Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Avril 2008 (volume 9, numéro 4)
Chloé Chamouton

Levinas, la Pensée du Retour, à la croisée des philosophies grecques et juives

Gilles Hanus, L’Un et l’universel. Lire Levinas avec Benny Lévy, Verdier, 2007

1Le livre de Gilles Hanus vient opportunément révéler les enjeux de la lecture que Benny Lévy proposait de Levinas dans Visage Continu, dont la publication (Verdier, 1998) marqua un tournant majeur dans l’explicitation du mouvement de pensée du philosophe. L’analyse de Benny Lévy mettait en lumière l’arrière-fond des intuitions pré-philosophiques nécessaires selon Levinas au déploiement de la philosophie. Visage continu révélait ces intuitions dans le texte lévinassien, et insistait sur sa complexité, ses plis, ses écarts, pour offrir un éclairage nouveau sur la pensée du philosophe.

2Comment dès lors lire Levinas entre les lignes ? C’est ce que propose Gilles Hanus dans L’un et l’Universel, explicitation des thèses 3, 4 et 5 de Benny Lévy dans Visage Continu, « thèses finales, lieu où s’élabore au sein du texte lévinassien la pensée du Retour ». Faire connaître les thèses de Levinas à travers la lecture nouvelle de Benny Lévy, telle est donc l’ambition de cet ouvrage. « Il s’agit de montrer comment existe chez Levinas une possibilité de penser qui, tout en puisant dans l’inspiration profonde du penseur, dépasse ou déborde l’explicite de sa pensée, au sens où le mouvement de débordement, de dépassement de la limite est constitutif du penser lévinassien ». Comment Benny Lévy construit-il cette pensée du retour ? À partir de quelles notions, de quelles situations cette pensée du Retour peut-elle s’élaborer ?

3D’abord soucieux de mettre en évidence cette tension et l’ambiguïté lévinassienne, l’ouvrage de Gilles Hanus s’applique à expliciter la pensée hénologique de Levinas à travers les situations existentielles que sont le visage, le féminin, le politique, le langage.

4« Visage continu fait date dans l’explicitation du mouvement de pensée de Levinas », ainsi débute l’ouvrage de Gilles Hanus. Si le livre de Benny Lévy se distingue des autres ouvrages consacrés au philosophe, c’est d’emblée que sa méthode de lecture diffère des autres, attentive à cet indicible qui se dessine entre les lignes ; si Visage continu fait date, c’est parce que l’ouvrage ressaisit en son cœur la tension lévinassienne, résumée en cette thèse : « la philosophie implique autre chose qu’elle-même ». Le mérite de Benny Lévy est d’avoir osé plonger au cœur de la tension, de la complexité lévinassienne et d’avoir fait surgir des textes lévinassiens cette tension. Cette modalité de penser, cette pratique de la lecture se distinguent de « la dévotion universitaire » consistant à répéter les textes sans tenter de les comprendre dans leur intime profondeur. Une méthode mortifère que récuse Benny Lévy, qui réinsuffle de la vie aux textes, en « prenant en compte leur détail, leur logique interne, leur dramaturgie »

5Gilles Hanus insiste sur ce rôle de la lecture, conçue comme « événement de subjectivation » selon les termes de Franz Rosenzweig. La lecture au même titre que la connaissance se muent en service, en outil de connaissance et de remise en question de soi. « Ce que je récuse dans mon livre Visage Continu, c’est la lecture basse de Levinas aujourd’hui dominante. En lisant les livres de Levinas, j’ai soupçonné que derrière l’écriture grecque, il y avait quelque chose d’autre et je me suis mis à apprendre l’hébreu » confiait Benny Lévy dans une interview. En effet, la définition que Levinas donne de la philosophie la présente comme écriture en palimpseste, c’est-à-dire une écriture double : « sous le Grec, il y a du Juif. Sous l’européen, il y a du biblique ».

6« Défaire l’ambiguïté du texte de Levinas implique de s’opposer d’emblée aux lectures qui font silence sur elle, soit en ne la mentionnant pas, soit en ne voyant pas ou en feignant de ne pas voir, des lectures qui se condamnent à ne pas lire Levinas, lectures unilatérales, qui effacent les aspérités, et supprime le vent de crise ». Benny Lévy définit Levinas comme « le phénoménologue juif-européen qui vise le vent de crise, le point critique, le pli qui joint en les distinguant le juif et le grec. On se condamne à ne pas lire Levinas si on ne fait pas attention au vent de crise ».

7Faut-il dès lors préférer trancher entre ces deux côtés et choisir un côté plutôt que l’autre ? Benny Lévy n’hésite pas à pointer cette ambiguïté « mais insensible au vent de crise, c’est à dire à l’inspiration du texte philosophique par le texte juif, à l’insinuation du sensé biblique au cœur du langage de la philosophie, cette lecture se condamne à manquer la spécificité de Levinas. Une lecture basse qui passe sous silence le mouvement d’anti-philosophie à l’œuvre dans le texte lévinassien et qui annihile « toute génialité ». Mettre au jour, explorer ce mouvement d’anti-philosophie, telle a été l’ambition de Benny Lévy.

