Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2004
Printemps 2004 (volume 5, numéro 1)
Gaëlle Guyot-Rouge

« Au secours, Péguy ! »

Charles Péguy, l’écrivain et le politique, textes réunis par Romain Vaissermann, Éditions Rue d’Ulm, Paris, 2004.

1Partant du constat d’un outrage, qui, de lectures fallacieuses à l’ensevelissement pur et simple, a condamné l’œuvre de Péguy à l’oubli et à l’opprobre, cet ouvrage se propose de redécouvrir frontalement cet écrivain, c'est-à-dire non pas « en continuité, déductive et conclusive » (Michel LEPLAY, « Péguy, suite », p. 283 à 290) d’une « tradition historico-critique », mais « en nouveauté, inductive et inaugurale » (art. cit., p. 284), afin que puisse enfin devenir visible et sensible la modernité d’une œuvre dont les deux textes « cadre », introduction et conclusion, affirment l’extrême pertinence en ce début de XXIe siècle : « Nous voici à l’heure où la science se prend pour un destin. Au secours, Péguy ! » (Claire DAUDIN, « Péguy de retour », p. 11 à 22, p. 20). « Inductives », certes, et, pour certaines, réellement « inaugurales », ces relectures enthousiastes et empathiques sont au nombre de huit. Elles se répartissent en deux ensembles, littérature d’une part (« Péguy écrivain d’une mémoire oublieuse ») et pensée politique de l’autre (« Péguy politique d’une réputation sulfureuse ») comme le laissait supposer le titre choisi, Charles Péguy, l’écrivain et le politique. La conjonction de ces deux volets est assurée, au centre du recueil, par un article de Francine LENNE, sans doute le plus stimulant du recueil, intitulé « Carrefour de l’amitié. L’art et le public dans les Cahiers de la quinzaine » (p.165 à 195).

2L’écrivain, tout d’abord. Romain VAISSERMANN (« La mort du père chez Péguy. Analyse d’un récit autobiographique », p. 25 à 76) mène, à partir de l’étude linéaire d’un court extrait de Pierre. Commencement d’une vie bourgeoise, une analyse consacrée à la mort du père, motif traumatique dont il démontre le caractère central dans la genèse de l’œuvre. Dans ses thèmes et ses caractéristiques formelles, celle-ci ne serait que la réécriture d’un texte en quelque sorte matriciel, la lettre hésitante et naïve que Désiré Péguy, menuisier analphabète, envoie à sa femme trois ans avant la naissance de Charles, – lettre dont la lecture ritualisée a bercé l’enfance de l’orphelin.

3Nous quittons ensuite les considérations biographiques et psychanalytiques pour des études qui s’efforcent toutes de cerner, via la réalité textuelle de l’œuvre, prose ou poésie, certains aspects du catholicisme de Péguy. À la croisée de l’histoire littéraire, de l’histoire des idées, de l’analyse thématique et de l’analyse stylistique, Frédéric SARTER (« Péguy bâtisseur – thèmes et variations de l’architecture », p. 77 à 118) interroge l’usage par Péguy du motif architectural : dans un siècle, qui, « impuissant à bâtir », a vu se réfugier dans la littérature l’esprit des grands architectes, l’œuvre de Péguy « crée dans l’ordre de la poésie française moderne un équivalent, une figure de la cathédrale et de l’élan gothique » (p. 80). Cette transposition poétique se double d’une évolution du sens imparti au motif : chez Péguy, qui rompt par là avec le romantisme, l’image architecturale exprime essentiellement le rapport de l’homme et de Dieu, et plus spécifiquement l’immixtion du charnel et du spirituel, laquelle constitue le centre de sa théologie et de sa poétique. Sur le même thème, une seconde étude (Lioudmila CHVEDOVA « Métaphores de la cathédrale dans La Tapisserie de Notre-Dame », p. 93 à 118) propose une typologie thématique de ces figures (La cathédrale végétale, la cathédrale bateau, la cathédrale femme).

