Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
Myriam Bendhif-Syllas

Proust au tournant des siècles

Proust au tournant des siècles  1, Textes réunis par Bernard Brun et Juliette Hassine, série Marcel Proust, 4, La Revue des Lettres Modernes, Paris-Caen, Minard, 2004, 292 p.

1         Cet ouvrage rassemble, sous la direction de Bernard Brun et de Juliette Hassine, le premier volume des actes du colloque « Proust au tournant des siècles » qui s’est déroulé du 26 au 28 novembre 2001 à l’université de Bar-Ilan. Il établit un vaste état des lieux « des progrès des études proustiennes dans tous les domaines » et apporte des éclairages aussi divers que stimulants.

2        Ce recueil démontre que les études proustiennes n’hésitent pas à croiser des points de vue, parfois divergents ou inattendus, sans exclure cependant aucun domaine, aucune forme de réflexion. Lectures de la Recherche par Aristote ou Virginia Woolf, par l’hébreu ou Maeterlinck,  confrontation de la réminiscence aux sciences cognitives ou à la sémiotique, passionnantes enquêtes de la génétique textuelle, paradoxes du corps proustien ou des références picturales… La Recherche ouvre sur des domaines infinis, des découvertes surprenantes.      

3         Espérons, avec Bernard Brun, que le XXIe siècle véhiculera « un message de paix » et que la Recherche pourra continuer à être lue, étudiée par tous, partout, librement.

4         Nathalie Mauriac Dyer dans son étude « M. de Lomperolles dans Jean Santeuil ou un aspect négligé de la genèse de Charlus » montre que le traitement de l’inversion masculine n’est pas abordé uniquement de façon indirecte par Proust dans Jean Santeuil, mais qu’il est bel et bien abordé de front à travers la genèse du baron de Charlus. S’il reprend certains poncifs dans les manuels spécialisés (chantage, suicide), Proust y trouve aussi la définition de la « tante » qu’incarnera dans le roman le personnage de Morel. Ainsi, dans son manuscrit, se trouvent déjà esquissés tous les traits de son personnage de « pédéraste viril » et le thème central de l’inversion masculine.

5         « Le Fabuleux destin de l’article dans Le Figaro » de Mireille Naturel évoque la genèse de l’article dans Le Figaro à travers une étude minutieuse des Cahiers du Contre Sainte-Beuve, et de la Recherche. Courant sur l’ensemble du roman, l’article dans Le Figaro concentre les thèmes de l’œuvre : création littéraire, mondanité, homosexualité ; et « montre clairement que le Contre Sainte-Beuve est devenu un réservoir d’avant-textes pour la Recherche ».

6         Bernard Brun présente avec brio « [quelques] plaisanteries antisémites dans les manuscrits de rédaction de Proust » et analyse la difficulté à aborder un tel sujet. Incompréhension, malaise, contresens qui prennent des résonances dans notre actualité la plus brûlante. L’étude des Cahiers témoigne de la suppression de « tout un roman juif ». C’est sur le personnage de Bloch que se reportent l’antisémitisme et la création d’une image du « juif assimilé à la société française » dont le pendant est le personnage de l’aristocrate antisémite, Charlus. B. Brun interroge l’attitude du personnage, mais aussi celles du héros et du narrateur en s’arrêtant sur trois scènes en particulier.

7         Dans « Génétique et intertextualité : pour une lecture épistémologique du corpus proustien », Jean-Marc Quaranta questionne le rôle à venir dans la critique littéraire de la génétique des textes et propose des pistes pour les études proustiennes. Il reprend le débat de la critique de l’intelligence, en montrant que la critique des sources aurait développé un malentendu. Proust développe ses propres conceptions, non en opposant raison et instinct mais en posant l’autonomie de l’art par rapport à la philosophie. Les méthodes nouvelles de la génétique et de l’intertextualité offrent ainsi un vaste champ d’investigation pour l’étude de la Recherche.

