparaisons serrées avec Pascal et Montaigne, l’auteur dénoue les fils de la sympathie et de ses enjeux, notamment dans l’impossible projet d’une peinture de soi. Cet examen des apories de la mobilisation rousseauiste des notions de pitié et de sympathie, nous met face à la constitution problématique mais captivante d’une politique-anti-politique.

34Si Walter Benjamin note que chaque version de la philosophie doit poser de nouveau le problème de la représentation, Carsten Heinrik Meiner commence par mettre en doute la pertinence de cette analyse à propos de la Critique de la Raison pure de Kant, qui si elle est bien « révolution copernicienne » en matière philosophique, semble laisser de côté la question de la représentation, notamment du point de vue du style. Mais l’ « absence de style » qu’on a cru y voir est-elle totalement probante ? Ou la question doit-elle être posée différemment, et pas en des termes analogiques (un style représentant analogiquement une pensée)? Pour l’auteur, la pensée est chez Kant totalement intégrée à une syntaxe, à un style qui ne peuvent dès lors être vus comme des représentants analogiques de ce qu’ils incarnent véritablement. L’intérêt du concept de sympathie dans le cadre d’une telle interrogation apparaît alors. Le postulat est qu’une nouvelle pensée s’accompagne d’un nouveau style comme d’une sorte optique, ce qui présuppose un pathos destiné à faire accepter cette optique. L’auteur note cependant d’emblée que le préfixe sym- indique que le nouveau style s’impose « à pas feutrés ». Pathos et ethos sont alors les principales notions rhétoriques convoquées dans l’analyse stylistique entreprise. Du point de vue du pathos, Kant est d’emblée du côté de la « douleur épistémologique », ce qui se présente comme la mise en scène d’une sympathie avec les problèmes internes au fonctionnement de la raison (antinomies de l’entendement, dialectique transcendantale interne à la raison pure, ainsi des affirmations passées comme par contrebandes par le mécanisme des jugements analytiques). Il s’agit ici de s’installer « sympathiquement » dans l’obscurité de la raison sans pour autant renoncer à projeter une lumière scientifique sur quelques-uns de ses modes de fonctionnements. Il faudra alors jouer sur la fiabilité d’un certain ethos discursif : la stylistique kantienne est aussi une heuristique. Le style kantien se veut en effet moyen d’articulation entre ce qui ne cesse de se présenter comme une conflictualité immanente à la raison, et la possibilité de sa présentation stylisée et scientifique : on reste fidèle à cette obscurité constitutive en l’explorant par des « fictions prudentes ». En somme, la sympathie pour les problèmes de la raison se divise naturellement en un pathos qui se soumet au problème, en fait l’expérience, et un ethos qui cherche des solutions et des moyens de le maîtriser, notamment par la stylisation et la fabrication de fictions prudentes.

35L’article de Charles T. Wolfe propose une étude des questions normatives chez Adam Smith à partir d’un cadre terminologique et conceptuel emprunté à une rencontre manquée entre Foucault et Habermas au début des années 80. Nancy Fraser forge à l’époque le terme de « crypto-normativité » pour mettre en lumière un défaut dans la pensée foucaldienne. Cette expression pointe en effet l’impensé normatif dans un discours qui se présente sous les espèces du descriptif, et qui problématise par ses attaques la légitimité de toute communauté intersubjective. À partir de cela, l’auteur propose une exploration des rapports entre le devoir-être et l’être dans le cadre de la pensée de la sympathie développée par Smith. Dans sa Théorie des sentiments moraux, ce dernier prétend fonder le caractère proprement moral de l’être humain sur de nouvelles bases. Il s’agit en somme d’expliquer les sentiments moraux et l’équilibre social qui en découle à partir de la notion de sympathie. L’auteur note d’emblée que le livre de Smith est à cet égard un livre largement performatif : les stratégies d’implication du lecteur qu’il met en œuvre font appel à nos sentiments de sympathie, en les mettant en marche dans la constitution énonciative du propos. Smith propose une définition de la sympathie qui évolue par paliers : celle-ci est à la fois faculté de projection à la place de l’autre, résultat de cette projection, comparaison du sentiment premier avec le sentiment sympathique, et émotion produite par cette comparaison (plaisir ou déplaisir, en somme approbation ou désapprobation). Elle pose de fait un problème de nature causal : avons-nous de la sympathie pour une action bonne parce qu’elle est naturellement bonne, ou jugeons-nous cette action bonne sous l’effet d’une sympathie première ? La sympathie, en tant que désir de projection, apparaît bien comme une cause. Après une analyse de l’importance de la sympathie avec les morts (qui est avant tout une affaire interne à la conscience du sujet) pour la stabilité de la société, et de celle de la figure du « spectateur impartial » dans la constitution de nos jugements et décisions, la sympathie apparaît nettement comme un des instruments du va-et-vient constant qui constitue l’être toujours social de l’homme, dans un processus progressif de projection et d’intériorisation des normes.

