Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Février 2008 (volume 9, numéro 2)
Julia Peslier et Mathieu Dosse

Au (re)commencement du texte : est-ce traduire, est-ce commenter ?

De la traduction comme commentaire au commentaire de traduction, sous la direction de Maryvonne Boisseau, Palimpsestes, n° 20, revue du Centre de recherche en traduction et communication transculturelle anglais-français/français-anglais (TRACT), Presses Universitaires de la Sorbonne Nouvelle, septembre 2007. Ouvrage avec CD audio (Site de la revue : www.palimpestes.com).

1C’est à un problème difficile que s’attaque ce nouveau numéro de Palimpsestes dont le titre, « De la traduction comme commentaire au commentaire comme traduction », trace un programme théorique ambitieux. Dans sa présentation, Maryvonne Boisseau prévient alors son lecteur :

Tenter de penser la traduction dans sa relation au commentaire, c’est embrasser, en deux mots seulement, l’histoire de la traduction et l’histoire du commentaire, entreprise immense et passionnante qui, de toute évidence, engage beaucoup plus que les aspects envisagés dans ce numéro de Palimpsestes et contraint à la modestie. (Palimpsestes n ° 20, p. 11)

2Traduire et/ou commenter : ce sont là des écritures de la seconde main, qui s’autorisent d’un texte pour le régénérer (selon le mot de Goethe cité par Berman1), en une autre langue — langue étrangère, de traduction, ou langue de commentaire, de continuation. On interroge ici deux gestes. On les oppose, on les (dé)partage. On cherche à décider ce qui de l’un ressort à l’autre, ce qui fait le lien ou le pivot, afin de nommer ce qui définit chacun d’eux en propre. Et comme toute pensée qui prend pour commencement une opposition duelle – d’une part le commentaire, de l’autre, la traduction, l’exercice promet d’être quelque peu ardu, difficile à démarrer et aussi passionnant à continuer.

3Cette difficulté inaugurale, c’est le pourquoi du comme, que Maryvonne Boisseau introduit dans le titre du recueil. C’est de la traduction conçue comme commentaire qu’on viendra à penser la teneur (textuelle), l’appareil critique et la lecture des textes traduits. Ce qui nous donne trois lieux critiques, opératoires et autonomes, à confronter et à peser :

41. la traduction comme espace d’une lecture originale et singulière, décentrée, par laquelle un traducteur redonne du jeu à un texte en l’apparence fini ou arrêté à un domaine linguistique et initie une réception nouvelle de l’auteur dans une littérature de culture linguistique différente,

52. le commentaire comme glose, déploiement de sens, de figure et d’interprétation autour d’un texte consistant, qui fait autorité et qui devient au fondement d’une écriture d’explicitation et de continuation, réflexive et méditative,

63. le commentaire de traduction comme écriture en miroir, qui prend de la distance avec son objet, désacralise le texte en langue originale, cet Urtext mythique, et tend à fonder une lecture qui apprend à commenter en tenant compte de la généalogie des traductions et s’efforce de traduire à travers le miroir savant des commentaires.

7On comprend alors à quel point le paradigme exégétique de la Bible (par excellence le texte dont on a pu dire qu’il n’existait qu’en traductions) a pu nourrir le principe généalogique au cœur de cet engendrement de textes par traduction et commentaire. D’où la précieuse contribution de Marc de Launay, « En quête de l’original : le premier nom propre biblique », où il revient sur la scène inaugurale de la Genèse, sur le nom d’Adam et ses effets de sens afin de commenter cette « sédimentation des discours » qui intéresse tant le traductologue. Pour le traducteur d’aujourd’hui, l’équilibre d’une méthode est ainsi délicat à poser, entre le surplomb de la tradition, qui viserait à l’unicité du texte par un allégorisme qui surinterpréterait le signe, et le risque du dépècement, par l’exercice trop techniciste d’un « "esprit historien ", dans sa pire version antiquaire [qui] s’emparera des textes pour les découper en autant de fragments référés à une réalité archéologique, sociologique, institutionnelle, de telle sorte que, là encore, le texte disparaît au profit de ses conditions de production dont il n’est plus que le pâle et, finalement, inutile reflet superstructurel. » (ibid., p. 25)

