Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Avril 2008 (volume 9, numéro 4)
Mrabet Saida

Montaigne. Le monde, le corps et l’esprit

Philippe Desan, Montaigne. Les formes du monde et de l’esprit, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2008.

1  Dans son ouvrage Montaigne les formes du monde et de l’esprit, récemment paru aux Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Philipe Desan, Professeur à l’Uuniversité de Chicago, spécialiste de l’histoire des idées et auteur notamment des Commerces de Montaigne (Nizet, 1991) et d’un Dictionnaire Montaigne (Champion, 2007), offre une synthèse sur l’émergence du sujet moderne dans le contexte historique et social qui est celui des Essais, en s’attachant à la « théorie de l’action » de Montaigne qui noue l’âme et le corps.

2  Dans la première partie intitulée « Le corps et le monde », Philipe Desan montre en six chapitres que le monde, pour Montaigne, ne s’enseigne pas, mais se pratique, dans un apprentissage continu fondé sur les expériences corporelles. Dans un premier chapitre consacré aux « Noms », Ph. Desan illustre l’importance des noms chez Montaigne, étudie le problème de leur transmission et de leur universalité. Le chapitre suivant, « Anatomies », révèle l’importance de l’anatomie en tant que « science nouvelle » mais qui constitue néanmoins un obstacle face aux exigences propres du corps ; Montaigne se réfère à ce qui faire objet d’une expérience, la sienne ou celle de ceux qu’il considère comme suffisamment proches dans le temps et l’espace (en témoigne l’essai fameux sur les cannibales) : Ph. Desan peut ainsi montrer que « l’anatomie du moi sert de garant au discours sur l’homme ». Puis, dans un troisième chapitre, « Physionomie », le critique met l’accent sur la pensée philosophique de Montaigne. Il adopte ici le point de vue de Montaigne qui pose que l’interprétation de toute philosophie doit faire une place au corps du philosophe, dans une parfaite consubstantialité du corps et de la pensée. Dans un quatrième chapitre, « Mondes », Ph. Desan s’attache à la réflexion de Montaigne sur le monde, ce que représente le monde, ses limites et en quoi la géographie importe au projet des Essais, pour conclure que le monde est multiforme et pluriel, et qu’on ne peut pas l’enfermer dans une seule représentation. Le monde est « le miroir où il nous faut regarder pour nous reconnaître de bon biais ». L’avant-dernier chapitre, « Paysages », nous donne à comprendre que le paysage n’est qu’une trace personnelle du monde : le reflet d’une conscience particulière dont la représentation révèle l’aspect phénoménologique et épistémologique. Montaigne parcourt le monde avec curiosité, il n’explore tant de lieux, réels ou imaginaires, que parce que pour lui « notre vie n’est que mouvement » — un mouvement que Montaigne considère comme « imprémédité », le corps possédant des exigences que la raison ne saurait expliquer. Le phénomène du « hasard » fait l’objet du dernier chapitre de cette première partie : Ph. Desan pose que le hasard relève de la forme et non pas du contenu ; c’est un formateur et un révélateur de l’homme qui ne se laisse réduire à aucun discours et ne requiert aucune science ; l’essai pour Montaigne est « une forme où le hasard possède une place ».

3Ph. Desan aura donc montré ici que la connaissance pour Montaigne est toujours relative, et dépendante des expériences du corps : il n’y a pas d’essence de l’homme ; seuls des comportements observables peuvent faire l’objet d’une description et d’un jugement. 

4  La deuxième partie est consacrée aux rapports de « la pensée et l’esprit ». Ph. Desan, rappelle que l’esprit humain est un esprit désorganisé en quête d’une logique de la pensée. Il analyse dans un premier chapitre intitulé « Opinions » la théorie montaignienne de l’opinion, et la façon dont Montaigne formule ses jugements — occasion de nouer le rapport fondamental entre raison, opinion et moeurs. Dans un second chapitre, « Doutes », Ph. Desan, examine la question du scepticisme montaignien pour montrer que le doute ne produit pas à lui seul des vérités : c’est une façon de voir les choses et « la vérité n’est plus qu’une forme dont on a extirpé le doute ». Ph. Desan montre également que Montaigne s’intéresse à la morale qui représente une manière de vivre : il est impossible d’établir un système moral stable dans l’espae et dans le temps, et il n’existe pas une « réflexion morale tirée d’une quiconque sagesse » dans les Essais de Montaigne. Dans un autre chapitre intitulé « Éthique », Ph. Desan examine les contradictions de Montaigne, et s’interroge sur les titres nobiliaires obtenus par Montaigne. Il pose le problème de l’éthique marchande de la bourgeoisie pour montrer que l’auteur des Essais est le témoin d’une crise morale qui marque son temps. Enfin, dans un dernier chapitre « Liberté », Ph. Desan définit la liberté montaignienne et fait la distinction entre les termes : « libertin », « libertinisme » et « libertinage », pour comprendre les raisons de la perplexité de Montaigne sur la forme du libertinage, et pour montrer que le libertinage des Essais relève d’une liberté du langage et exprime une forme de libre pensée.

5Ph. Desan « s’essaie » donc ici à développer la réflexion de Montaigne sur l’esprit et la pensée pour rétablir la relation entre eux. Doute, morale, liberté, sont des « facultés » conçues comme des formes uniques ou singulières de la pensée — chaque forme renvoyant à « la façon dont l’être apparaît ». Une relecture de la pensée de Montaigne donc, et une commode voie d’accès au monde des Essais.