36Daniel Dumouchel propose un parcours dans le domaine tragique, afin d’analyser la façon dont le xviiie siècle témoigne d’une nouvelle conception de l’expérience esthétique (notamment la promotion du sentiment au détriment de la raison) et de la subjectivité à l’œuvre dans cette expérience. Il montre en effet comment la pensée des « plaisirs paradoxaux » est reformulée par « l’émergence d’une subjectivité esthétique d’un genre nouveau », en montrant l’influence des questions posées au début du siècle par Du Bos à propos du paradoxe de l’expérience tragique, le plaisir pris à la représentation de la souffrance, lié au mécanisme de la compassion. Après un résumé précis de la pensée de Du Bos sur ce point, il la compare avec celle d’E. Burke, qu’il explicite également. L’analyse du paradoxe de la sympathie chez le philosophe anglais, à la fois passion sociale et mouvement de conservation de soi qui conduit au sentiment du sublime, est particulièrement claire. D. Dumouchel explique comment Burke accentue encore le refus de Du Bos de considérer la fiction comme la source des émotions de la représentation, en considérant la sympathie comme source du délice tragique. Puis le propos s’intéresse, en ayant toujours à l’esprit la réflexion de Du Bos, à Lessing, à travers ses écrits et ceux de ses contradicteurs, et à Diderot ; il s’agit de comprendre la façon dont ils traitent la question de la catharsis, de la fonction morale de la tragédie, et surtout, pour Lessing, la définition de la pitié comme sentiment philanthropique de proximité, mais non de fusion sympathique. Puis c’est dans la réflexion sur les « sentiments mêlés » de Mendelssohn et dans la constitution, à travers cette réflexion, d’une théorie de la subjectivité, que D. Dumouchel mesure l’influence de Du Bos, et enfin dans la théorie de la tragédie et du pathétique de Schiller. Il montre à travers ces différents exemples l’importance du paradoxe de la proximité et de la distance qui est à la source du plaisir tragique, et de la façon dont il a été théorisé par Du Bos sur le terrain des affects et de la sympathie. L’explicitation des propos théoriques des auteurs convoqués est tout à fait utile et éclairante, de même que les parenthèses explicatives sur différents points de l’articulation de leur réflexion.

37La postface de J.-P. Cléro met à profit le recul temporel pour proposer une autre lecture des débats (preuve que tout lecture, sympathique ou non, est contextuelle). Elle s’ouvre sur une inquiétude surprenante : ce colloque, largement consacré aux XVIIe et XVIIIe siècles était-il utile à l’heure où nous disposons d’analyses phénoménologiques précises de la notion de sympathie, dues à Max Scheler, et dans lesquelles l’historial semble épistémologiquement dominer l’historique ? L’un des grands intérêts de cette postface est notamment de répondre à cette inquiétude, et de montrer à partir d’une relecture de Scheler, que le travail historique et empirique est mieux fondé et plus nettement réalisable que l’articulation historiale et a priori d’une logique de la sympathie. Avant cela, J.-P. Cléro souligne l’impressionnante longévité des conflits portant sur la réalité positive et l’intérêt heuristique de la notion. Comment comprendre cette longévité malgré les critiques apparemment définitives d’un Pascal par exemple ? Cette notion-phénix semble en effet toujours renaître de ses cendres, en psychanalyse ou ethnologie notamment. L’auteur revient de façon tout à fait convaincante sur le caractère largement amphibologique du concept de sympathie, en montrant que les contradictions et les difficultés surgissent quelles que soient ses différentes acceptions (autour des notions de « contexte », et de « moi » notamment). Si la notion est importante, notamment dans le champ politique, elle doit plutôt être envisagée de façon fictionnelle comme un outil pratique et conceptuel plus que comme un terme décrivant une réalité facilement isolable. Dans le domaine de l’interprétation des textes et du symbolique, elle se révèle toujours à l’origine d’une série de déplacements difficilement maîtrisables comme le prouve une lecture croisée de Lacan, Bentham ou Hazlitt. Intervient alors un examen critique de ce que la pensée du XXe siècle prétend nous apprendre de la sympathie, et de la contradiction performative à laquelle elle donne lieu chez Bergson, car sa théorie de l’intuition, dans laquelle la sympathie joue un rôle central est justement fondée et défendue avec les outils dont elle prétend faire l’économie: ceux de la pensée analytique et symbolique. De façon générale, on assiste chez Bergson à un véritable brouillage référentiel dès qu’il s’agit de définir l’objet précis avec lequel on sympathise (vers d’un poème, inspiration, intention artistique, état d’âme lors de la composition…quel est le point d’aboutissement, la polarité d’une expérience poétique pensée sous l’angle de la sympathie ?). La fusion avec la chose semble n’apparaître qu’au terme de confusions peu justifiables. Poursuivant son examen critique chez Scheler, J.-P. Cléro remarque qu’essentialiser la notion, l’abstraire à ce point, revient alors souvent à la rendre incompatible avec le phénomène dont elle est censée être le fondement. Il réhabilite alors contre Scheler lui-même les attaques de Nietzsche contre l’idée d’une essence (ici de la sympathie) qui permet en fait de créer de toutes pièces un leurre, une entité d’arrière-monde dont la généralité ontologique lui permettra justement de se mettre à l’abri des cas empiriques de non-conformité. Au fil de ce parcours, on constate l’étrange ténacité de la notion : cent fois déboulonnée, problématisée, clivée, elle revient sous les apparences d’un concept plein et entier à plusieurs reprises. Certainement car elle est toujours présupposée, requise comme objet de croyance, dans le discours qui la critique, et qui donc contribue malgré lui à en renforcer la fascination. Selon l’auteur, le débat tourne et se retourne sans cesse sur lui-même, malgré les avancées de l’histoire et les évolutions de la pensée, ce qui justifie par-là même l’entreprise historique du recueil : les tentatives plus contemporaines n’épuisent pas le concept de sympathie, et il y autant à apprendre en lisant des auteurs plus anciens ! Mais quelles sont les raisons affectives d’un intérêt intellectuel jamais démenti ? Et comment répondre clairement aux inquiétudes concernant le bien fondé du colloque lui-même ? J.-P. Cléro répond en trois temps :