8Quelles sont maintenant les thèses abordées par Benny Lévy dans Visage Continu, quel objectif poursuit le philosophe dont le but se résume en une phrase « faire jouer Levinas contre Levinas », c’est-à-dire s’efforcer d’en dénouer l’équivoque fondamentale, dire clairement ce qui en elle se donne confusément dans l’entre-deux singulier des textes ?

9Une équivoque qui aboutit à une interrogation : celle de l’universel, au cœur de l’ambiguïté lévinassienne. « sommes-nous des Grecs ? sommes-nous des Juifs ? » Et comme finissait par demander Derrida : Mais qui nous, qu’en est-il du nous ? Benny Lévy fut bien un passeur d’une rive à l’autre : « Il habitait cette intersection de la philosophie, de la tradition occidentale et de la tradition juive, obsédé par cette double origine Athènes et Jérusalem », notait Alain Finkelkraut à propos de Benny Lévy. Une double conception de l’universel (catholique grecque, issue de la définition de l’universel par Aristote d’un côté, et messianique de l’autre) qui demeure incompatible et « pourtant les deux modes de pensée grec et juif » s’accordent en moi tout naturellement », précisait Levinas. .

10Critiquer totalité et ontologie, comme le fait Emmanuel Levinas sans son ouvrage Totalité et Infini, c’est s’en prendre à la philosophie grecque en son essence.

11 « Bien que la philosophie ait tenté d’inclure le nom de Dieu dans sa geste, et fait de lui le « sommet des étants », elle est en réalité oubli de ce pro-nom, premier nom, nom originel. Puisque le Dieu biblique s’abstrait et échappe à ce statut que veut lui conférer la philosophie, l’histoire de la philosophie elle même n’aura été qu’une destruction de la transcendance. Restaurer le commencement véritable de la philosophie, c’est déchiffrer cet adieu, c’est une manière de retrouver la parole de Dieu dans le Visage d’Autrui. « La pensée de Levinas fait ainsi signe vers le prophétisme ou l’inspiration biblique ».

12Chez Levinas, l’universel apparaît comme le lieu d’un problème. « Ce problème est celui du rapport au grec, à la langue grecque ». L’identification lévinassienne de la philosophie et de l’ontologie implique que sa pensée comporte un mouvement d’anti-philosophie qui s’inscrit dans la tradition d’Israêl. Le nom moderne supportant le moment d’anti-philosophie est celui d’Auschwitz. Comme le remarquait Benny Lévy dans une interview dans Information juive en octobre 1998 : « Levinas est le philosophe qui a survécu à Auschwitz. Sa philosophie procède de cet étonnement. Comment peut-on survivre à Auschwitz ? Sa philosophie est positive. Ce retour au sens biblique et la possibilité que Dieu se manifeste dans des situations concrètes, c’est cela l’objet de sa pensée ».

13Qu’est-ce que la pensée hénologique ? Il s’agit de la pensée de l’UN. La part vive de la pensée de Levinas réside dans l’affirmation de l’absoluité de l’un. Cette pensée hénologique est aussi une pensée de la trace (ichnologique). L’un dont il s’agit, c’est Dieu. Levinas assimile l’Un et Dieu.

14Que signifie sa présence comme trace ? « Sa trace se révèle dans les situations concrètes et par conséquent humaines, et se vérifie dans les analyses du visage ». La pensée de l’un comme trace est une pensée de l’existence : « c’est dans la concrétude des situations existentielles que signifie la trace de l’un », autrement dit, l’un se dévoile à travers des situations de fait au sein même de l’existence. C’est la base même de la pensée positive, à savoir la reconnaissance positive de l’existence de Dieu.

15Gilles Hanus s’attache à mettre en évidence et à expliciter les trois propositions hénologiques, à savoir « l’un est événement de l’un », le deux est événement de l’un, le trois est événement de l’un. Comment comprendre ces trois propositions, comment s’articulent-elles autour des notions de créature, du féminin, du tiers, de la distinction entre deux formes de tertialité, de l’illéité et donc du tous, de l’universel ?

16Le soi est créature. Les hommes sont des créatures, ils sont fils de. Comment Levinas aborde t-il cette notion de créature ?

17Levinas lie la notion de créature à celle de l’athéïsme du moi, défini comme refus du sacré, du numineux. Levinas refuse ainsi toute idée de participation de la créature au divin, il refuse l’idole. Seule la séparation d’avec le divin, en dehors de toute fusion mythologique est condition sine qua none pour accueillir la transcendance. La créature est un mixte d’athéisme , prônant la liberté et de critique, remettant la liberté en cause. La merveille de la création résulte de cette alliance subtile. C’est en cela que réside la force de la notion de créature qui se déploie aussi à travers la notion de visage non réductible à sa représentation plastique, ni au pur assemblage d’un nez, d’une bouche, de deux yeux, et de notion de « visage continu ».

