Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Avril 2008 (volume 9, numéro 4)
Damien Zanone

Le Grand siècle du roman

Camille Esmein-Sarrazin, L’Essor du roman. Discours théorique et constitution d’un genre littéraire au XVIIe siècle, Paris, Honoré Champion, « Lumière classique », 2008, 587 p.

1L’histoire littéraire passe pour une discipline attachée à la tradition et pourtant, combien rapides y sont les déplacements des lignes du savoir, et changeantes les « vérités » les mieux acquises ! Ainsi, on apprenait encore il y a moins d’une vingtaine d’années que le grand siècle d’essor du roman était le XVIIIe et que cette promotion de fait, au temps de Prévost, de Marivaux, de Rousseau et de leurs confrères anglais, avait précédé la validation théorique du genre opérée du temps de Balzac et de Flaubert. Le XVIIe siècle avait précédé cet âge du roman et y existait comme une mémoire archivée : celle d’un temps d’indignité du genre, manifesté dans le débord naïf des folies narratives héroïco-baroques ; celle des promesses de rédemption esthétique qu’avait fournies le ressaisissement analytique de La Princesse de Clèves, modèle perpétuellement avoué. Du discours théorique sur le roman, si l’on se rappelait qu’il avait existé au XVIIe siècle déjà, on imaginait que c’était pour occuper, au prix de quelques remarques condescendantes, le bas bout de L’Art poétique de Boileau.

2Cette amnésie avait déjà été réparée, il y quatre ans, par l’anthologie que Camille Esmein-Sarrazin avait établie des écrits de poétique romanesque au XVIIe siècle, qui révélait la richesse et la densité du débat tenu sur l’art du roman au temps de Corneille et de Molière : Poétiques du roman. Scudéry, Huet, Du Plaisir et autres textes théoriques et critiques du XVIIe siècle sur le genre romanesque (H. Champion, 2004). Ce corpus est soumis aujourd’hui, avec L’Essor du roman, à une vaste étude analytique où les discours sont mis en perspective et en dialogue ; plus largement, l’ouvrage offre une synthèse actualisée d’un état de savoir profondément bouleversé depuis une dizaine d’années que les chercheurs dix-septièmistes ont élu de manière décisive le roman dans leur champ d’investigations. L’ouvrage de Camille Esmein-Sarrazin, de ce point de vue, apparaît comme donnant un point d’orgue à ce profond renouvellement.

3Ce résultat est obtenu à partir d’un questionnement précis : interroger à nouveau frais, en s’appuyant sur ce corpus de la poétique romanesque qui n’avait guère été sollicité dans cette direction jusque-là, la rupture ou le tournant des années 1660. Ce moment hante la réflexion des historiens des idées et des formes : mystère de la coïncidence de dates entre le début du règne personnel de Louis XIV et l’avènement des codes de la rationalité comme régulateurs de l’expression ; pour la fabulation en prose, l’usure brutalement avérée du roman dit héroïque ou baroque (« les romans […] sont tombés avec La Calprenède », peut-on dire quand meurt ce dernier en 1663) et son rapide remplacement par la nouvelle ou « petit roman », nouveau modèle narratif qu’installera pour de bon le succès de La Princesse de Clèves (1678). Ce moment d’évolution précipitée du langage romanesque est approché par Camille Esmein-Sarrazin sous l’aspect d’une « théorie du tournant », le constat de ce tournant n’ayant plus été mis en doute, une fois qu’il a été formulé dans les années 1670 pour servir le nouveau cours de la narration en prose, par la mémoire critique postérieure. Dans L’Essor du roman, la question est réexaminée du point de vue des discours théoriques qui accompagnent cette évolution : ces discours ont-ils contribué, par leur charge critique, à l’usure du « grand roman » des années 1640 et 1650, ou bien n’ont-ils fait que la constater et qu’en diagnostiquer après coup les causes ? Ont-ils contribué à élaborer un nouveau modèle narratif, ou bien se sont-ils contentés de valider son apparition ? La reconstitution des débats théoriques d’une époque acquiert ici une valeur paradigmatique car elle interroge la place qu’occupe le discours de la poétique (description / prescription), dans l’évolution des formes littéraires.

4Tournant ou théorie du tournant ? Les deux pistes, nullement contradictoires, sont menées de front dans L’Essor du roman : ce qui se passe pour le roman dans les années 1660 est étudié de manière systématique (en cinq parties et douze chapitres). L’érudition sans faille de l’auteur recrée impeccablement la complexité d’un débat littéraire au point d’en faire un milieu dense où le lecteur peut plonger pour une reconnaissance : les repères ne lui font pas défaut, qu’ils soient historiques (par exemple sur la part de la mémoire du roman médiéval ou sur le double rôle des Scudéry comme romanciers et théoriciens du roman) ou formels (sur la variété des mises en forme du discours critique,  sur les affinités évaluées entre les fictions de roman et celles de l’épopée et du théâtre).

5L’ouvrage de Camille Esmein-Sarrazin se recommande ainsi, aussi bien pour le corpus rare qu’elle défriche que pour la subtilité avec laquelle elle interroge le rapport entre la pratique littéraire et ses théorisations, comme une étude de référence non seulement dans le champ des études sur le XVIIe siècle, mais plus encore dans celui des études sur le roman, où il prend désormais place comme référence obligée de toute bibliographie.