8         Françoise Leriche  retrace dans « La Théorie proustienne à l’épreuve de la génétique » le parcours d’un « processus mental », celui de l’évolution de la « problématique de l’écrivain ». Elle présente plus particulièrement deux « moments de dérapage théorique : le discours schopenhauerien sur la musique, et l’articulation entre mémoire et sensation ». Cette étude limpide et riche témoigne de l’importance de la génétique des textes : la pensée, retrouvée, de l’écrivain, ses hésitations, semblent s’élaborer sous nos yeux ; enquête aussi passionnante que l’œuvre elle-même.

9         « Aristote lecteur de Proust » ! Par cet intitulé plein d’humour, Thierry Alcoloumbre souligne d’emblée qu’il ne prétend pas à une critique des sources, ou à un exercice burlesque. C’est au contraire à une lecture stimulante de la Recherche à la lumière de certaines notions aristotéliciennes qu’il nous invite. Temps, mémoire, création artistique, autant de thèmes proustiens revisités par la philosophie.

10         « Proust et Boylesve : récits d’enfance entre deux siècles » interroge le rapport entre littérature majeure et mineure. La Correspondance témoigne à plusieurs reprises de la lecture de Boylesve par Proust, établit Stéphane Chaudier qui analyse les emprunts de l’écrivain génial à son modeste prédécesseur, la façon dont Proust  réécrit le récit d’enfance proposé par Boylesve.

11         Dans « Proust lecteur de Maeterlinck : affinités sélectives », Anne Simon recherche les preuves d’« une proximité stylistique et philosophique » entre l’écrivain et le philosophe. Au-delà des seuls emprunts explicites, des pistes surprenantes et prometteuses sont mises au jour : citons l’inversion de l’anthropomorphisme de Maeterlick en animalisation des personnages chez Proust, la question du fantastique… Mais, l’influence n’est pas que théorique, elle gagne également le style. Cette étude laisse le lecteur impatient de pouvoir partager les nouvelles découvertes de l’auteur.

12         Jo Yoshida  dans « Le Martyre de saint Sébastien et Marcel Proust » s’intéresse  tout d’abord aux connaissances de Proust en matière d’histoire religieuse et d’iconographie chrétiennes, notamment La Légende dorée, puis aux deux représentations marquantes du saint pour l’écrivain : le tableau de Mantegna et la pièce de D’Annunzio. Il explique ensuite que ces oeuvres ont certainement influencé un portrait de Legrandin en Saint Sebastien, « beau martyr dont le corps est hérissé de flèches » et qui, à l’instar de Charlus, invite le héros à découvrir des plaisirs que ce dernier, naïvement, n’imagine pas. Le saint, sujet de nombreux tableaux religieux, est également une image essentielle de l’imaginaire et des représentations homosexuels. Proust dresserait ainsi un double portrait : Legrandin torturé par le snobisme, mais aussi par sa « pédophilie ».

13         Edward Bizub interroge la notion d’ «épiphanie » présente chez Joyce — dans Stephen Hero, Un Portrait de l’artiste en jeune homme et Ulysse−et la confronte à la réminiscence proustienne. « Proust et Joyce : une rencontre autour de l’épiphanie » propose une série de pistes et de points de convergence entre les deux écrivains, et une définition de la notion. L’épiphanie serait, chez les deux auteurs, « une manifestation spirituelle soudaine [et libératrice] » revêtant le même sens par rapport au récit de vocation du héros.

14         Dans son analyse « Virginia Woolf et Marcel Proust : « remarques sur le style » », Juliette Hassine met au jour la lecture de Proust par Virginia Woolf à travers ses écrits critiques. Cette dernière établit un parallèle intéressant entre Proust et Dostoïevski, parallèle que l’auteur confronte à la lecture de l’écrivain russe par Proust. Par le biais de ces lectures critiques croisées, se dessine la réflexion de Woolf sur le roman moderne.