18 «Visage continu comme si le visage pourtant invisible de l’autre prolongeait le mien et me tenait en éveil de par son invisibilité même.. . Face à l’autre, le moi est autre dans le même. La Pensée du retour peut dès lors s’élaborer et aboutir à cette pensée hénologique : l’un est dans la trace de l’Un c’est à dire de Dieu. On déchiffre dans le Visage la parole de Dieu. Cet absolument autre qui est présent dans le visage d’autrui, c’est Dieu.

19De même que pour la première proposition, « toute la difficulté réside dans la pensée de la séparation, dans l’événement de la dualité des sexes. Comment penser la relation à deux ? Au fond la question de l’un dans le deux est la question de l’humain, la question d’Adam ».

20Levinas fait référence à un dire talmudique selon lequel la Maison, c’est la femme, le lieu, le chez soi à partir duquel l’homme aborde le monde extérieur. La femme est ce déploiement, une « présence dans l’absence, une absence dans la présence à partir de laquelle s’accomplit l’accueil hospitalier ». En fin de compte, le secret du féminin, c’est d’être le lieu de passage de la transcendance.

21En replaçant cette définition dans le midrach, Levinas établit renvoie la mère à Sarah, la mère assure ainsi un rapport au Père. Or la femme dans la trace du Père, « cela pourrait se dire en langage monadologique : « le deux est un événement de l’un » explique Benny Lévy.

22La question du tiers ou du troisième homme pose celle de l’universel et en ce sens de la notion de politique. Comment concevoir l’universel sans envisager cette fusion de singularités et d’individualités dans un nous impersonnel ? Là encore, Levinas envisage une autre méthode de penser le politique, à partir de la trace dans une perspective messianique. Le trois fait référence à l’espace sororal, à la terre sainte. L’espace sororal défini comme totalité d’uniques s’oppose ainsi à la totalité politique qui renvoie à un nous et broie les singularités. Dans le face à face avec l’Autre, se donne la multiplicité originelle qui loin d’être une pluralité d’hommes est une proximité de singularités. Le visage d’autrui dépasse le visage du tiers, il ouvre à l’humanité. Le tous de l’humain me regarde à travers le visage d’autrui. 3le visage en ce sens est visage d’Adam avant d’être visage d’autrui ». Ainsi la communauté humaine doit être pensée selon la fraternité. « Si la communauté humaine est fraternelle, elle se référera au même père ». L’espace sororal, c’est l’être-ensemble non politique, c’est entendre la même Voix, celle de Dieu.

23Une question méditée par Levinas à partir d’un constat simple : dans l’Ecriture se révèle une pluralité de noms de Dieu. Ce qui s’indique à travers le truchement du nom, c’est le sens de la relation avec le Créateur. En ce sens, chaque nom de Dieu est un nom propre et désigne une modalité de la relation. Le nom propre vise l’unicité au delà de l’essence et cet au delà de l’être selon Levinas, c’est le Nom de Dieu, qui renvoie à la sainteté.

24Mais Dieu n’est pas un concept, c’est un mot. D’où cette définition du langage où se profile toujours à l’horizon le même nom, celui de Dieu. Dans le langage se donne la trace de Dieu, du premier mot. Le Nom de Dieu est Pro-nom, à savoir qu’il imprime son sceau sur tous les noms. Tous les noms renvoient à ce pronom.

25Qu’il s’agisse de moi, de la femme, de la politique, du langage, toutes les situations existentielles de l’homme témoignent de la pensée hénologique de Levinas, qui est une pensée de la Trace. Derrière ces situations existentielles, se profile le premier mot, Dieu, Adam, qui loin d’être un concept se décline dans des situations de fait. En ce sens la pensée de Levinas est bien une pensée du Retour, qui sonne comme une « invitation à remonter du pronom au nom ». Par delà ce geste, la Pensée du retour renvoie à « toute pensée restaurant le souvenir de Dieu du chapitre 33 de l’Exode ».

26Une pensée du Retour qui ne se contracte pas dans la langue grecque. Cet ouvrage met en avant les arcannes secrètes de la pensée de Levinas dans une lecture haute et insiste sur les thèses des auteurs dont il s’est inspiré pour élaborer sa pensée : le cogito de Descartes, Leibniz, la geste positive de Schelling. .. Levinas dans son ouvrage Difficile liberté appelait de ses vœux « le réveil d’une curiosité pour les grands textes du judaïsme et la nécessité de leur appliquer non pas simplement une pensée émue mais une pensée exigeante », c’est-à-dire de faire parler ces textes d’une autre manière, et d’envisager l’universel à partir des notions de créature ou de fraternité ». Une démarche explicitée par Benny Lévy appliquée à la lecture des textes de Levinas dans Levinas et le grec qui éveille à une autre vision, un autre éclairage :

27« Je pense que l’on peut ressusciter, éveiller des significations dans l’humain, mais je ne pense pas que ce soit dans la langue philosophique comme telle et encore moins dans l’entreprise philosophique qui est obscurité ». C’est ainsi que, comme le constate Gilles Hanus, « la lecture de Levinas se joue tout entière dans la capacité d’entendre à l’occasion du mouvement de transcendance « la voix de fin silence » au fond du discours philosophique. »