4Le dernier article de la première section, (Pauline BERNON, « Styles et sublime dans les dernières œuvres de Péguy », p. 119 à 162) s’inscrit plus encore que les deux précédentes dans la tradition d’une lecture religieuse de l’œuvre de Péguy. A partir d’une approche originale en terme de méthode et fructueuse dans ses conclusions, Pauline Bernon considère les derniers Cahiers à l’aune du concept rhétorique de la tripartition des styles. Ce concept est essentiel dans la critique que Péguy fait du monde moderne, oublieux de la notion d’ordre et de justesse. A cette inconvenance cultivée par les temps présents, Péguy oppose la restauration d’une parole vraie, laquelle résulterait de la « fidélité de l’être à son ordre » (p. 127). Mais le lieu propre de la rhétorique de Péguy, révélatrice en cela de la tradition d’écriture judéo-chrétienne, outrepasserait toutefois ces cloisonnements stricts, qu’il transcende, en créant dans le texte, comme le fit l’Incarnation dans l’histoire, un espace d’interférence, ou plutôt de circulation, entre style bas et grand style. Par ces ouvertures et ces ruptures maîtrisées, qui enrichissent sans récuser les mécanismes de régulation de l’écriture hérités de la tradition gréco-latine, les derniers Cahiers atteignent au sublime, cette catégorie nouvelle définie par le traité du Pseudo-Longin. La finalité même de l’œuvre, son destin, tiendrait ainsi à son aptitude à refléter par instant le nouvel ordre instauré par la Passion, ordre dynamique où circule la grâce, et de donner par là à chacun prise « sur la réalité grandiose de l’intercession du Christ pour ceux qui manquent à Son Père » (p. 154).

5À ce stade, c'est-à-dire au terme des articles à caractère strictement littéraire, le projet inaugural que formulait au seuil du recueil, Claire Daudin, celui d’un procès en révision (« il faut casser le jugement, instruire à nouveau le procès », p. 20) qui révélerait la modernité de l’œuvre de Péguy, de sorte que « la gauche française puisse réintégrer parmi ses grands ancêtres » (p. 21) l’écrivain catholique, n’a pas encore, nous semble-t-il, trouvé beaucoup de pièces à convictions. C’est ce à quoi travaille l’article de Francine Lenne (sans préjuger de son impact sur une « panthéonisation » à gauche de l’auteur de Notre jeunesse), qui éclaire avec une certaine force l’originalité et la modernité d’une œuvre où il y aurait, écrit-elle, une « aberration » « à reconnaître […] une pensée de droite » (p. 169).

6L’étude est centrée sur le débat que suscita, entre Jaurès et Péguy, au moment même de leur rupture, la question des rapports de l’art et de la politique. Francine Lenne confronte les conceptions que manifestent deux textes de Péguy (1898, Marcel, De la cité harmonieuse, et la Réponse brève à Jaurès) à celles développées par Jaurès lors d’une conférence tenue le 13 avril 1900, intitulée « L’Art et le socialisme ». Nous quittons en partie les faits d’écriture, pour découvrir le lieu particulier que fut la boutique des Cahiers de la quinzaine, et, la conception globale des rapports de l’art et du public que révèle cette entreprise éditoriale si singulière. Aux aspirations de Jaurès à un art socialiste, qui couronnerait l’avènement de la société nouvelle, Péguy oppose ici l’humilité d’une démarche centrée sur le présent et le travail, ce « travail lent, moléculaire et définitif » (p. 170), dont témoigne jusqu’à l’organisation matérielle des Cahiers, rapprochée par Francine Lenne des tentatives picturales contemporaines : les « chercheurs d’angles » et du trait de l’avant-garde, de Kandinsky à Mondrian (p. 171). Au cœur de cette entreprise singulière, où l’art et le politique se compénètrent étrangement, nous retrouvons actives et vives les valeurs platoniciennes de beauté, de vérité et d’amitié; partagées avec Jaurès, elles sont toutefois ici « retournées dans la réalité », de manière à constituer les impératifs d’une action concrète et quotidienne, qui ne couronnerait pas l’avènement de la cité idéale, mais le préparerait.