15         Annick Bouillaget  dans « L’Écriture infinie » montre à quel  point la réécriture et l’intertextualité sont constitutives du style proustien, participant d’un même acte créateur. L’écriture originale de Proust n’en est pas distincte, elle est tissée de ces autres écritures de façon indissoluble. Le pastiche des Goncourt, pastiche affiché, a une fonction créatrice : il témoigne de la circularité de l’œuvre, tout en montrant que « [le] roman […] s’érigera contre l’esthétique naturaliste ». Mais d’autres réécritures sont à décrypter tout au long de l’œuvre : ainsi celle des lettres empruntées à la comtesse Molé et reprises sous forme de libelles par Charlus et Morel ; procédé trouvé chez Michelet et Chateaubriand et repris dans une écriture balzacienne par Proust !

16         C’est à une réflexion passionnante sur la traduction que nous invite Helit Yeshurun dans son étude « À la recherche de l’hébreu ». Elle y dévoile le plaisir et les difficultés de ce travail, certaines des spécificités de la langue hébraïque confrontée à la langue et au texte de Proust. Mais surtout elle témoigne de la richesse de cet éclairage sur l’œuvre elle-même : à l’ombre de l’hébreu, la Recherche semble se donner à lire, offrir de nouvelles pistes d’analyse : rythme et musique, question de la mémoire… Cette incursion dans l’hébreu invite à une nouvelle lecture et à ouvrir encore et encore la « têbâh » pleine de surprises qu’est la Recherche.

17         L’étude de Vera Lasry « Regards sur le corps humain dans l’écriture proustienne » débute par un paradoxe : la place « à la fois centrale et discrète » du corps humain dans la Recherche. Elle montre brillamment comment le corps s’écrit entre transparence et opacité : du corps omniprésent du héros à celui, souffrant, de la grand-mère,  des corps désirables et mystérieux des femmes imaginées ou réelles, dévoilant les abysses du lesbianisme, jusqu’aux corps fabuleux des hommes homosexuels, fleurs ou insectes. Les personnages se révèlent « incomplets, contradictoires et mouvants ».

18         Quel est le comble pour un mondain ?  Elisheva Rosen  répond : « [devenir] l’écrivain de la Recherche » dans « Mondanités proustiennes : le tournant de Sodome et Gomorrhe ». Par ce trait d’esprit, elle souligne l’humour, la provocation, le défi que constitue ce choix de la matière de l’œuvre. Le texte proustien tend à déconcerter tous les lecteurs, en multipliant les contradictions ; tous les discours sur ce sujet – comme pour l’homosexualité ou les Juifs et l’antisémitisme — sont présents et s’entrechoquent ; comme l’illustrent les exemples de Charlus et de Saint-Loup. Proust joue avec le roman monographique, avec les différents avatars du discours social, les associant pour proposer une vision inattendue, déformante des opinions, haines et peurs de ses contemporains.

19  Jean Delacour  confronte dans « Les Réminiscences proustiennes et l’étude scientifique de la mémoire », la forme de mémoire particulière que Proust nomme « réminiscence » et les recherches des sciences cognitives contemporaines. Même si la visée proustienne de ce phénomène est esthétique, elle offre une description importante pour les sciences, de l’opposition entre « mémoire sémantique », reconstruction du passé, et « mémoire épisodique », retour inattendu du passé. En découle un débat qui divise encore aujourd’hui les scientifiques : ces deux formes de mémoire sont-elles à dissocier, ou sont-elles au contraire les deux facettes d’une même activité cognitive ?

20         Dans son étude « L’Architecture du signe proustien », Geneviève Henrot s’intéresse au « nom privilégié » et à sa relation avec le phénomène de réminiscence. Elle montre comment se construit un signifié mosaïque fait des multiples éléments de sens révélés par ses unités sonores, en s’appuyant plus particulièrement sur trois exemples de « mots magiques » provoquant des réminiscences : Chaumont, Gilberte et Guermantes. Chacun illustre un phénomène différent : « sécabilité du signifiant », « porosité sensitive » et « stratification dans le temps ». Le nom proustien lié à la réminiscence serait une sensation sonore avant d’être saisi par la raison, sensation qui conserve tout son pouvoir évocateur et s’enrichit des expériences successives du héros.