Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Janvier 2008 (volume 9, numéro 1)
Murielle Lucie Clément

Le Clézio. Architecture d’un malaise existentiel

Ruth Amar, Les Structures de la solitude dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio, Paris, Publisud, 2004, ISBN : 2-86600-979-7. 213 p.

1(Ruth Amar, professeur de littérature française à l’université d’Haïfa a publié de nombreux travaux sur Tahar Ben-Jelloun et J.M.G. Le Clézio).

2Les Structures de la solitude dans l’œuvre de J.M.G. Le Clézio tourne autour d’une question fondamentale : qu’est-ce que la solitude redéfinie par l’écriture le clézienne ? Plusieurs critiques avaient déjà mis en lumière les principaux éléments fondateurs de l’écriture le clézienne, tels le désert, le silence, la nature, entre autres, mais aucun ne les avait reliés à la solitude, matrice qui les rassemble tous. Le mérite revient à Ruth Amar d’avoir approfondi la solitude et ses effets chez Le Clézio. Quelle est-elle ? Est-elle un élément structurel des romans par sa présence indéniable ? Amar recense toutes les visions possibles de la solitude dans cet ouvrage en deux parties dont la première traite de la mise en solitude des paysages et la seconde de la création du personnage en solitude.

3« Dans le déroulement du récit le clézien, se creusent les sentiers d’une écriture de la solitude ; tantôt dérobés, tantôt nettement tracés » (p. 185). Et Amar reprend donc dans son ouvrage quelques points marquants des croisements de ces sentiers. Quant à l’analyse des lieux de l’action, elle soulève plusieurs questions. Par exemple celle de l’écart dont les principes « contribuent à la construction d’une atmosphère de solitude » (p. 31). Cela se traduira par la démarche le clézienne à l’insérer dans le texte même. C’est toute l’organisation du texte avec l’espace de l’écart qui détermine « dans bien des cas le surgissement du personnage ». Selon Amar, Le Clézio ménage plusieurs écarts dans ses textes, notamment en insérant des poèmes en langue étrangère, passages séparés du reste du texte par des espaces typographiques.

4La mise à l’écart du narrateur est une autre stratégie le clézienne. Par contre, la présence du narrateur est parfois devinée par certaines interventions sur une toile de fond neutre comme dans Désert et Voyages de l’autre côté avec une focalisation narrative externe, alors que le récit de Lalla se fera par une focalisation narrative interne, avec la vie de l’héroïne évoquée avec sa façon subjective de voir les choses.

5En outre, dans Voyages de l’autre côté, dit Amar, un « on » s’infiltre, renforcé par des questions orientées vers le destinataire et qui détache le lecteur. Mais, dans le flot du type narratif neutre, l’utilisation récurrente d’un mot rappelle souvent la présence d’un narrateur caché. Cela est le cas dans des passages extrêmement cinématographiques avec le mot « peut-être » qui révèle la présence de ce narrateur caché.

6L’écrivain éprouve le désir « de créer un écart entre faits divers (ce qui se passe dans la réalité) et le récit romanesque. Selon Amar, le roman le clézien présente les structures d’une solitude affirmée. Cette solitude donne la direction de l’œuvre, elle soutient l’acte d’écriture. « Écrire la solitude pour Le Clézio serait une sorte de préférence nécessaire indispensable à sa démarche créatrice ».

7L’armature architecturale de l’œuvre le clézienne consiste en une solitude traductrice d’un malaise existentiel assumé car essentiel à la démarche conceptrice de l’écrivain. La vision conceptuelle innovatrice d’Amar est d’avoir su relier les éléments divers entre surgissement du personnage dans le paysage avec les éléments naturels présents dans l’œuvre et d’avoir su montrer les rapports du personnage avec le monde végétal, animal et rupestre engendrés par la marginalité dans laquelle se meut souvent le personnage le clézien ; dans les dialogues qui ne sont souvent qu’un long monologue où l’être est à la recherche de soi où le désert devient lumière et le vide du néant peuplé de créatures  en rupture d’engagement. Où les enfants toutefois possèdent encore cette lumière interne provenant de leur regard qui purifie l’atmosphère dans leur capacité à communiquer avec la nature, et cela à l’opposé des adultes dont les pensées dénaturent les actions. De ce fait, les enfants sont les véritables invulnérables le cléziens. En effet, ils ne sont pas encore encombrés de cette philosophie occidentale dont on ressent l’antipathie qu’en éprouve Le Clézio. Leur vie est encore pure, sans abstraction et ils peuvent voir le monde tel qu’il est sans que leur regard ait eu à subir la vision d’un monde imposé par la culture qui jaillit par le regard, et surtout, la parole des autres. Rester libre et encore en symbiose avec la nature est la tentative maintes fois décrite dans l’œuvre d’où résultent fuite et marginalité nées d’un désespoir à ne pas parvenir « à un rapport plus élevé avec la nature ».

8Mais la nature ne serait-elle pas, après tout, mère de la solitude dans ce malaise qu’elle suscite à ne jamais pouvoir l’atteindre ?