7De ce fait, si les Cahiers n’ont rien d’une revue avant-gardiste, et qu’ils restent classiques dans leur goût et leur facture, tout au moins proposent-ils une réorganisation radicale, et en un sens révolutionnaire, de la relation de l’art et du public. Arrachée à l’économie marchande, dégagée de toute tutelle, qu’elle soit d’ordre idéologique ou simplement liée à la prise en compte des attentes d’un lectorat, l’œuvre ainsi redéfinie devient une réalité politique et citoyenne à part entière ; celle d’un libre don, dont la genèse accomplie, de la production à la réception, suppose un dialogue d’amitié sincère, sans cesse renoué entre l’artiste et son public, au sein de cette « cité idéale » qui « sera celle du libre accès à des œuvres libres » (p. 190). C’est ainsi que la pensée toute entière de Péguy, pour qui « la relation vivante à l’art est « l’opération commune du voyant et du vu » » (p. 189), se placerait sous le signe crucial de l’amitié, au carrefour de l’art et du public, de l’amour platonicien et de la charité chrétienne, du poétique et du politique.

8Cet article charnière est suivi de trois études plus directement consacrées aux aspects politiques de l’œuvre de Péguy, qui forment le second volet de l’ouvrage : « Péguy politique d’une réputation sulfureuse » – la périphrase désignant la revendication par la droite et l’extrême droite française de l’écrivain et de son œuvre. Premier avocat de Péguy, Patrick Charlot (« Le /la politique selon Charles Péguy », p. 199 à 210) place au centre de sa démonstration la notion de démocratie : venu de la gauche – le socialisme de Lucien Herr – pour professer des opinions de plus en plus nettement antiparlementaristes, Péguy ne contesterait pas, en réalité, la pertinence globale du modèle démocratique. Sa vindicte s’exerce à l’encontre de l’avatar déprécié qu’en donne à voir le régime républicain, à partir notamment du vote de la loi d’amnistie en décembre 1900. « L’antiparlementarisme » de l’écrivain résulterait dès lors de sa fidélité radicale à un idéal « bien [plus] proche du socialisme » (p. 206) que ne le serait la pratique démocratique, dont Péguy a perçu les dangers potentiels, qu’avère semble-t-il ce début de XXIe siècle. Il y aurait de la sorte, pour Patrick Charlot, un contresens total à voir dans l’œuvre de ce dreyfusiste jusqu’au-boutiste, philosémite et libertaire, un pré-fascisme à la française.

9 Dans un esprit similaire, Sébastien Richard éclaire les relations qu’ont entretenues Georges Sorel et Péguy (Sébastien RICHARD, « De la mystique au prix Goncourt - Sorel et Péguy, hommes et idées », p. 211 à 249). Malgré un parallélisme fréquent, le lien qui rapprocha un temps l’auteur des Réflexions sur la violence et le fondateur des Cahiers de la Quinzaine jusqu’à la rupture de 1912 – lien né autour de Bergson, fut plutôt fragile, réduit aux consonances réelles mais ténues qui unissent « le socialisme moral péguien » et l’exploration par Georges Sorel des notions de mythe et de mystère. Qu’il s’agisse des milieux fascistes des années 20, puis de l’historiographie vichyste, qui classa les deux hommes parmi ses principales références culturelles, ou, plus récemment, de la critique marxiste, la postérité continue à associer ces deux figures, si dissemblables dans les faits.

