Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Janvier 2008 (volume 9, numéro 1)
Maud Gouttefangeas

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » : la philosophie peut-elle avoir du style ?

Le Style des Philosophes, sous la direction de Bruno Curatolo et Jacques Poirier, Éditions Universitaires de Dijon & Presses Universitaires de Franche-Comté, 2007.

1La philosophie aurait du style. Absurdité ou vérité de La Palisse ? Comment résoudre l’antithèse sous-tendue par une telle proposition, où entrent en concurrence philosophie et rhétorique, pensée et style, discours et figure, concept et affect ? Le Style des philosophes défie ces contradictions pour tenir une position médiane entre les deux extrêmes d’une philosophie sans style et d’une littérature sans discours. Kant versus Flaubert. Le premier confessant que : « C’est une incommodité pour l’entendement que d’avoir du goût », et le deuxième rêvant d’« un livre sur rien », tout de style vêtu. L’hypothèse d’une nécessaire négociation de la pensée avec le langage n’est pas renversante. Entre l’aridité du concept et le vague des figures, le style trouve, sans surprise, un rôle dans la production du sens. La bibliographie établie sur le sujet atteste que ce dernier a déjà été bien balisé ; les ouvrages nombreux cités dans l’introduction de Bruno Curatolo et Jacques Poirier sont là pour nous le rappeler (voir la bibliographie à la fin de ce compte rendu). Dans l’espace de la rencontre qui se joue entre le penseur et l’écrivain, les approches du texte philosophique, que pratiquent des chercheurs en philosophie et en littérature, embrassent un champ très vaste au demeurant. Voilà parcourue toute l’histoire de la pensée de Platon à Clément Rosset, ce qui permet ainsi de multiplier les perspectives sur cet objet hybride qu’est le « style philosophique », parfois au risque des redites et des imprécisions. En effet de quel style parle-t-on ? Celui-ci se perd parfois parmi les questions du « genre », de la « rhétorique », de la « fable » ou de la « fiction ».

2La première partie (« Esthétique et imaginaire ») étudie les modifications qui affectent tour à tour les conditions de la pensée et le statut du penseur lorsque interviennent, dans le discours philosophique, des préoccupations formelles. Le penseur perd sa transparence et son unité quand sa philosophie fait du style. Défile alors toute une galerie de portraits philosophiques. Robert Damien fait de Machiavel, Montaigne et Diderot des « philosophes bibliothécaires », pour qui la lecture définit une forme normative de la recherche philosophique ouverte à la diversité des savoirs par les médiations livresques. De cogito abstrait et bien unifié, le philosophe est devenu le sujet collectif d’une entreprise encyclopédique et d’une pratique socialisée de la pensée, qui se manifeste stylistiquement par le dialogisme. Descartes, le philosophe rationaliste, le découvreur du cogito lui-même, apparaît en « philosophe lecteur » des romans de chevalerie (ce que montre Pascal Dumont). Moraliste d’abord critique envers les aventures chevaleresques, il y a fait l’expérience d’une véritable passion esthétique. Didier Souiller fait le même constat de l’ambivalence cartésienne vis-à-vis de la fable (qui se confond avec le style) en dressant le portrait baroque d’un « philosophe-picaro » dans Le Discours de la méthode. Un autre portrait du « philosophe en homme de lettres » mêle les traits des néo-platoniciens de la seconde moitié du XVIIe siècle, pour qui la poésie, tout à la fois platonicienne et biblique, est à même de servir la philosophie (« L’éloquence du sage selon Platon. Philosophie et rhétorique dans la seconde moitié du XVIIe siècle », Christine Noille-Clauzade). Pour ces philosophes idéalistes, le style est achèvement suprême de la pensée, marqueur de spiritualité, à l’opposé de ce qu’il représente chez les « philosophes burlesques » moqués par Boyer d’Argens pour les excès de leur style (« Les Songes philosophiques de Boyer d’Argens », Françoise Dervieux). Ce dernier dénonce, au moyen d’une forme songe, les philosophes à système « souffleurs de vessies », les « faiseurs de bulle », ou galants penseurs pour dames. On rencontre encore, par l’intermédiaire de Xavier Landrin, un « philosophe d’état » en la personne de Royer-Collard, qui incarne le nouveau type social du savant issu de l’Université impériale. Jean Leclercq nous introduit auprès d’un « philosophe inspiré » : Bergson ; Denis Pernod auprès d’un « philosophe chroniqueur » : Alain, pour qui la presse a fourni un contre-modèle à l’écriture dogmatique, lui offrant la possibilité de convertir ses discours en propos. Mais la fusion de la pensée et du style ne risque-t-elle pas de mettre en péril le statut même du philosophe ? C’est la question que se pose Florence Boulerie à propos des émules de Diderot, Tiphaigne de la Roche et Villeneuve-Listonai : leur discours, libre et voué à l’imagination, évite si bien la théorie que la valeur philosophique de leur propos est bien moindre que celle d’un Diderot, chez qui la conciliation de la pensée et du style réussit. L’alchimie du verbe philosophique est une science à risque où le composant stylistique est amené à modifier la vérité à l’établissement de laquelle il participe.

