Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Avril 2008 (volume 9, numéro 4)
Thibaut Chaix-Bryan

La littérature autoéditée en RDA dans les années 1980

Carola Hähnel-Mesnard, La Littérature autoéditée en RDA dans les années 1980. Un espace hétérotopique, Paris, L’Harmattan, « La Philosophie en commun », 2007, 279 p.

1Maître de conférences en études germaniques à l’École Polytechnique, Carole Hähnel-Mesnard consacre ses recherches à  la littérature de la RDA et des nouveaux Länder, à la littérature contemporaine germanophone et aux enjeux mémoriels en Allemagne. Cet ouvrage est le résultat de sa thèse (L’hétérotopie à l’œuvre. La littérature autoéditée de la RDA dans les années 1980. Cadres, discours, poétiques) soutenu en 2003 et qui a reçu la mention très honorable avec félicitations à l’unanimité. Ce livre est en effet très intéressant dans la mesure où il donne pour la première fois une vision globale des principales revues littéraires autoéditées à partir de fonds d’archives peu explorés et exploités jusqu’à présent.

2L’objectif de ce travail très clairement problématisé dés l’introduction de l’ouvrage est bien de nous montrer dans quelles mesures les acteurs des nouvelles formes et pratiques artistiques faisant partie de la nouvelle génération des « Hineingeborenen »1 (Uwe Kolbe) essaient de créer un espace d’expression artistique indépendant où ils peuvent développer leur propre esthétique et leur propre rapport au monde alors que leur paysage culturel est dominé par l’idéologie officielle qui, même dans les années 1980, n’a pas encore abandonné la référence aux critères du réalisme socialiste.

3Cette étude, très  structurée et  bien menée, est divisée en trois grandes parties.

4La première partie (La place de la littérature autoéditée dans le champ littéraire de la RDA dans les années 1980) se propose de déterminer très précisément la place des productions autoéditées dans le contexte littéraire de la RDA à l’aide du modèle bourdieusien du champ littéraire2. Le positionnement des jeunes auteurs face aux réalités culturelles données est analysé afin de montrer que la position marginale qu’ils occupent n’a pas été choisie d’emblée. Cette première partie permet de façon particulièrement intéressante de confronter les positions entre auteurs de différentes générations et les différents courants littéraires comme par exemple Volker Braun qui s’en prend, dans son essai intitulé Rimbaud. Un psaume de l’actualité de 19833,  à cette nouvelle génération d’auteurs. Même si les propos polémiques n’occupent que trois passages relativement courts dans l’essai, ils étonnent par leur violence. En exposant sa vision de la fonction de la poésie à partir de Rimbaud et en s’interrogeant sur les possibilités d’écriture et le rôle de l’écrivain dans la société qui semble être définitivement vouée à la stagnation, les auteurs des milieux parallèles deviennent à cette occasion la cible de ses attaques alors qu’ils sont quasiment inconnus du public.

5L’étude de cette confrontation permet à l’auteure d’introduire le concept foucaldien d’hétérotopie pour qualifier plus précisément ces nouvelles expressions littéraires. Elle montre dans l’ultime sous-partie de cette première partie (L’hétérotopie comme facteur d’autonomie) que la critique de l’utopie liée au concept d’hétérotopie est parfaitement adaptée au contexte de cet nouvel « espace littéraire ». Ce concept qui peut d’une part expliquer les lieux réels — marges et interstices de la société —  dans lesquels s’inscrit la culture parallèle et le réseau de plus en plus dense des revues autoéditées, désigne d’autre part et surtout le lieu discursif et poétologique de ces milieux, renvoyant ainsi à une remise en question des normes et des cadres de la société, de l’ordre et des hiérarchies existantes. Ces milieux parallèles littéraires, avec leurs réseaux de revues et de manifestations, occupent réellement –selon la définition de Foucault- un « autre lieu » à l’intérieur de la société est-allemande plutôt que de se fixer comme l’explique Carola Hähnel-Mesnard sur le « non-lieu », l’utopie de leurs aînés. Ce nouvel « espace  hétérotopique » est par conséquent un endroit privilégié pour la mise en place des pratiques discursives qui remettent en cause des opérations classificatrices de la pensée et les cadres interprétatifs jusque-là admis. Cette hétérotopie, comme le développe l’auteure dans les deux parties suivantes, fait ainsi œuvre de subversion.

6La deuxième partie (Le cadre discursif des revues littéraires artistiques et autoéditées) est consacrée à ces revues en tant que support matériel et comme cadre discursif. Cette partie s’ouvre sur une synthèse de l’évolution d’une vingtaine de revues autoéditées présentant repères chronologiques et esthétiques. Ces repères, essentiels pour mieux comprendre les enjeux de ces revues, sont une preuve du fastidieux travail d’exploration des archives réalisé par l’auteure. La deuxième étape de cette seconde partie retrace aussi bien l’évolution des prises de position esthétiques et politiques que la perception des revues par elles-mêmes ou encore les influences théoriques (notamment des penseurs (post)structuralistes français) grâce à l’étude des textes à caractère programmatique, autoréflexif ou critique.

7Après avoir consacré les deux premières parties à la place de la littérature autoéditée dans le champ littéraire de la RDA de façon globale, la troisième partie (Poétiques hétérotopiques) se focalise sur deux auteurs Bert Papenfuβ et Barbara Köhler qui ont publié pendant les années 1980 presque exclusivement dans ces revues et activement participé aux débats qui les traversaient. Cette analyse très précise des textes de ces deux auteurs permet de mettre en lumière les particularités esthétiques et thématiques d’une littérature en marge des représentations dominantes. Cette analyse présente d’autant plus d’intérêt que ces deux auteurs sont toujours présents dans le champ littéraire de l’Allemagne unifiée.

8Carola Hähnel-Mesnard montre dans l’étude de ces poétiques les filiations et références intertextuelles particulières dont se réclament les auteurs de l’autoédition, filiations qui vont des avant-gardes historiques (dada, l’avant-garde russe) au Groupe de Vienne en passant par un retour aux figures romantiques pour Köhler, filiations et références qui sont en rupture avec celles observées jusque-là dans la littérature est-allemande. De plus, l’auteure attire notre attention sur la nécessité de sortir de l’alternative entre réalisme et formalisme. Car même si les auteurs se démarquent des canons réalistes, il est impossible de les ranger du côté d’un formaliste apparenté à de « l’art pour l’art ». Ce qui est particulièrement intéressant dans l’étude et la découverte de ces textes est de voir l’expression parfois très violente de ces auteurs face au décalage entre la réalité sociale, politique, le discours dominant et leurs propres expériences et mode de vie. L’auteure nous montre également dans quelles mesures la poésie de ces auteurs témoigne d’un rapport critique à la langue qui a des conséquences majeures sur l’écriture.

9De manière plus large, Carole Hähnel-Mesnard démontre que pour cette génération d’auteurs la répercussion critique de la langue sur l’écriture même n’est pas liée, comme on pourrait le penser au premier abord,  au genre poétique.  Les écritures respectives des différents auteurs mentionnés et étudiés dans cet ouvrage portent en effet les traces, voire les marques, d’une imperméabilité aux discours dominants de l’époque de la RDA, jusqu’à constituer aujourd’hui encore un potentiel de résistance à l’horizon d’attente.