10Très éclairante sur le contexte de l’œuvre, une dernière étude (Guillaume BOURGEADE, « Charles Péguy et l’action française», p. 251 à 280), entérine cette déconstruction du cliché nationaliste, en réfutant l’amalgame parfois établi entre la pensée de Charles Péguy et celle de Charles Maurras. L’observation attentive de ce que Péguy pensait de l’Action Française, mais plus encore celle de ce que l’Action Française pensait de Péguy, dégage d’irréductibles lignes de partage : politique contre mystique, antichristianisme contre christianisme, antisémitisme contre philosémitisme, monarchisme contre républicanisme, pragmatisme contre idéalisme… C’est un homme, le critique littéraire Henri Massis, ami de Péguy et proche de Maurras, et un ouvrage, intitulé Le Sacrifice [1917] qui eurent, d’après l’auteur, raison de ces divergences. Le long hommage que Massis y rend au créateur des Cahiers installa durablement dans l’opinion le cliché d’un Péguy militaire et guerrier, lié à l’Action française par son pragmatisme – thèse insoutenable pour Guillaume Bourgeade, qui explique par trois facteurs ce « gauchissement » regrettable et lourd en conséquences quant à la réception à venir de Péguy : tout d’abord le schématisme propre à un critique moralisant, rapide à proférer des vérités générales, puis sa focalisation sur quelques « écarts » (p. 264) de parole de Péguy, en réalité peu révélateurs de sa pensée, et enfin la projection sur son évolution du parcours intellectuel et politique du petit fils de Renan, Ernest Psichari, qui mourut comme Péguy en 1914, après une authentique conversion au nationalisme et au catholicisme. Massis aurait donc joué un rôle essentiel dans la constitution d’un « mythe », auquel Guillaume Bourgeade reproche d’avoir condamné à un oubli partiel l’œuvre de Péguy.

11« Ce qui gêne, chez Péguy, c’est ce qui demande à être compris, ce qui a besoin, pour être accepté, de la confrontation avec une intelligence critique », écrivait Claire Daudin, dans son introduction, exprimant par là le regret de voir réduits, dans certains des articles, à de « simples écarts de paroles » les aspects de la pensée de Péguy qui sonnent « politiquement incorrects » (p. 18). Si tant est que le classement à droite ou à gauche de l’œuvre fait sens, le recueil aurait effectivement sans doute gagné en pouvoir de conviction, si, par delà les questions de circonstances, il avait affronté ce qui dans la pensée de Péguy a pu prêter à confusion : ainsi sa mystique de la France, qui ne saurait, écrit Claire Daudin, être réduite à un fait de langue, mais qu’il faut toutefois différencier soigneusement de ces « authentiques sources de nationalisme d’extrême droite », que furent l’exaltation maurassienne du « pays réel » ou de « la terre et des morts » de Barrès (p. 18). En d’autres termes, disserts et convaincants sur les prises de position qui discréditent la récupération à droite de Péguy, les articles le sont moins sur les raisons substantielles qui ont pu susciter cette lecture – raisons dont l’examen attentif et critique nous semble faire quelque peu défaut à la solidité de la démonstration.

12En dépit de cette lacune, relative en tout état de cause, les auteurs parviennent à imposer progressivement l’image d’un homme dont les apparents métamorphoses cachent une profonde fidélité à lui-même. Pas à pas, les contributions établissent avec une certaine rigueur que la dualité n’est pas, chez Péguy, à comprendre sur un axe chronologique, en terme d’évolution et de reniement de soi même : bien plutôt fonctionne-t-elle, résolue dans une dialectique de chaque instant, en synchronie, chez celui qui apparaît, d’article en article, comme un grand « réconciliateur des contraires » — le « charnel et le spirituel, la politique et la mystique, la religion et la foi, la prose et la poésie, le socialisme et la liberté » (Michel Leplay, art. cit., p. 288), mais aussi l’archaïsme et la modernité, l’idéalisme et le pragmatisme, l’humour et la théologie parvenant ici à une osmose vivifiante. Nous nous rendrons de ce fait à la conclusion de Michel Leplay : les engagements complexes de ce « pousseur de cris », qui sut « rassembler sans confondre et assembler sans immobiliser » (p. 288), peuvent sans doute faire sens pour le lecteur du XXIe siècle, devant les questions d’aujourd’hui et de demain, qu’il s’agisse du fonctionnement des institutions, ou, plus généralement, « du sens même de cette vie », « brouillé », pour Michel Leplay, entre autres, « par le stockage universel des données et la transmission immédiate des informations » (p. 286). Pour cette raison au moins, lisons ou relisons Péguy.