Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mars 2008 (volume 9, numéro 3)
Sophie Feller

De l’art du clair-obscur en littérature

Isabelle Moreau, « Guérir du sot ». Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique, Paris, Honoré Champion, collection « Libre pensée et littérature clandestine » n°30, 2007, 1214 p.

1L’espoir de donner une unité (ou tout du moins un point d’ancrage) au corpus libertin semble avoir animé nombre de chercheurs qui, depuis l’ouvrage magistral de René Pintard, se sont intéressés aux esprits forts et aux libres penseurs du Grand Siècle. Et toujours cette unité se devait d’être nuancée, tant la diversité – pour ne pas dire, d’emblée, la disparité – des auteurs regroupés sous ce qui n’est parfois plus apparu que comme une étiquette, faisait obstacle à l’accomplissement de cet espoir. Il semble pourtant inspirer encore les travaux d’Isabelle Moreau dans son ouvrage « Guérir du sot » qui publie ici le résultat de son travail de thèse. Travail lui aussi magistral, soulignons-le immédiatement, et fort stimulant à maints égards. Car très vite, en effet, l’analyse proposée du corpus libertin dépasse l’ambition d’enrichir l’étude du libertinage érudit d’une nouvelle approche, voire d’aboutir à une nouvelle définition de celui-ci.  Le postulat de départ qui irrigue l’ensemble de ces travaux entre en effet fortement en résonance avec des problématiques actuelles, qui sont celles de notre société de communication : il s’agit de s’interroger sur les stratégies d’écriture des libertins et notamment le choix de l’imprimé pour formuler et diffuser des idées hétérodoxes.

2Un tel choix, on s’en doute, ne va pas de soi : publier ses idées, c’est se mettre en avant et prendre un risque. C’est pourtant celui que font nombre d’auteurs libertins, de Sorel à Naudé, de La Mothe Le Vayer à Cyrano de Bergerac. En s’attaquant de front à cet apparent paradoxe, Isabelle Moreau a pu démontrer qu’il se trouve au cœur de la posture libertine : il est de fait directement lié à la question de l’interprétation des textes et des représentations qui se pose tout particulièrement en ces lendemains des guerres de religion. Le libertinage peut ainsi s’appréhender avant tout comme un phénomène textuel, tant du point de vue de l’écriture que de la lecture ; et c’est en tant que tel qu’il entre en interaction avec des domaines aussi variés que la politique, la religion mais aussi l’épistémologie ou la science. L’auteur a ainsi mis au jour un fil rouge qui lui permet de reparcourir nombre d’aspects et d’enjeux des écrits libertins.

3Revenant dans un premier chapitre sur la naissance même du « libertin » au xviie siècle et sur les différentes acceptions du terme à l’époque, Isabelle Moreau ne se contente pas de préciser par une analyse d’ailleurs très riche le contexte et les polémiques dans lesquels il prend forme ; l’étude circonstanciée du procès de Théophile de Viau et de la publication de la Doctrine curieuse du Père Garasse lui permet de souligner l’enjeu juridique inhérent à cette affaire : il s’agit en effet de la position juridique de l’instance énonciative et – pour le faire court – du statut de l’auteur, au moment même où le projet de l’Académie prend forme dans l’esprit de Richelieu. Le choix de l’imprimé et de la publication offre ainsi paradoxalement une certaine protection à l’écrivain qui use d’une rhétorique équivoque ou allusive, puisque rien n’autorise à lui attribuer définitivement tel ou tel propos. Toutefois il ne s’agit pas de s’en tenir à l’évaluation d’une telle stratégie de masque ; il convient plutôt, pour Isabelle Moreau, de s’interroger sur les conséquences d’un tel choix de l’imprimé sur le contenu et la forme mêmes – l’un n’allant pas sans l’autre – de l’impiété et de l’immoralité ainsi exposées. Le jeu avec la censure – étudiée dans le second chapitre – confirme cette hypothèse : si elle se veut coercitive pour les autorités, elle permet aux libertins de définir leur propre posture intellectuelle et culturelle. Les dispositifs d’expression et de diffusion qu’ils se voient ainsi contraints de mettre en place, nous dit l’auteur, « dessinent en filigrane les contours du ‘‘public’’ visé ou désiré par l’acte d’impression et de publication (p. 196) ». Cela va au-delà d’un simple rejet des circuits officiels et du clientélisme traditionnel : ce qui est revendiqué ainsi, c’est un certain élitisme de la destination d’une part (lire – ou devrions-nous dire déchiffrer – le texte demande une certaine compétence si ce n’est une compétence certaine), et un plaisir personnel et gratuit de l’écriture d’autre part. A cet égard, le cas des ouvrages de commande est particulièrement instructif : Isabelle Moreau montre à travers l’exemple de La Mothe Le Vayer et de son traité De la vertu des Payens (qui serait une commande de Richelieu) comment le libertin parvient à détourner l’argument initial de l’ouvrage (savoir si les philosophes antiques pourraient, par la grâce de Dieu, être sauvés malgré leur méconnaissance de la religion révélée) pour délivrer un autre message (être accusé d’irréligion est souvent un signe d’élection), bien différent de celui qui est attendu ! Les stratégies d’écriture des libertins posent ainsi avant tout au censeur la question de l’interprétation dans la mesure où il se doit de choisir entre l’interpretatio rigorosa et l’interpretatio benigna ; rien dans la forme ne laissant présupposer l’une plutôt que l’autre, il en est le plus souvent réduit juridiquement à opter pour la seconde (cf. p. 250-251). L’hypothèse de départ est ainsi confirmée : « la question interprétative était au cœur de l’affaire Théophile de Viau, elle parcourt l’ensemble du corpus libertin, à la fois comme sujet de réflexion théorique (à propos de la lecture des livres, mais aussi des faits historiques ou des phénomènes naturels), et comme pratique textuelle à part entière, analysable en termes d’équivoque communicative » (p. 255). Il ne reste plus qu’à la valider en détails, tout en s’efforçant de saisir plus précisément, non seulement les formes de cette équivoque communicative (largement étudiée par ailleurs) mais également ses fondements et ses impacts philosophiques et épistémologiques.

