Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juin 2008 (volume 9, numéro 6)
Francesca Manzari

La part de l’étranger

Kadhim Jihad Hassan, La Part de l’étranger. La traduction de la poésie dans la culture arabe, Arles, Actes Sud, 2007

1Avec un titre en guise d’hommage à la formule hölderlinienne qui avait déjà inspiré à Antoine Berman le célèbre ouvrage L’Épreuve de l’étrangeri, vient de paraître, aux Éditions Actes Sud, La Part de l’étranger. La traduction de la poésie dans la culture arabe par le poète, traducteur et critique littéraire Kadhim Jihad Hassan à qui le Ministère des Biens et des Activités Culturelles Italien vient de conférer le prix du meilleur traducteur étranger pour la traduction de La Divine comédie en arabe.

2Les questions soulevées dans les trois parties dont se compose cet essai relèvent du domaine de la poétique de la traduction et proposent une étude de l’idéologie et des stratégies littéraires sous-jacentes à un ample corpus de traductions de poésie en langue arabe.

3L’analyse des théories qui ont animé le débat sur la traduction dans les dernières décennies en Occident conduit l’auteur à la formulation d’« une philosophie et d’une poétique d’ensemble de l’acte traduisantii ». Ce travail de synthèse constitue la base à partir de laquelle K. J. Hassan procède à une lecture des « principales phases du mouvement de la traduction dans la culture arabe classique » et à une « étude comparative et critique de quelques traductions arabes de poésies européennes »iii.

4La première partie, intitulée « Traduction et totalité », constitue un exposé exhaustif des théories les plus significatives du XXe siècle. L’auteur met l’accent sur la lignée herméneutique de Martin Heidegger à Jacques Derrida en passant par Walter Benjamin, Antoine Berman, Paul Ricœur, George Steiner, sur les études post-coloniales et l’analytique de la traduction, des romantiques allemands jusqu’aux écrits d’Henri Meschonnic. En fondant sa réflexion sur le présupposé de l’impossibilité de décrire la pratique traductive en faisant recours aux formules jadis employées de fidélité ou infidélité au texte source, Hassan prône « une nouvelle littéralité » à même de revigorer et propulser les limites du lexique et de la syntaxe de la langue-cible.        

5L’originalité de cet ouvrage réside, entre autres, dans la démarche comparatiste qui permet à l’auteur de réfléchir à la différence existant entre les pensées occidentale et orientale du traduire et de comprendre les raisons pour lesquelles, pendant des siècles, les penseurs arabes ont refusé la traduction de la poésie.

6Sur ce constat s’ouvre la deuxième partie, intitulée « La traduction dans la culture arabe (survol historique et théorique) », composée à son tour de deux parties : une première consacrée à « l’évitement de la traduction de la poésie » dans la culture arabe classique et une deuxième vouée à l’histoire de la traduction en langue arabe « des pionniers de la Nahda aux modernes ».

7K. J. Hassan expose les raisons qui conduisent les savants arabes de l’époque médiévale à traduire la philosophie grecque et d’autres disciplines scientifiques et à éviter la traduction de la poésie : « Les Arabes de l’époque étaient […] trop lucides et imaginatifs pour penser que l’édification d’une nouvelle civilisation puisse se réaliser grâce au seul progrès philosophique et scientifiqueiv ». L’évitement de la traduction de la poésie constitue plutôt un choix esthétique et idéologique. L’auteur montre comment ce choix découle de la façon dont les savants d’époque classique perçoivent leur propre langue et cite « le grand savant et père de l’adab », Abû Uthmân al-Jâhiz (environ 775-868 apr. J.-C.), qui écrit : « si la sagesse des Arabes était traduite, cesserait alors l’inimitable effet de la métrique », et encore « la vertu de la poésie, seuls la possèdent les Arabes et ceux qui parlent arabe. La poésie ne se laisse donc pas traduire et ne peut en aucun cas l’être »v. La sagesse arabe est donc indissociable de la poésie, du rythme et de la syntaxe de la langue arabe à la différence de la sagesse des Indiens, des Grecs et des Persans, qui, elles, peuvent être exprimées en prose. La logique, par exemple, propre à la langue grecque, manque à la langue arabe. Hassan rappelle combien importante a été pendant des siècles pour les savants arabes la comparaison entre leur langue et la grecque. Selon Abû Hayyân al-Tawhîdî (mort vers 1010 apr. J.-C.), « si le manque n’était pas la loi de ce monde, la nature aurait entraîné la logique vers l’arabe, ou le contraire, c’est-à-dire qu’elle aurait entraîné l’arabe vers la nature du grecvi ».

