Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Février 2008 (volume 9, numéro 2)
Guillaume Pajon

Thanatofictions

Isabelle Casta, Nouvelles mythologies de la mort, Paris, Édition Champion, Paris, 2007. 228 p.

1Le corpus retenu par Isabelle Casta réunit trois domaines que l’ouvrage s’essaye à mettre en tension : la fiction médico-légale, les tueurs en série et les morts vivants, et enfin les récits et films d’heroic fantasy. Nous croisons donc aussi bien les criminalistes contemporains  « classiques » Patricia Cornwell, Kathy Reichs ou James Ellroy, que des fantastiqueurs plus anciens comme Gaston Leroux, Adolfo Bioy Casares ou le Jules Verne du Château des Carpathes et du Secret de Wilhelm Storitz ; les « mythologies » explorées s’appuient également sur la « novellisation » de la série Buffy the Vampire Slayer (BtVS), créée par Joss Whedon en 1997 et parachevée en 2003. Ces « variations romanesques dérivées » sont publiées aux éditions Fleuve noir et forment un énorme gisement  (44 volumes) qui rejoint les thématiques du Monde de Narnia et du Seigneur des Anneaux. Mais le « romantisme noir » inhérent à l’entreprise nous amène aussi à relire Emily Brontë ou Alexandre Dumas, maîtres à penser d’un regard complexe sur la mort, cœur de l’interrogation portée par cette étude.

2La méthode consiste à poser, d’entrée de jeu, les conditions d’émergence d’un nouveau traitement des représentations de la mort, surtout violente d’ailleurs. Pour ce faire, des « tendances » et des « surgissements » de figures, de situations, de lieux vont être expertisés : l’IML1, que l’auteur qualifie de nouveau chronotope, le légiste tout-puissant mais fragile, le tueur en série insaisissable, magnifié par le cinéma. On retiendra la description de la Ferme des corps, laboratoire à ciel ouvert où les anthropologues du Tennessee observent la décomposition des cadavres — lieu méphitique devenu le passage obligé des romans américains contemporains. La thèse centrale pourrait se résumer ainsi : l’évolution des sciences et des techniques (surtout médico-légales) a rendu caduque notre ancienne perception de la mort ; cet ébranlement épistémologique se ressent-il dans les mondes de la fiction ? si oui, comment ?

3À partir de ce présupposé, les options, rappelées par la table des matières, s’ordonnent comme suit : le mort devient un personnage à part entière des fictions contemporaines et son « retour » cinématographique s’effectue selon des modalités esthétiques renouvelées, loin du spectre éthéré ou grimaçant des imageries connues. Enfin, les jeux vidéo déréalisent la mort, en rendant des « vies » aux joueurs, en permettant que reviennent dans la partie des individualités pourtant disparues. Ces interactions complexes empruntent aux formes du passé certaines de leurs spécificités, mais apportent une recombinaison inédite des peurs et des fascinations contemporaines : « une sotériologie nécropoétique »2, comme l’affirme le premier chapitre.

4L’introduction donne le ton : relevant davantage de l’essai que de l’analyse académique, l’ouvrage nous entraîne dans une catabase littéraire, cinématographique et télévisuelle, qui reflète à la fois la ferveur du poète  Dylan Thomas et l’angoisse du sociologue George Devereux, au risque d’un grand écart sémantique et méthodologique parfois déroutant. Il n’en demeure pas moins que, malgré des choix d’exemples contestables, la problématique érige un certain nombre de productions en objets majeurs de réflexion et d’étude (le serial killer, nouveau croquemitaine, la « surcadavérisation » des romans criminels américains…) – objets qui fondent donc, s’il faut en croire l’auteur, un nouveau monde (mode ?) de représentations. C’est pourquoi l’auteur s’attache à montrer la corrélation entre la laïcisation des esprits et la « privatisation » des rites de deuil, ainsi que le resurgissement des fantômes, tout autrement traités, nous le disions, que dans le fantastique traditionnel. Des films récents viennent corroborer cette nouvelle donne : le succès mondial du Sixième sens, de Shyamalan, ou de Les Autres d’Amenabar, signale puissamment l’écho recueilli par ces formes inédites.

5On peut trouver surprenante l’importance accordée au personnage de Buffy, la « tueuse de vampires », héroïne télévisuelle plébiscitée par les adolescents, dont l’auteur fait la moderne héritière de la quête du Graal ; on devine là une passion tellement personnelle que, pour parler populairement, « ça passe ou ça casse ». Le troisième chapitre, intitulé « Buffy l’Elue, les deux tranchants du glaive », fait appel à Fraser et à Dumézil pour expliciter les « fonctions » des personnages au sein de la série, rappelant certes Tolkien mais aussi le mythe christique ou les westerns crépusculaires comme Règlement de compte à OK Corral.

6La bibliographie et la filmographie permettent de retrouver ces nouveaux fétiches de la modernité, dont l’éclectisme nourrit le glossaire : il n’est certes pas commun de voir réunis Julien Gracq et Sarah Michelle Gellar, ou Francis Heaulme et Novalis ! Tout se tient cependant, et les fils patiemment tissés par Isabelle Casta finissent par dessiner un tableau cohérent et harmonieux, malgré les détours d’une pensée qui se veut et se revendique comme « paraculturelle ».

7C’est en quittant le livre qu’on le perçoit le mieux : partant d’un constat quelque peu tautologique (« Moi qui parle de la mort des autres, je vais mourir, mais à cet instant rien en moi ne parlera plus »3), la réflexion aboutit à la réconciliation des images sanglantes de la fiction contemporaine avec la Valse des Adieux qu’a toujours été l’art pour les mortels : « Les hétéroclites, disparates mais prégnantes mythologies de la mort font ce que la littérature a toujours su faire : consoler en inquiétant, accompagner en laissant seul, éclairer un chemin qui se perdra pourtant dans la Nuit. »4