381/ Scheler échoue à doter la notion d’une logique claire, malgré les promesses de la phénoménologie husserlienne. On peut en revanche faire l’archéologie de cet échec en redonnant la priorité au phénomène et à l’empirique contre une prétendue structure a priori. Ce n’est qu’à partir de ces données concrètes qu’on peut expliquer comment l’histoire elle-même fait apparaître la sympathie comme une essence sans histoire, selon le mythe du donné brut.

392/ Face à une telle notion, une topologie des usages est nécessaire. Chaque auteur est un point de vue dans une chaîne de raisonnements qu’il est utile de parcourir. La notion de sympathie apparaît en effet plus claire et plus vivante envisagée dans la diversité de ses manifestations, ce qui nous préserve aussi de l’illusion de la naturalité du concept et insiste sur ses stratégies de construction au fil des siècles et des époques. Comme dans un jeu de perspective, chaque tentative du colloque laisse de côté des choses qui peuvent apparaître dans une autre : ce dernier est alors une œuvre fondamentalement collective, sous le signe de la complémentarité.

403/ Si l’historial n’advient pas, alors l’historique a toujours droit de cité. Des liens plus fins sont ainsi ressaisis et tracés, qui évitent l’écueil essentialiste de la présupposition d’une structure a priori.

41Une nouvelle fois, c’est l’aide de la théorie benthamienne des fictions qui est sollicitée. Elle permet en effet d’articuler un soupçon sur le réel pouvoir heuristique de la notion et la reconnaissance de sa productivité en tant que fiction expressive à laquelle on peut avoir recours. Décalque imaginaire de relations symboliques plus fondamentales, la sympathie n’est pas pour autant à condamner définitivement (le peut-on seulement, face à son extraordinaire résistance à la critique ?). Si l’expérience de la sympathie se donne pour ce qu’elle n’est pas : une expérience immédiate et d’immédiateté, elle n’en reste pas moins intéressante et féconde comme « expérience d’expérience », beaucoup plus confuse mais aussi plus riche que ce que l’on pourrait croire. La notion est enfin volatile et par-là même insaisissable : celui qui prétend la critiquer ne demande-t-il pas au lecteur une sorte d’assentiment proche de la sympathie ? C’est en réalité une fiction-type : toujours utile, mais suscitant sans cesse des contradictions, même au sein d’une entreprise collective où elle domine sous la forme de la collaboration bienveillante et productive. On l’aura compris, la postface plaide de nouveau pour une reconception de la sympathie à la lumière de la théorie des fictions, Plaidoyer brillant et érudit, auquel on peut, à plus d’un titre, être sensible.