8Les deux verbes, traduire et commenter, entrent de fait dans un champ particulièrement propice à l’avènement d’un regard comparatiste et historiciste. Nommant des productions de textes bien distinctes, enfin, outre leur secondarité (traduction et commentaire viennent toujours après un texte), ces deux opérations ont en commun un rapport singulier à l’interprétation. C’est d’ailleurs autour de cette dernière notion que s’articule une majorité des articles qui composent ce numéro de Palimpsestes. Revue à la jonction entre le monde anglophone et l’espace de la francophonie, le tiers des articles est rédigés en langue anglaise, ce qui permet au public francophone de charrier dans son lexique critique et théorique d’autres verbes et termes qui accroissent son horizon.  Ainsi, les termes « implicit commentary » ou encore « embedded commentary », que l’on peut mettre en parallèle avec les termes « implicit reader » et « embedded reader » popularisés par Wolfgang Iser, mettent à jour le rapport intrinsèque qu’il y a entre lecture, commentaire et traduction.

9Tel est l’enseignement que l’étude de l’exégèse et des translations bibliques a produit : la complexité est affaire de patience et labeur pluriel à entreprendre sur le long cours — en matière de traduction et de commentaire, la pensée est nombre, elle est le côtoiement d’autorités multiples. Ce patronage de saint Jérôme le traducteur, qui médite sur la lettre et le sens en couverture du recueil (dans sa peinture par Ghirlandaio), sa leçon de patience où commentaire et translation sont continûment enchevêtrés, sont replacés dans leur portée historique dans les articles de Lynne Long et de Marc de Launay. S’appuyant sur de nombreuses traductions en anglais et en français de la Bible, la première propose une lecture synoptique et diachronique des premiers versets de l’Evangile de saint Jean, versets qui portent précisément sur le commencement et la genèse d’une parole à transmettre — « Au commencement était le verbe ». Elle démontre comment une comparaison de ces textes traduits révèle une sorte de commentaire sous-jacent (« embedded commentary »), porté par une idéologie plus ou moins explicite, qui transparaît malgré lui lors du processus d’actualisation qu’est la lecture. Si, pour Lynne Long, le commentaire inscrit dans la traduction aide à l’interprétation (c’est la fonction première du commentaire), il n’oriente jamais la lecture vers une interprétation particulière, individuelle :

« Embedded commentary [...] is an attempt to open the text to the reader by providing information necessary for its interpretation. There is no particular attempt to persuade the reader of a particular point of view, only to provide what is necessary for the interpretation of the information. » (ibid., p. 53)

10Face à un texte archaïque et à son étrangeté consubstantielle (le travail du temps), Marc de Launay appelle de son côté à la prudence :

Ce qui peut nous apparaître insolite ou étrange dans le texte biblique n’est pas à imputer commodément à ce qu’une représentation vulgaire, et donc fort répandue, en a fait : un texte archaïque, écrit de manière imparfaite par des auteurs qui maîtriseraient mal l’architectonique moderne de l’écriture livresque et ne partageaient pas notre savoir du monde et de la nature. Pas non plus à la sacralisation du texte qui transformerait chacune de nos hésitations en indices de notre propre finitude face à un discours parfait. Il faut admettre que l’interprétation puisse fort bien, pour un temps, ne pas savoir rendre compte de tout, et se trouver dans l’obligation de reconnaître les limites de son hypothèse sans pour autant renoncer au principe de la cohésion ; mais c’est aussi redonner au texte toute sa dignité d’intervention historique, intervention voulue par un ou des auteurs, maîtrisant leur art et ses techniques, conscients des écarts qu’ils introduisaient par rapport aux possibilités déjà frayées dans leur langue, et soucieux de modifier, par le langage même, les configurations spirituelles léguées par un environnement et une tradition. (ibid., p. 28)

11C’est bien le problème de l’interprétation qui est posé. Partant du principe qu’il n’existe pas de commentaire sans interprétation (quel que soit le rôle joué par celle-ci), Marc de Launay postule qu’une traduction n’est elle-même possible qu’accompagnée d’une interprétation. L’affirmation a de quoi surprendre. Il s’agit là d’une prise de position forte, qui placerait son auteur dans le camp bien défini des herméneutes (George Steiner, par exemple, pour qui « du fait qu’elle est méthodique, analytique, qu’elle procède par pénétration et énumération, la démarche de traduction, comme tous les modes de compréhension étroitement centrée, détaille, illumine, en un mot met en relief son objet »2). Or, si pour Steiner la traduction est l’aboutissement du travail herméneutique, pour de Launay interprétation et traduction ne sont pas les deux étapes distinctes d’un même travail, mais bel et bien enchevêtrées en un seul mouvement :

