Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mai 2008 (volume 9, numéro 5)
Florian Louis

L'affaire Aristote: retour sur un emballement historiographico-médiatique

Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris, Seuil, coll. "L’Univers Historique", 2008

1La publication d’Aristote au Mont Saint-Michel, essai de Sylvain Gouguenheim (professeur d’histoire médiévale à l’Ecole Normale Supérieure de Lettres et Sciences Humaines de Lyon) sous-titré « les racines grecques de l’Europe chrétienne » a donné lieu à une polémique dont l’ampleur et le retentissement médiatique sont assez rares dans le champ de l’histoire médiévale pour mériter qu’on s’y attarde1. Comment expliquer qu’un ouvrage historique, passé relativement inaperçu à sa sortie, ait pu en quelques semaines susciter un tel tollé et de telles empoignades par organes de presse interposés ?

2Un mois après la parution de l’ouvrage, alors que la polémique semble commencer à s’estomper sans qu’un terrain d’entente ait pu être trouvé entre les différents protagonistes de ce qui par bien des aspects a pris la forme d’un « dialogue de sourds », nous nous proposons de revenir sur les tenants et les aboutissants de cet épisode historiographico-médiatique d’un genre nouveau, qui ouvre d’intéressantes pistes de réflexion sur l’impact des médias, et notamment de l’internet, sur le travail des chercheurs en sciences humaines et sociales ainsi que sur les usages publics qui en sont faits, particulièrement concernant des questions socialement vives comme celle des relations entre islam, christianisme et modernité.

3 De prime abord, la thèse défendue par Sylvain Gouguenheim, clairement explicitée dans son avant-propos, ne semble pas devoir révolutionner l’historiographie médiévale et encore moins être sujette à controverse : l’auteur annonce en effet que son propos vise à en finir avec les clichés qui font du Haut Moyen Age occidental une époque obscurantiste, sombre parenthèse dans l’histoire de l’Europe, un « âge sombre ». Ne s’agirait-il donc que de refaire le travail opéré jadis, entre tant d’autres, par Régine Pernoud ou encore Jacques Le Goff 2? Nullement, car l’originalité du propos de S. Gouguenheim tient à ce que son entreprise de réhabilitation de l’Occident médiéval ne passe pas comme chez ses prédécesseurs par une déconstruction du concept de « Renaissance » et de ses présupposés dévalorisants à l’égard du Moyen Age, ni par un démontage des clichés romantiques qui entourent encore trop souvent la vision que le grand public se fait de la période, mais par une critique du monde musulman médiéval dont la richesse et plus encore le rayonnement seraient selon lui surestimés par une historiographie complaisante fantasmant sur un supposé « Islam des Lumières », maillon incontournable entre culture classique gréco-romaine et raison moderne occidentale.

4 Le premier chapitre de l’ouvrage entend démontrer l’existence dans l’Occident médiéval d’une « filière grecque » endogène et par là même réfuter l’idée d’un « intermédiaire arabe » entre la culture antique et l’Occident moderne. Pour ce faire, S. Gouguenheim commence, en s’appuyant sur les travaux d’Hervé Inglebert, par relativiser la coupure avec le monde antique qu’auraient constitué les « invasions barbares ». Puis il insiste sur la permanence des liens entre l’Occident et le monde grec au Haut Moyen Age, notamment par le biais des flux de réfugiés byzantins fuyant les persécutions religieuses des empereurs ou, par la suite, l’avancée des troupes musulmanes (ce qui lui fait dire que « paradoxalement, l’Islam a d’abord transmis la culture grecque à l’Occident en provoquant l’exil de ceux qui refusaient sa domination » ; p. 34). Enfin, il souligne qu’au sein-même de l’Europe latine, subsistaient des foyers de peuplement et donc –selon lui- de culture grecs, notamment en Italie et plus particulièrement à Rome où l’on trouve trace de plusieurs papes d’origine grecque, et dans une moindre mesure dans le monde ottonien : « ces divers noyaux de peuplement hellénophone attestent la permanence d’une présence grecque en Occident, alimentée au cours du temps par des flux de nouveaux arrivants » (p. 33). Mais pour que cette « diaspora chrétienne orientale » (p. 34) puisse fertiliser l’Occident médiéval, encore fallait-il que celui-ci fut disposé à recevoir son enseignement, et c’est précisément ce que S. Gouguenheim s’attache ensuite à démontrer en établissant l’existence d’une « irrésistible attirance pour les auteurs grecs » (p. 36) des lettrés carolingiens ainsi que la « solide connaissance du grec » (p. 38) d’un certain nombre d’acteurs de la renaissance ottonienne, autant de facteurs rendant possible le « grand mouvement de traduction » (p. 49) directement du grec au latin –et donc sans passer par l’intermédiaire du monde musulman et de la langue arabe- opéré en Occident. Au premier rang de ces traducteurs, S. Gouguenheim place Jacques de Venise et « les moines pionniers du Mont-Saint-Michel » -dont on ne sait si Jacques de Venise fit partie- auxquels il consacre son troisième chapitre. En effet, le scriptorium de l’abbaye du Mont-Saint-Michel fut au XIIe siècle le lieu d’une vaste entreprise de traduction et de commentaire de l’œuvre d’Aristote du grec au latin qui, à en croire S. Gouguenheim, connut dès ses débuts une importante diffusion, ce qui lui permet d’affirmer que « la place du Mont-Saint-Michel apparaît essentielle dans le processus de diffusion de la pensée d’Aristote » dans l’Occident médiéval (p. 120).

