Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Février 2008 (volume 9, numéro 2)
Catherine d’ Humières

À travers la littérature de jeunesse hispanique : découverte, apprentissage et pédagogie

Savoirs, pouvoirs et apprentissages dans la littérature de jeunesse en langue espagnole. Infantina. Textes réunis et présentés par Michel Moner et Christine Pérès, « Recherches et documents. Espagne » L’Harmattan, Paris, 2007

1L’enfance et l’adolescence sont par définition deux périodes de la vie orientées vers l’acquisition et de capacités et de savoirs conçus comme un bagage indispensable à la vie adulte au sein de la société. C’est justement la notion d’apprentissage dans son sens le plus ample qui est au cœur de cet ouvrage, produit de journées d’études d’un groupe de chercheurs de l’Université de Toulouse-Le-Mirail qui se consacre à l’étude de la littérature de jeunesse de langue espagnole. L’originalité de la démarche tient dans le fait que la littérature de jeunesse est ici appréhendée dans une double optique : celle de l’institution scolaire, lieu de pouvoir et de modélisation, qui se l’approprie à des fins pédagogiques, mais également celle, plus ample, de l’apprentissage de la vie comme parcours initiatique qui mènerait l’enfant de l’ingénuité de la jeunesse à la prise de conscience des réalités quotidiennes. L’ensemble de ces textes, qui tournent autour de l’une ou l’autre de ces perspectives, est divisé en trois parties aux thématiques complémentaires : la première envisage l’aspect didactique de certaines productions espagnoles et latino-américaines, les deux suivantes se penchent sur le modèle masculin, puis sur le modèle féminin dans la littérature espagnole proposée à la jeunesse, qu’elle ait été expressément conçue pour elle ou « récupérée » ensuite comme particulièrement bien adaptée à un lectorat ou à un public juvénile.

2Le premier article, écrit par Solange Hibbs-Lissorgues, analyse le succès rencontré dans les milieux catholiques espagnols par les ouvrages du chanoine allemand Christophe Von Schmid entre 1850 et 1950, littérature à visée morale et édifiante très vite traduite en espagnol. Après avoir présenté la vie et l’œuvre de cette figure de proue de la littérature pour la jeunesse, l’auteur montre les raisons de son succès par une véritable adéquation à son lectorat, et insiste sur la mise en scène de découvertes existentielles et de parcours initiatiques dans plusieurs des récits en question. Ensuite Carla Fernandes présente de façon exhaustive l’état de la littérature de jeunesse au Paraguay, puis s’attarde sur deux contes d’apprentissage destinés aux enfants et écrits par l’écrivain Augusto Roa Bastos. Dans le troisième article, Magali Kabous s’attache à deux figures créées par Juan Padrón et devenues emblématiques des production pour la jeunesse à Cuba,: d’une part le très didactique Elpidio Valdés, personnage de BD, puis de films d’animation, combattant de la guerre d’indépendance, image du cubain héroïque qui a su lutter pour son pays, d’autre part le jeune héros du film Vampiros en La Habana qui permet au réalisateur de mettre en valeur, avec beaucoup d’humour, l’idiosyncrasie cubaine. Enfin Christine Pérès et Vida Zabraniecki présentent un exemple de modification d’un conte espagnol connu, pour l’intégrer à un projet pédagogique dans une classe du primaire.

3La deuxième partie, tout orientée sur le modèle masculin, commence par un article fort intéressant où Michel Moner s’interroge sur la structure externe du Lazarillo de Tormes et recherche ce qui, dans les tribulations du héros enfant puis adolescent, peut s’apparenter à un parcours initiatique. Ce faisant, l’auteur offre un point de vue original sur la démarche ternaire de cette incontournable œuvre anonyme du XVI° siècle espagnol, et met en relief l’importance de sa composante ludique, mélange de duplicité et de faux-semblants. Dans l’article suivant, Claude Chauchadis analyse le choix de romances utilisés par le pédagogue Adolfo Maíllo dans les manuels de lecture qu’il a publiés pour l’école primaire entre 1943 et 1964. L’auteur insiste sur le fait que ces poèmes, issus de la plus ancienne tradition populaire espagnole, ont été sélectionnés pour promouvoir des valeurs viriles de courage et de loyauté qui correspondaient parfaitement au projet pédagogique de la période franquiste. Dans le troisième article, Jacques Ballesté, après avoir expliqué en quoi les idées pédagogiques du penseur et romancier espagnol Braulio Foz (1791-1865) étaient très novatrices pour son temps, montre comment elles ont été mises en application dans La Vida de Pedro Saputo, roman d’apprentissage qui relate la vie, de la naissance à l’entrée dans l’âge adulte, d’un héros hors du commun tiré du foklore aragonais, et en fait un modèle à suivre. Enfin, Carmen Bouguen clôt cette deuxième partie en présentant le très actuel protagoniste de la série des Manolito Gafotas, d’Elvira Lindo, dans son environnement socio-familial.