Que cette interprétation soit délibérée ou tacite, expresse ou implicite, la traduction n’en est pas en quelque sorte le résultat après coup, mais tout simplement l’expression, une fois retirés les échafaudages théoriques plus ou moins élaborés qui ont servi à délimiter le quod translatorum. (ibid., p.22)

12L’interprétation ne doit donc pas être la finalité de la traduction, même s’il est impossible d’en faire l’économie. En ce sens de Launay n’est pas si éloigné d’Henri Meschonnic pour qui il faut aussi « comprendre le poème comme un irrationnel de l’interprétation [...]. C’est pourquoi aussi traduire doit déborder l’interprétation »3.

13De ce débord qui devient intrinsèque au texte dans le cas de la traduction, quand le traducteur investit le cœur du texte fondateur d’un surcroît interprétatif, la traduction par Ben Jonson de l’Art poétique d’Horace serait exemplaire, comme en témoigne l’article de Victoria Moul. Le poète-traducteur aurait ainsi importé dans la lettre horatienne les fondements de sa propre conception du poète en faisant à la fois montre de son héritage classique et de sa manière d’hériter, son « Horatianisme ». Travail qui reste remarquable tant que la traduction n’est pas mise au service d’une idéologie, comme le démontre Carrie F. Klaus dans un article dédié aux traductions théâtrales des sœurs Wouters au XVIIIe siècle. Ici les traductrices font plus que déborder l’interprétation : elles réécrivent les pièces selon leur propre conception de la morale et des « bonnes mœurs ». Loin du commentaire ou même de la critique, ce type de traduction a le mérite de mettre à nu le traducteur, de révéler au grand jour non seulement sa visée traductive mais l’ensemble des idéologies qui le gouvernent.

14Dans le champ contemporain, et malgré la symétrie (implicitement posée) dans le titre de ce numéro, le rapport de force n’est pas le même. La pratique du commentaire n’a plus l’importance qu’elle avait autrefois, tandis que la traduction, au contraire, est de plus en plus reconnue en tant qu’activité de savoir et de création. Une certaine confusion règne pourtant entre les deux termes, qui peuvent parfois s’intervertir : on dit parfois « traduire » un texte, pour signaler le fait d’en faire un commentaire. Inversement, certaines traductions relèvent effectivement du commentaire, ou tendent vers lui (comme l’immense Eugene Onegin  de Nabokov en quatre volumes — dont moins d’un tiers consacré à la traduction à proprement dite, intralinguale, des vers).

15Quant à la pratique du commentaire, si elle se fait plus rare, on la retrouve parfois, de façon surprenante, dans certains textes de fiction. Nabokov, là encore, avec Feu Pâle, utilise le commentaire en tant que dispositif fictionnel, mais pour le dépasser, et retrouver l’interprétation, puis la création. Cas notoire de « commentaire aberrant », comme il existe des « traductions aberrantes » n’ayant plus aucun rapport avec l’original, le commentaire de Kinbote sur le poème de Shade peut être lu comme une auto-parodie de la traduction d’Onegin par Nabokov.

16Partant des ambiguïtés inhérentes à ce roman, Anne-Laure Rigeade décrit un espace propre du commentaire et de la traduction, où la frontière entre les deux, bien que n’étant pas abolie, plie sous l’effet des dynamiques propres à chacun. Ainsi, « s’ils se mirent l’un dans l’autre, c’est pour mieux se placer en regard l’un de l’autre, le premier bordant la seconde comme pour l’empêcher de déborder sous l’effet d’une interprétation autre qui délierait la traduction de l’intention exprimée ou non dans le paratexte. » (ibid., p. 178) Mais les repères se brouillent lorsque la traduction agit sur le commentaire, lui-même agissant sur une nouvelle traduction et un nouveau commentaire, comme en témoigne l’exemple canonique d’Ulysses de Joyce, dont la nouvelle traduction française parue en 2004 chez Gallimard porte en elle plusieurs décennies de critique joycienne et de traductions. Tous deux participent à la survie de l’œuvre, en ses multiples lectures. La traduction, pourtant, a un avantage sur le commentaire, dans la mesure où elle porte en elle, lorsqu’elle est réussie, la polysémie de l’original  :