5 La démonstration de S. Gouguenheim aurait pu s’en tenir là, et n’aurait sans doute guère fait de remous. Mais l’auteur va beaucoup plus loin : non content d’avoir mis en lumière les ferments d’hellénité endogènes à l’Occident médiéval, il entreprend en contrepoint de montrer que le monde musulman en fut lui dépourvu, ou plus précisément qu’il ne put, ne sut ou ne voulut les faire fructifier. Une telle affirmation a de quoi surprendre tant elle va à l’encontre de toute l’historiographie contemporaine qui insiste au contraire sur l’assimilation et la fructification du savoir grec opérées en terre d’Islam. Pour la démontrer, S. Gouguenheim procède à une distinction a priori de bon sens entre arabité et islamité et rappelle qu’au Moyen Age plus encore que de nos jours, être arabe ne signifie nullement être musulman. Or si des Arabes furent bien impliqués dans la traduction des auteurs grecs au Moyen Age, ceux-ci furent quasiment toujours des chrétiens arabisés -nestoriens, syriaques, jacobites- et jamais des Arabes musulmans. L’attrait oriental pour la culture grecque ne serait donc pas le fait de la religion musulmane mais des seuls chrétiens orientaux qui, au demeurant, « usaient communément de deux langues, le grec, langue de culture et de l’administration impériale byzantine, et le syriaque » alors que « jamais les Arabes musulmans n’apprirent le grec » (p. 85). Les traductions arabes d’auteurs grecs se firent par l’intermédiaire du syriaque si bien que selon l’auteur, « l’Orient musulman doit presque tout à l’Orient chrétien » (p. 101). Pour preuve, les plus grands savants musulmans, Al-Farabi, Avicenne ou Averroès ne connaissaient pas le grec – mais il est vrai qu’il en allait de même de bien des penseurs de la scolastique occidentale, ce que S. Gouguenheim oublie opportunément de rappeler.