3Dans quelle mesure, dès lors, la pensée se voit-elle renouvelée au contact d’un style ? L’usage philosophique de la fiction, repérable dans le discours grâce à des indicateurs grammaticaux qui marquent l’entrée dans un régime fictionnel (le conditionnel notamment), sert à la mise en scène de l’intentionnalité phénoménologique. Malika Temmar le montre à travers les écrits de Merleau-Ponty. L’unité entre style et pensée conduit aussi dans la direction du scepticisme qui utilise la forme pour interroger le discours et combattre le dogmatisme (« Le style philosophique du Quod nihil scitur de Fransisco Sanches », Rui Bertrand Romao).  La combinaison du discours et des figures donne à d’autres encore le moyen de rendre visible les opérations de la pensée. C’est le cas de l’écriture médiévale du XIIe siècle qui, s’inspirant des arts de la mémoire, adopte un style favorisant l’union dans l’image du sens et de l’intellect (« Sur une façon d’écrire la philosophie au XIIe siècle. La parole receptaculum », Ana Palanciuc). C’est encore ce que permet l’ellipse, selon Charlotte Coulombeau qui établit que cette figure stylistique et géométrique joue, chez Descartes et Condillac, un rôle argumentatif dans la structure philosophique, et un rôle paradigmatique dans l’organisation de la pensée. L’hypothèse d’un style propre à un champ philosophique particulier est même émise à propos de la philosophie analytique, par Catherine Allamel-Raffin et Jean-Luc Gangloff, qui interrogent la possibilité d’un style spécifique à ce courant, mais semblent parvenir à une aporie. Par ailleurs, si la philosophie a du style, alors peut-on penser aussi que la vérité, elle-même, est belle ? En tout cas la beauté du discours vrai est avérée pour Benjamin et Platon, entre lesquels Létitia Mouze voit une affinité doctrinale, et donc stylistique, fondée sur une philosophie allégorique. Belle, la vérité l’est aussi pour Michel Serres, et son commentateur Arnaud Bernadert : avec eux, la philosophie est mondaine et s’écrit « galamment », en réaction au déconstructionisme et au postmodernisme. N’y a-t-il pas toutefois un risque que le style parasite la cohérence de la pensée philosophique ? Frédéric Brahami répond avec Hume que les modifications stylistiques et formelles du Traité aux Essais ne modifient pas la doctrine, qui s’adapte simplement aux exigences d’une sociabilité intellectuelle, et qui révèle des fonctions différentes de la pensée en résonance avec sa formulation dans la langue. Faire du style philosophique, ce peut être aussi faire le choix de la limpidité, de façon à assurer un passage clair de l’écriture à la vérité. Ainsi Cordemoy, cartésien de la deuxième génération, appelle de ses vœux une rhétorique de la clarté, aux antipodes de l’esthétique ornementale baroque. Le rythme binaire de son discours, analysé par Sylvie Freyermuth, soutient l’entreprise argumentative rationnelle, tout en venant insister sur la dualité de l’âme et du corps. Arthur Danto, lui, va même jusqu’à penser que la philosophie s’impose au style et le soumet à ses exigences (« L’assujettissement philosophique du style. Pour parodier Danto », Marianne Borie).