Cet horizon utopique de la traduction la rend mouvante et instable, mais cette instabilité s’explique en dernier recours par cette tension vers l’utopique. La traduction alors donne une leçon au commentaire, de non-maîtrise, de non-fixité, de non-tranquillité. (ibid., p.197)

17Forts de cette lecture de Feu pâle, on lira avec intérêt les contributions suivantes, qui mettent en jeu des corpus foncièrement hétéroclites. Siobhan Brownlie, dans un exercice  périlleux mais lucratif, emprunte des concepts de la linguistique de corpus pour les appliquer à la première traduction anglaise de Nana. Le suremploi du mot cause dans cette traduction (alors qu’il est en constante chute dans les retraductions suivantes) révèle bien qu’une traduction reflète à la fois l’état de la langue dans laquelle elle s’inscrit que les particularités propres d’un traducteur-écrivain.

18Pascale Sardin s’intéresse à la note du traducteur, qu’elle envisage comme commentaire à partir d’exemples variés, aussi bien classiques que très contemporains, et présente différents choix d’appareillage critique (Madame Bovary traduit par G. Wall, Mrs Dalloway traduit par M.-C. Pasquier, mais encore Le Journal de Bridget Jones ou Présumé innocent). Elle souligne sa fonction exégétique (le Voyage de Félicia de Trevor, traduit par K. Holmes), adjuvante et explicite. Elle prévient surtout de son ambivalence, « ce dangereux supplément », surplus étudié par Derrida, qui ouvre le texte et procède par renvoi, complexifiant ainsi le dispositif auctorial (et traductorial) au point de se forger comme « paradigme des possibles » (ibid., p. 133). Au passage, elle remarque, à propos de la nouvelle En attendant Leila du sud-africain Dangor et de sa traduction, comment :

[La note de bas de page] introduit aussi une rupture textuelle. De simple prothèse, elle se fait procédé expressif qui transpose textuellement une forme de "brutalité". Avec la note en bas de page en effet, la traductrice trouve une équivalence formelle à une écriture post-coloniale décentrée, marquée par la violence raciale. Plus qu’au paratexte, la note, bien que marginale, ressortit alors au texte ; ni "propre", ni "autre", mais bien les deux à la fois, comme la traduction dont elle devient, à l’occasion, l’un des adjuvants. (ibid., p. 128)

19Visiblement acquise aux catégories du texte source et du texte cible, Hilla Karas étudie le cas des œuvres bilingues, à partir d’Aucassin et Nicolette, comme une coexistence de l’original et de la traduction qui met en regard deux textes de productions bien distinctes, de par leur ancrage historique et/ou linguistique. La lecture devient alors un geste qui les relie, au même titre que dans l’auto-traduction, et crée des effets de réception singuliers, par modifications, transformations et spécificités locales. Jouant d’un double statut de traductrice et de commentatrice, Maïca Sanconie s’efforce de faire le partage entre deux lieux du commentaire péritextuel, préface et postface, tels qu’ils sont investis pour les traducteurs. Elle s’appuie sur l’exemple de Nabokov qui « s’empare de la dimension "enarrative" de la préface pour commenter ses traductions de Despair, du russe vers l’anglais, dont il propose un deuxième état, devenant l’auteur d’un récit (en anglais) sur son propre récit » (ibid., p. 162). Elle commente ensuite son geste de post-facière d’Imelda, roman de John Herdman, comme « dissociation du traducteur par rapport au texte traduit » (ibid., p. 174) .

20Qu’est-ce qui précède alors, du commentaire ou de la traduction, dans l’avènement de notre lecture d’un texte étranger ? Lorsqu’il découvre le premier roman chinois traduit en allemand, Goethe en vient à commenter la nouvelle en prônant l’émergence d’une Weltliteratur, cet espace possible d’une littérature mondiale élargie où le lecteur pourrait enfin circuler sans buter aux frontières linguistiques et aux nationalités. Au terme de notre relecture, il reste difficile de trancher sur le plan théorique : quelque peu dispersés, les apports fournis par ce recueil s’apparient de fait à des approches très différentes de la traduction, de la réception et du commentaire. Ils sont davantage l’occasion d’une découverte et d’un premier défrichement de cette question que d’une exploration des fondements théoriques possibles.