6 Pour parachever sa démonstration et ôter au monde musulman tout rôle dans la transmission à l’Occident de l’héritage culturel hellénique, S. Gouguenheim en vient finalement à disqualifier l’intermédiaire musulman en lui déniant la capacité même d’avoir joué ce rôle. A l’en croire en effet, et c’est bien là le cœur de ce qui a fait polémique, la religion musulmane serait, au contraire du christianisme, ontologiquement incompatible avec les valeurs de la culture grecque -c’est l’objet du quatrième chapitre. Cette thèse radicale, l’auteur la déduit d’abord du point précédant : « demeurant étrangères à la langue, les élites musulmanes n’avaient qu’un accès indirect à la pensée et à la science grecques » (p. 128). Mais l’argument est aussi et surtout valable en sens inverse : si les élites musulmanes ne parlaient pas le grec, c’est parce qu’elles n’en éprouvaient ni l’envie ni le besoin : « l’indifférence l’emporta souvent mais il y eut aussi de nombreux rejets radicaux » (p. 127). Pour expliquer cette supposée indifférence du monde musulman à l’égard de la culture grecque, S. Gouguenheim en vient finalement à avancer la thèse d’une incompatibilité linguistique entre les deux civilisations, l’arabe -langue sémitique- étant qualifié de « langue de religion » propice à la poésie alors que le grec -langue indo-européenne- serait lui plus propice à la philosophie : « en somme, les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles qu'elles défient presque toute traduction, tant le signifié risque de changer de sens en passant d'une langue à l'autre » (p. 137). Il y a donc à proprement parler, à en croire l’auteur, une incompatibilité linguistique entre les deux civilisations, à laquelle viendrait s’ajouter le poids des dogmes religieux : c’est le thème du « crible », du « filtre » ou encore du « tamis » musulman auquel aurait été soumis l’héritage grec en terre d’Islam. « L’héritage grec fut donc soigneusement trié et la part acceptée infléchie dans une direction religieuse, réorientée en fonction des exigences du Coran. Les deux civilisations, celle de la Grèce antique et celle de l’Islam classique ne se sont pas mélangées » (p. 164) pour la simple raison que, selon l’auteur, elles ne le pouvaient pas. Et d’en conclure, dans l’ultime chapitre que « la Méditerranée médiévale ne fut pas l’espace d’une civilisation mais un espace partagé entre plusieurs civilisations » (p. 171), une frontière plutôt qu’un creuset. L’Europe ne saurait donc se définir par sa méditerranéité mais bien par sa christianité teintée d’hellénisme.

7 Au final, ce n’est pas tant la thèse défendue par l’ouvrage que les procédés utilisés pour la justifier qui sont nouveaux et prêtent à controverse. Affirmer la persistance d’un substrat hellénique endogène dans l’Occident médiéval n’a en effet rien de bien révolutionnaire, quoiqu’en dise S. Gouguenheim. En revanche, appuyer cette thèse sur une révision radicale de la perception de la civilisation islamique médiévale en affirmant que la translatio studiorum théorisée par les médiévistes était a priori impossible du fait d’une prétendue incompatibilité entre hellénité et islamité est beaucoup plus aventureux et ne pouvait manquer, quoique l’auteur s’en défende, d’entrer en résonnance avec les débats politiques les plus contemporains. C’est précisément ce qui va vite nourrir les soupçons : était-il besoin pour établir les filiations culturelles endogènes à l’Europe d’en passer par une essentialisation outrancière du monde islamique ? Ce procédé et les longs développements du cinquième chapitre visant à légitimer le recours aux concepts de « racines » et d’ « identité » culturelles ne viseraient-ils pas plutôt des objectifs politiques très contemporains et bien moins avouables ?

8 Roger Pol-Droit est le premier à faire écho de la nouvelle parution, dans les colonnes du Monde des Livres en date du 4 avril. Il y donne une recension élogieuse de l’ouvrage qu’il qualifie de « fort courageux » car n’hésitant pas, sur un sujet pour lequel « les enjeux idéologiques et politiques pèsent lourd », à aller à l’encontre des « préjugés de l’heure ». Tout en faisant siennes ses conclusions, il prédit que le livre «va susciter débats et polémiques ». Stéphane Boiron lui emboîte le pas dans Le Figaro du 17 avril qui va jusqu’à féliciter l’auteur « de n'avoir pas craint de rappeler qu'il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d'Athènes et de Jérusalem ». Allant encore plus loin, il fait du livre de S. Gouguenheim une illustration de la justesse du diagnostic porté par Benoît XVI quant au rapport entre Islam et raison dans la conférence controversée prononcée à Ratisbonne le 12 septembre 2006. Plus que la démonstration de l’auteur, ce sont donc ses conclusions perçues comme politiquement incorrectes et particulièrement salutaires qui séduisent les deux journalistes. On voit là comment d’emblée, l’ouvrage est tiré hors du champ des études médiévales pour servir à des débats d’une toute autre nature : il est vrai cependant que bien qu’il s’en défende, il prêtait le flanc à de telles récupérations. C’est ce qui va lui valoir un accueil très critique de la part de d’un monde universitaire jusqu’alors silencieux.

