Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mai 2008 (volume 9, numéro 5)
Eran Dorfman

Le moi et la chair

Jacob Rogozinski, Le Moi et la Chair, Éditions du Cerf, 2006.

1Je ne voulais qu’essayer de vivre ce qui spontanément voulait surgir de moi. Pourquoi était-ce si difficile ?, dit l’exergue de Demian, roman de Hermann Hesse paru en 1919. Presque quatre-vingt-dix ans plus tard, après Foucault, après Lacan, cette question nous semble naïve, déplacée, presque enfantine. Comment peut-on parler aujourd’hui sérieusement d’un moi spontané et authentique ? Et pourtant, c’est justement à ce moi qu’il faut aujourd’hui retourner, annonce Jacob Rogozinski dès la première page de son remarquable livre, Le moi et la chair.

2J’ai dit « un moi spontané et authentique ». Mais c’est là qu’il faut préciser, car le moi auquel Rogozinski se propose de retourner est loin d’être un moi pur, isolé, ou encore irréfléchi. Ainsi, Rogozinski nous livre une analyse détaillée des grands « égicides » du vingtième siècle, Heidegger et Lacan. Mais la force de ces analyse vient justement de ceci que le moi ne peut se ressusciter qu’à travers ses assassins. Pour revenir au moi, il fallait, semble-t-il, s’attarder sur les tentatives de le nier, de le tuer, car ces tentatives, cette crise et cette menace permanente, font partie du moi même.

3Il s’agit donc d’un retour au moi qui en passe par un retour à Descartes, mais c’est un Descartes tout imprégné de la pensée phénoménologique et psychanalytique. Ceci est le pari de Le moi et la chair. Pari très réussi, mais qui en appelle à une suite. Il s’agit de fonder une nouvelle conception du moi sur des bases plus solides que celles fournies par une phénoménologie et une psychanalyse dogmatiques, mais également de fonder une nouvelle phénoménologie et une nouvelle psychanalyse fondées à leur tour par ce moi, fondé-fondant.   

4Énorme pari donc, dont la réussite devrait être jugée par la capacité qu’il nous donne de continuer cette nouvelle approche de la subjectivité. Nous devons à présent tenter de prolonger Le moi et la chair par d’autres recherches, essayant d’approfondir notre compréhension de cet être fragile et précaire qui s’appelle à la fois « moi » et « je ».

5Essayons d’esquisser de tels prolongements. La voie menée dans la troisième et la plus originale partie du livre, « Introduction à l’ego-analyse », est la voie husserlienne. Cette voie commence par une époché, cet acte cartésien où je suspens l’existence du monde pour le retrouver à partir de l’évidence du je. Mais cette époché ne doit être ni trop restreinte ni trop radicale, garder toujours un certain contact avec l’expérience. Effectuant cette époché, j’arrive à un « champ d’immanence », et en particulier à cette couche primordiale qui est celle de la chair. Or cette chair n’est pas celle de Merleau-Ponty, une chair du monde, anonyme et impersonnelle, mais plutôt ma chair. Pour cela, ma chair doit se faire corps, appartenir à mon monde. Comment cela se produit-il ? Par l’expérience d’un chiasme tactile primordial, répond Rogozinski (p. 184), qui précède l’identification visuelle et spéculaire décrite par Lacan. C’est le caractère à la fois touchant et touché de la chair qui lui permet de devenir mon corps, de me donner une identité. D’abord partielle, cette identité tactile serait la base de toute identification ultérieure, visuelle ou autre.

6Rogozinski tente de décrire le chiasme tactile primordial à partir d’un élément qui conditionne toute synthèse, toute unité et identité, en même temps qu’il résiste et fait obstacle à l’identification charnelle. Cet élément crucial est baptisé le « restant », qui est un « phénomène-limite toujours fuyant » (p. 197). On ne peut donc saisir le restant qu’indirectement, par des phénomènes plus évidents, comme ceux de l’amour, de la haine et de la mort, les derniers paragraphes de Le moi et la chair tentant de les décrire, pour démontrer l’efficacité et la fécondité de cette proposition.  

7L’identité du moi est donc basée sur le chiasme tactile de la chair, mais ici l’on se demande quelle place pourrait jouer la vision dans une telle identité. Rogozinski admet que « pour pouvoir s’unifier, la chair doit en passer par la vue ; mais elle n’arrivera à se voir comme un corps qu’en cessant d’être chair » (p. 185). La chair se relève toujours du toucher et non pas de la vue. D’ailleurs, la « crise du chiasme » est, d’après Rogozinski, forcément une crise du toucher, la vision et la voix perdant leur ancrage dans ma chair (p. 270). Mais la vision et la voix ne jouent-elles pas un rôle plus actif dans cette crise ? Ne sont-elles pas plus que des phénomènes dérivés ?  

8Si l’on se retourne vers Lacan, on peut constater que son stade du miroir, critiqué par Rogozinski comme l’ébauche de l’égicide, peut au contraire enrichir la théorie du moi et du restant. Car l’identification spéculaire crée un décalage entre, d’une part, la totalité de la vue et de l’image, et, d’autre part, la partialité des sensations intérieures du sujet. Il s’ensuit que le restant a lieu également au niveau de la vue : cette dernière ne donne pas seulement un champ homogène (comme Rogozinski l’affirme à la page 225), mais elle crée également un décalage écart entre cette homogénéité et un certain vide intérieur, un certain sentiment de morcellement, sentiment lié justement au chiasme tactile et à son restant. Cet écart, ce restant du second degré pourrait, semble-t-il, influencer à son tour le restant tactile, de sorte que la crise du chiasme devrait plutôt se nommer « crise du restant », crise à plusieurs niveaux, dont la hiérarchie serait moins tranchante que celle décrite par Rogozinski. Une fois admise, cette thèse nous enseigne que la synthèse visuelle est certes sous-tendue par la synthèse tactile, mais ce en même temps qu’elle la sous-tend.

9Ceci nous mène, après le toucher et la vue, à une troisième instance, à savoir la voix, ou plus exactement le langage, qui n’est guère évoqué dans Le moi et la chair. Si le langage compte tellement pour Lacan, c’est parce que cette instance est très proche de la vision. Dans les deux cas, nous trouvons une certaine totalisation et stabilisation d’une réalité qui serait sans cela chaotique. Dans les deux cas, on essaye de cacher le décalage entre la totalité et la particularité, sans jamais y parvenir. Ne s’agit-il donc pas d’un processus complexe où la synthèse tactile joue un rôle majeur, mais qui serait toujours en dialogue avec les deux instances stabilisantes, la vue et le langage ?

10Merleau-Ponty, à la fin de sa vie, a essayé, sans pouvoir accomplir la tâche, de réconcilier tous ces termes : le visible, l’invisible, la chair, le chiasme, le langage. Il nous a montré que le langage est sous-tendu par le chiasme tactile mais que, tout comme la vision, il la sous-tend réciproquement. Le moi et la chair nous donne certaines clefs dont Merleau-Ponty manquait. Il nous faut à présent essayer de poursuivre ce chemin, de trouver la fonction du restant à tous ces niveaux, pour éclairer les divers phénomènes qui en découlent et qui le recèlent.