21De façon détournée, Claude Vigée nous livrera le mot de la fin, lors de la conversation menée aux côtés d’Anthony Rudolf et d’Anne Mounic4 sur la traduction des Quatre Quatuors de T. S. Eliot. Il revient sur la puissance cyclique et rythmique du poème, comme d’une esthétique de la régénération, où le verbe traduit doit apprendre à se fonder entre finitude et demeure indéfinie du temps pour devenir lui aussi mouvement de l’original :

La fin du poème, en anglais, est extrêmement réaliste et concrète. J’ai tenté de retrouver des paroles toutes simples, en français quotidien dense, et dur, pour évoquer la fin de toutes choses créées dans la mort.

Et pourtant, ce mouvement, qui nous entraîne vers notre destruction, est en même temps celui d’une résurrection. Dans les derniers vers de la première partie d’"East coker", Eliot conjure, après le verdict de "Manger et boire. Fiente et mort", l’aube qui point, le vent qui se ride et qui glisse sur la mer. Il s’agit là d’une sorte de renaissance dans un univers qui ignore ou fait fi de la durée humaine, dans un monde où le Temps absolu domine. "Je suis ici/ Ou là-bas, ou ailleurs. En mon commencement." Le lieu où affleure enfin la source une de l’origine, haut lieu germinal, se situe évidemment avant le temps vécu ou après lui. Eliot joue sans arrêt entre ces états, non seulement avec les mots de durée et temps, mais aussi avec les  expériences psychiques qui passent sans cesse de la durée mortelle à la temporalité hors du temps, comme il le précise dans un des vers les plus abstraits de son poème. Il cherche l’intersection du temps (la durée vécue) et du timeless, du temps transcendant qui dépasse, engloutit et abolit toute durée mortelle. Pour le traducteur, il fallait glisser souplement d’un vocable à l’autre, sans que le lecteur s’en aperçoive trop brusquement. […]

Ce qui ressortit à la durée mortelle, — à notre finitude commune —, ce qui relève du flux du temps qui s’épuise avec notre vie terrestre, n’a de sens que si notre durée plonge ses racines et retrouve sa source dans un lieu d’être et de non-être à jamais hors d’atteinte, libérée de notre emprise personnelle. […] Mais si on comprend ce mouvement-là, une telle fin se mue en un nouveau commencement, a new beginning. Je devinais tout cela dès mon adolescence, j’en ai approfondi la portée en moi-même au cours de mes années de jeunesse. Mais je ne l’avais jamais entendu articuler aussi clairement dans l’œuvre d’un poète, en l’exprimant de manière aussi tranchée dans une langue qui m’était étrangère et par conséquent plus provocatrice encore. (ibid., p. 214-215)

22S’ouvre ici un questionnement sur la qualité commune au commentaire et à la traduction, cette vertu inchoative qui les rassemble comme puissances du poème à recommencer, en un autre local et par une énonciation nouvelle, possibilité pour lui d’être articulé de nouveau (potentialité aussi bien offerte par la traduction que dans l’exercice du commentaire).

23« Au recommencement du texte – du verbe, serait-ce alors traduire ou bien commenter ? »

24On privilégiera avec Claude Vigée un éloge du recommencement. Traduire, commenter, c’est toujours mettre en œuvre le désir d’intellection, dans ce qu’il a de plus noble, c’est faire œuvre à l’intersection de deux textes, celui que l’on a lu en une langue, dite originale et marquée du sceau du poète, celui que l’on donne à lire en une autre, qu’elle soit de commentaire ou de traduction, voire mêlée de ces deux-là, quand on commente en traduisant par fragment ou que l’on traduit en commentant par notes en bas de page et selon les autres dispositifs de l’appareil critique. C’est donner à (re)lire et à relier, d’une langue à l’autre, c’est inviter à rouvrir le texte original dans des jeux de miroirs complexes et foisonnants de sens inédits, qui demeuraient comme en jachère dans l’original. C’est multiplier les palimpsestes afin de régénérer la pensée d’un auteur, et en cela, c’est se prononcer en faveur d’un geste de relance, généreux et humble à la fois, afin de produire un texte second qu’on inscrit dans une certaine historicité. Loin de l’affaiblir et de le circonscrire à un emplacement secondaire dans l’histoire de la littérature et de la pensée, cette historicité le renforce — la traduction comme le commentaire font date, et parfois de façon spectaculaire5. C’est ainsi pour une généalogie et une historicité des textes, des traductions et des commentaires qu’on se prononcera au final.