4La troisième partie commence par un article de Cécile Iglesias que l’on peut considérer comme symétrique de celui de Claude Chauchadis. En effet, elle explore, elle aussi, les romances en tant qu’outil de transmission de certaines valeurs, mais il s’agit là de valeurs féminines qui se transmettent de mère en fille, dans un cadre rural et non plus scolaire, soit directement à l’intérieur de la famille, soit par l’intermédiaire de la littérature de colportage. L’auteur met en relief les très nombreux thèmes traditionnels féminins que peuvent être le mariage, l’honneur, la maternité, mais aussi la malmariée, la séduction ou l’infidélité, et s’applique à montrer que le romance est toujours un genre vivant, extrêmement malléable, ce qui fait sa grande richesse. Le deuxième article, d’Ana Vigne-Pacheco et Christine Silanes-Navas, aurait sans doute été mieux placé dans la première partie car il délaisse le modèle féminin pour s’intéresser à deux grands fabulistes espagnols du XVIII° siècle, Tomás de Iriarte et Félix de Samaniego, dont les textes ont été largement utilisés à des fins didactiques. Elles soulignent le fait que si les fables de Samaniego ont bien été écrites dans un but pédagogique, il n’en est rien pour celles d’Iriarte qui étaient plutôt destinées à un lectorat adulte. On revient ensuite au modèle féminin avec l’article de Marie Franco qui évoque l’écrivain Elena Fortún, créatrice d’une figure de petite fille, Celia, qui grandira au fil des années en subissant l’influence du dramatique contexte historique de l’époque (1929-1944) : velléités d’émancipation féminine, engagement politique, guerre, exil… L’apprentissage de la vie de cette jeune héroïne — dont les aventures étaient vraiment destinées à un lectorat enfantin, puis juvénile — passe par la prise de conscience de la réalité du monde adulte dans ce qu’il a de plus terrible, loin des rêves et des promesses de l’enfance. Enfin, Anne Paoli analyse un conte pour enfants de Carmen Martín Gaite, «El castillo de las tres murallas», selon le schéma établi par Vladimir Propp, pour dégager les éléments caractéristiques de l’imaginaire de C. Martín Gaite : l’importance des contes et des rêves, la façon de les interprêter, la place du récit dans le récit, et surtout son attachement à l’idée de lutte contre un destin imposé, visible notamment dans l’élaboration de ses personnages féminins.

5Curieusement cet ouvrage, en principe consacré à la littérature de jeunesse de langue espagnole, se termine par un article « hors jeu » de Marie-Hélène Inglin-Routisseau qui envisage la très anglaise Alice de Lewis Carroll en insistant sur la cruauté et le sadisme intellectualisés de cette œuvre, et sur sa postérité de perversion chez les surréalistes français.

6L’originalité de ce livre est dûe à la multiplicité des points de vue développés autour d’une thématique qui semble vraiment fédératrice mais permet, en réalité de l’aborder selon des perspectives très variées. Le lecteur parcourt ainsi les époques, du XVI° au XXI°, les pays (Cuba, l’Espagne, le Paraguay), les genres : littérature, BD ou cinéma, les lectorats, enfantin, juvénile ou adulte, et passe du strictement pédagogique à la transmission familiale, ou à l’étude proprement universitaire d’un inépuisable chef d’œuvre comme le Lazarillo de Tormes. En établissant des liens entre savoirs, pouvoirs et apprentissages, les coordinateurs de cet ouvrage donnent de l’ampleur à l’étude de la littérature de jeunesse, et montrent que sa richesse vient essentiellement du dépassement de ses «incertaines frontières»1.