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10 La réaction des historiens est en effet d’un tout autre registre que celle des journalistes. Elle prend d’abord la forme d’une tribune de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau dans Le Monde des Livres du 24 avril. Dénonçant une « démonstration suspecte », ils en soulignent les principales faiblesses : essentialisation du monde musulman -réduit à un bloc monolithique et linguistiquement déterminé, confusion entre le domaine du religieux et le domaine du civilisationnel -les savants syriaques sont certes chrétiens, mais leurs commanditaires et leur environnement sont principalement musulmans, assimilation un peu rapide de tout Grec présent en Occident à un passeur culturel. Mais le cœur de leur critique porte non pas sur l’ouvrage mais sur les arrière-pensées politiques et polémiques présumées de son auteur : les deux médiévistes s’étonnent en effet de certaines références bibliographiques ouvertement islamophobes (René Marchand, auteur en 2002 d’une France en danger d’Islam) et plus encore de la divulgation, bien avant la parution de l’ouvrage, de certains de ses chapitres sur le site internet extrémiste Occidentalis qui se prévaut de mener une action d’ « islamovigilance » afin que « la France ne devienne jamais une terre d’Islam ». Et d’en conclure que « les fréquentations intellectuelles de Sylvain Gouguenheim sont pour le moins douteuses ». Alain de Libera, éminent spécialiste de la philosophie médiévale dont les thèses sont directement et à plusieurs reprises ouvertement critiquées dans l’ouvrage de S. Gouguenheim réagit également dans un texte mordant (Landernau en terre d’Islam) adressé au Monde mais finalement publié par Télérama. Y sont critiqués la propension de S. Gouguenheim à caricaturer en une vulgate aisément démontable la position ô combien plus complexe de ceux de ses collègues qu’il prétend réfuter, les nombreuses approximations dont il fait preuve (notamment « la réduction des christianismes d’Orient et d’Occident à une Europe chrétienne étendue d’Ouest en Est »)  et enfin le sous-bassement idéologique supposé de son travail (la « double amnésie nourrissant le discours xénophobe »). Le 30 avril, Libération publie à son tour une pétition signée par plus de 50 médiévistes dénonçant une «relecture fallacieuse des liens entre l'Occident chrétien et le monde islamique» et pointant là encore certaines des faiblesses de l’argumentation de S. Gouguenheim, au premier rang desquelles un découpage chronologique sur mesure (VIIe-XIIe siècle) qui permet de passer par pertes et profits tout ce qui dans l’Europe des XIIIe et XIVe siècles contredit sa thèse. Face à ce flot de critiques, S. Gouguenheim n’a à ce jour réagi publiquement que deux fois. D’abord, au tout début de l’affaire, dans les colonnes du Monde des Livres du 10 avril. Il y expliquait être « bouleversé par la virulence et la nature » des attaques dont son livre est l’objet affirmant qu’ « on [lui] prête des intentions qu[‘il n’a] pas ». Quant à la divulgation en primeur d’extraits de son livre sur internet, il affirmait ne pas en connaître l’origine. Le 20 mai, il s’exprimait de nouveau sur le site Riposte Laïque. Il y affirme notamment que « la pétition n’est pas un mode normal de discussion scientifique » et tend à minimiser la portée de ses propos en se retranchant derrières les nombreux auteurs reconnus qu’il cite, sans répondre cependant aux critiques que ces derniers ont pu émettre quant à l’utilisation faite de leur travaux3. Il va même plus loin en appelant Fernand Braudel et sa Grammaire des civilisations à son secours : selon lui, ses détracteurs seraient ethnocentristes en ce qu’ils voient une dépréciation de l’Islam là où lui ne prétend démontrer qu’une différence. A l’en croire, les imperfections de son ouvrage seraient d’abord le fait de son ambition vulgarisatrice : « La vulgarisation est une entreprise difficile, qui expose à commettre des erreurs, et que l’on critique parfois un peu vivement. Pourtant elle me semble indispensable ». Il affirme enfin être tout disposé à débattre scientifiquement de ses thèses et se dit « prêt à reconnaître des erreurs ».