4L’évaluation de la portée poético-esthétique dans la philosophie a conduit à redessiner les contours de la figure du philosophe et à mettre en avant le caractère souvent critique d’une entreprise de pensée, à laquelle le style peut servir de rempart contre le dogmatisme. Qui dit « style de la philosophie », dit donc nouveau statut du philosophe, nouveau statut de la vérité aussi.

5Dans la deuxième partie (« Langage et littérarité»), la  philosophie est confrontée à différents modèles stylistiques. Sophie Klimis, Timothée Picard et Sébastien Rongier se servent du modèle musical pour penser respectivement le style d’Aristote, Nietzsche et Adorno. Le style du discours méthodique de la Poétique — style défini comme rythme avec Meschonnic — fait travailler le penser dans le langage. Le philosophe devient « héros du penser » qui, par son activité définitionnelle, et dans un discours purement argumentatif, invente un rythme. Le style nietzschéen s’écrit entre modernité et romantisme, avec ou contre Wagner ; celui d’Adorno entend et fait jouer la musique nouvelle de Berg, Webern et Schönberg, où dissonances, fragmentations et ruptures permettent de s’exempter de la pensée idéaliste. Une autre dimension du style est celle de l’exigence méthodologique. C’est ainsi que Jean-Claude Gens appréhende Les Chemins de la pensée heideggériens, et que Matthieu Dubost interprète le style de Lévinas, dont l’écriture est traversée par les enjeux méthodique et éthique de l’altérité. Marielle Macé étudie la qualité mnémonique du discours philosophique comme trait de style. Aussi place-t-elle Bergson en contrepoint de Sartre pour évaluer les degrés de citabilité des énoncés philosophiques. Enfin, le style croise encore l’imaginaire phénoménologique : « La perception stylise » pour Merleau-Ponty qui a cherché à atteindre, dans son style philosophique, la logique allusive du monde perçu (« Merleau-Ponty. Perception, style et métaphoricité du monde », Pierre Rodrigo). Hériter de Merleau-Ponty, Jacques Garelli, lui-même philosophe et poète, entretient la confusion des styles poétiques et philosophiques, qui trouvent à nouveau un parfait terrain d’entente dans la réflexion phénoménologique (« Jacques Garelli lecteur de Merleau-Ponty », Véronique Montemont).  

6La toute fin de l’ouvrage est consacrée aux philosophes modernes et post-modernes, envisagés souvent dans leur rapport aux écrivains et aux textes littéraires. Que l’on pense au style-plaisir de Barthes (« Barthes. Une stylistique cryptée », Stéphane Chaudier), ou bien au style-écart pour Deleuze lecteur de Proust (« Signe, signal, signature. Deleuze en son style », Frédérique Toudoire-Surlapierre). Intégrant la poésie de Gertrude Stein dans Le Différend, Lyotard brouille le degré zéro de l’écriture, qu’il revendiquait par ailleurs, pour explorer un style-affect (« Lyotard lecteur de Gertrude Stein. Un style pour témoigner du différend », Karl Pollin). La conception du style dans la philosophie du réel de Clément Rosset permet de revenir, au contraire, à une conception du style comme degré de clarté ou de lisibilité, comme équivalence entre la pensée et son expression. La préface à L’Histoire de la folie de Michel Foucault donne à penser le style comme dispersion, l’écriture venant corroborer l’éclatement du sujet moderne (« Écrire pour n’avoir plus de visage. Effacement et dédoublement dans l’écriture de Michel Foucault. », Philippe Sabot). Nicolas Monseu poursuit en quelque sorte cette réflexion dans « Le style entre archéo-logie et phénoménologie. Remarques sur Michel Foucault ». Pour Derrida, enfin, le style est déconstruction. Lisant Mémoires, pour Paul de Man, Jean-Louis Jeannelle déplace la question du style vers la question du genre, et montre comment Derrida opère un détournement du discours autobiographique.

7En guise de conclusion à l’ouvrage qu’il avait inauguré, Bruno Curatolo envisage la confrontation du discours philosophique et de la création littéraire telle qu’elle a eu lieu, de manière exemplaire, au sein de la revue Critique. C’est, pour finir, un « philosophe-Orphée » qu’il convoque, capable d’atteindre une parole vraie, idéal du style philosophique.