8On ne saurait passer sous silence le plaisir que l’on éprouve à la lecture de cette deuxième partie de La Part de l’étranger où le rythme et la langue des textes d’époque classique se mêlent parfaitement au style de l’écriture de K. J. Hassan. En faisant preuve d’une connaissance approfondie du sujet, le poète et traducteur irakien relate l’histoire de la traduction de la poésie en arabe en soulignant ses aspects ethnocentriques tout en les contextualisant. Cette attitude dialogique, qui vise à expliquer les raisons pour lesquelles la traduction de la poésie est une pratique tardive dans les pays arabes, permet au lecteur de comprendre davantage l’importance du mouvement de la Nahda (à partir du XIXe siècle) et le renouveau littéraire entraînée par celle-ci. L’auteur montre comment la traduction de textes de la littérature occidentale est au centre de cette période de « renaissance culturelle et politique connue par les Arabes » : le travail de traduction permet de rétablir le contact avec l’Autre, fait naître de nouvelles formes d’expressions et nourrit le développement d’habitudes intellectuelles jusque-là négligées.

9La troisième partie, intitulée « Approches comparatives », s’ouvre sur l’analyse de la traduction de poèmes de Federico García Lorca, de Paul Valéry et de Giuseppe Ungaretti. Cette étude pose la question de la possibilité de la traduction en vers et introduit la véritable problématique de cet ouvrage voué à l’étude des raisons qui entraînent les traducteurs arabes vers le choix — ou finalement l’impasse — de la traduction versifiée dans une culture qui vit de et dans les vers. Cette analyse vient ainsi illustrer ce que K. J. Hassan affirme dans la deuxième partie de son ouvrage lorsqu’il décrit l’image que, à un certain moment de son histoire, la culture arabo-musulmane se fait d’elle-même. L’idée exprimée par les savants d’époque classique selon laquelle « la poésie est l’apanage des Arabes et elle est intraduisiblevii » témoigne d’une conscience lucide de l’impossibilité de séparer le contenu et la forme d’un savoir. Le poids de la tradition, « la cohérence et la solidité des lois régissant cette culture » ont été à l’origine de la pratique traduisante des savants et des poètes arabes. L’impossibilité « d’imaginer d’autres formes de création poétique » entraîne le traducteur arabe vers l’idée que toute poésie en langue étrangère puisse trouver sa traduction la plus appropriée dans le vers arabeviii. D’où la tentative, par exemple, de rendre à la poésie de Paul Valéry un rythme et une syntaxe lointains de l’original et trahissant la visée de celui-ci.

10K. J. Hassan cite, à ce propos, le préambule à la traduction du Cimetière marin de Valéry par Mustafâ al-Khatîb parue dans la revue Shi‘r en automne 1959, où le comité de rédaction pose la question de savoir si, au-delà de l’admiration suscitée par la « virtuosité » et l’« éloquence » du traducteur, il est possible de généraliser le procédé visant à combler un prétendu manque de l’originalix.       

11En donnant encore des exemples de la difficulté de la traduction versifiée, l’auteur propose une étude du sens et de l’importance de la traduction des poèmes épiques où la traduction de l’Iliade par le Libanais Sulaymân al-Bustânî, « l’une des plus grandes entreprises jamais effectuées en langue arabe en matière de traductionx », puis les traductions de l’Iliade et de l’Odyssée par ‘Anbara Salâm al-Khâlidî font l’objet d’une analyse approfondie.  

12L’étude comparative proposée par l’auteur ne se limite pas à décrire les difficultés de la versification en traduction, mais attire aussi l’attention sur les pièges qui peuvent être tendus par le texte poétique à tout traducteur, même le plus expérimenté. Les exemples donnés sont tirés des traductions d’Une saison en enfer, de l’Hamlet, de Brot und Wein de Hölderlin, des œuvres poétiques d’Yves Bonnefoy et de Saint-John Perse. K. J. Hassan ne passe nullement sous silence l’importance historique et la difficulté de la traduction de ces œuvres, tout en rappelant toutefois la nécessité d’un travail de lecture critique comme base pour une nouvelle traduction qui sera un jour datée à son tour.

13L’intérêt nourri pour la traduction de la poésie et ses enjeux théoriques et pratiques, la longue et constante activité de traducteur, la connaissance de l’histoire de la poésie orientale et occidentale – non seulement française, mais européenne – et une âme de poète permettent à K. J. Hassan de dresser une riche et précieuse vision d’ensemble des problématiques propres à la traduction de la poésie en arabe.