11 C’est donc par le biais de la grande presse que la thèse devient une affaire et que les esprits s’échauffent. Il est à ce propos intéressant de noter que la polémique ne naît pas de la publication du livre mais de celle de recensions élogieuses et donc légitimantes dans la presse quotidienne nationale : les deux premières réactions publiques d’historiens (celle de Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, puis celle d’Alain de Libera) se font d’ailleurs d’abord explicitement contre la recension de Roger Pol-Droit et, dans le cas de la seconde, implicitement contre celle de Stéphane Boiron (allusion aux « caves du Vatican »). La polémique illustre surtout la place croissante prise par l’internet dans la recherche historique et plus encore dans l’usage public de ses conclusions : que l’auteur l’ait ou non souhaité, le fait est que ses pages se sont trouvées publiées sur un site extrémiste, et que la blogosphère réactionnaire s’est empressée de voler à son secours dès lors que s’est déversé sur lui le flot critique de ses collègues médiévistes4. Plus encore, il est à noter qu’une bonne partie de l’accusation –notamment la pétition des membres de l’ENS LSH- à son encontre repose sur plusieurs commentaires politiquement engagés postés sous son nom sur divers sites internet au cours des cinq dernières années, ce qui ne va pas sans poser la question de la frontière entre l’expression publique et l’expression privée du chercheur : peut-on conférer un même statut à un commentaire posté sur un blog ou un site de vente de livre qu’à un ouvrage publié par une grande maison d’édition parisienne ? Evidemment non. Doit-on pour autant en faire abstraction ? C’est de fait tout aussi évidemment impossible. On mesure par là en quoi l’affaire soulève des questions bien plus larges quant à la place de l’internet dans la pratique des chercheurs et dans l’utilisation plus ou moins judicieuse faite de leurs travaux par des groupes de pression et d’opinion particulièrement actifs sur la toile. Alors même que se multiplient les espaces virtuels de construction et de discussion du savoir scientifique (sites de critique, listes de diffusion, forums, wiki) offrant de nouvelles opportunités aux chercheurs dans l’élaboration de leurs travaux5, apparaissent les risques que ces pratiques nouvelles engendrent, à commencer par celui de la précipitation6, aggravé par la non maîtrise des données une fois celles-ci divulguées : alors que l’internet est surtout utilisé par les chercheurs comme un lieu d’échange et de construction de savoir, donc comme une étape par nature provisoire, le fait est que des traces en demeurent qui peuvent tel un boomerang revenir parasiter le résultat final au gré des usages qui en sont faits par des personnes plus ou moins bien intentionnées.

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13Au jour d’aujourd’hui, on ne peut qu’être frustré de la tournure prise par le débat : du côté des opposants à S. Gouguenheim, on a certes fait l’effort d’une analyse serrée permettant de relever un certain nombre d’erreurs et de raccourcis dans sa démonstration7, mais on n’a guère pris le soin de discuter de l’ensemble des thèses (il est vrai pas toutes très nouvelles) qu’il avance ou reprend, qu’on a préféré disqualifier en bloc par le pointage de la faiblesse de certaines d’entre elles, des approximations sur lesquelles elles reposent trop souvent, et la dénonciation des convictions politiques supposées de l’auteur. Par un étrange raccourci synecdotique, on a ainsi estimé que relever des erreurs et des biais bien réels suffisait à disqualifier l’ensemble d’une démonstration. C’est sans doute vrai dans le cas présent, mais il eut sans doute été plus utile au débat et à son intelligibilité publique d’élaborer une contre-démonstration argumentée8. A l’inverse, ces critiques qui pour porter essentiellement sur le détail plus que sur le fond, et sur la reformulation médiatique sélective de ses thèses plus que sur l’ensemble du livre lui-même, n’en sont pas moins souvent judicieuses, ont le plus souvent été balayées d’un revers de main par ceux qui, notamment sur internet, sont partis en croisade pour sauver le soldat Gouguenheim. Ces derniers n’ont rien voulu y voir d’autres qu’un tir de barrage d’une intelligentsia conformiste soumise à la loi du politiquement correct. Si le livre de S. Gouguenheim pèche indéniablement par excès de raccourcis et, quoiqu’il s’en défende vigoureusement, de provocation9, il est regrettable qu’il n’ait pas encore permis d’engager un débat constructif propre à clarifier pour le grand public les acquis de la recherche sur le sujet. Assurément, un tel bilan critique permettrait de mieux comprendre comment, en partant de constatations et d’analyses souvent assez proches, chacun des protagonistes en arrive à des conclusions radicalement opposées. Gageons que, conformément à la proposition de l’éditrice du livre10, ce sera chose faite dans les mois à venir. La polémique n’aurait alors pas été totalement inutile.