4Ce travail fait l’objet des chapitres suivants : ainsi l’auteur montre-t-elle dans le chapitre III en quoi le choix d’une esthétique du clair-obscur n’est pas seulement un dispositif prudentiel mais le « garant de la liberté de pensée de l’auteur et du lecteur, présenté comme le meilleur remède au dogmatisme ambiant » (352). Sous l’influence notamment du scepticisme introduit par Montaigne – dont la plupart des libertins sont, sinon les héritiers, du moins des lecteurs – et porté par La Mothe Le Vayer, les esprits forts dénient en effet à notre condition humaine tout accès à la vérité : le doute constitue, sinon la fin, du moins l’étape obligée de toute réflexion et de tout apprentissage ; il est, là encore, le garant d’une pensée libre et personnelle. Car, comme ne manque pas de le rappeler Isabelle Moreau, la formation de soi reste première pour le libertin érudit qui ne cherche pas dans la publication une vulgarisation à destination du plus grand nombre. Il n’a pas suffisamment confiance en l’homme, et en particulier dans le commun des mortels, pour prétendre à un tel objectif : la diffusion du savoir et des lumières de la raison sera l’affaire du prochain siècle… Ainsi la rhétorique libertine qui use du clair-obscur et multiplie les références érudites repose-t-elle sur un socle épistémologique commun à ces auteurs  ainsi que, encore une fois, sur une certaine conception de la nature humaine.

5Dès lors l’accès à la connaissance laisse la part belle à ce que l’auteur nomme « l’expérience du monde ».  En revenant dans le chapitre IV sur la place de la science au sein du discours libertin, c’est moins l’opinion des esprits forts sur les théories nouvelles qui intéressent Isabelle Moreau, que ce qu’elle révèle de leur stratégie d’écriture ; en montrant en effet que le vraisemblable se substitue nécessairement au vrai pour le libertin, elle explique que celui-ci se porte naturellement à une approche « discursive » de la réalité, « par approximations langagières successives » (p. 384) : c’est dire l’importance du langage et de la rhétorique non seulement dans l’expression des idées, mais dans la conception philosophique même du monde et de l’homme. Pour les libertins en effet, « la méditation philosophique n’est ni informe, ni dépourvue de méthode, bien au contraire, mais elle ne démontre pas : elle représente. Elle modélise le réel à l’aide de la seule matière dont elle dispose : le langage » (p. 384). Cela justifie également que l’histoire et le récit de voyage, tous deux étudiés au chapitre V, occupent à leur tour une place non négligeable dans le corpus libertin. Enfin, le chapitre VI revient sur les conséquences d’un tel primat philosophique et épistémologique de la vraisemblance dans les œuvres de fiction, non seulement dans le roman, mais également au théâtre. Seule une « opinion de la vérité » peut être représentée sur scène, or celle-ci est elle-même tributaire du public qui doit y adhérer : cela explique peut-être que le théâtre ait été peu investi, somme toute, par les libertins… Il est en revanche le lieu par excellence du débat sur le vraisemblable qui « se mesure alors au degré d’adéquation de la fiction au système de représentation du lecteur » (p. 930). C’est donc bien la question interprétative qui, ici encore, se retrouve au cœur du discours et de la rhétorique libertins.

6Il n’y a rien d’étonnant dès lors à ce qu’elle fasse l’objet d’un septième et dernier chapitre dans lequel l’auteur revient sur ce qui fait selon elle la particularité des stratégies d’écriture libertine. Ces dernières sont en effet induites par une anthropologie de la croyance qui met en présence « deux rapports antithétiques à l’acte de lecture, l’un fonctionnant sur le mode empathique de l’immersion et de l’adhésion, l’autre sur le mode de la méfiance et de la distance critique » (p. 1009). Là passe la frontière qui sépare l’esprit fort du vulgaire (au sens où l’entendait Naudé, c’est-à-dire d’esprit « commun », indépendamment de toute distinction sociale). Le libertin serait donc avant tout celui qui a pris conscience de ces mécanismes d’adhésion, de croyance et de représentation et qui, pour mieux déniaiser les esprits ou tout simplement y échapper lui-même, en jouerait dans ses œuvres. L’écriture, répétons-le, en tant que mode d’expression des idées et des opinions, constitue ainsi un enjeu philosophique majeur dans l’œuvre du libertin. Le choix d’étudier plus précisément les stratégies mises en place par ces auteurs prend donc bien toute sa pertinence, et ce d’autant plus efficacement, nous semble-t-il, que la question interprétative reste encore aujourd’hui – peut-être même plus que jamais – un enjeu essentiel de notre société occidentale. A cet égard l’ouvrage d’Isabelle Moreau nous paraît ouvrir la voie à un champ d’analyse qui, encore une fois, dépasse son seul objet d’étude.