Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
titre article
Adeline Wrona

Au laboratoire de la littérature : lecture poétique de la presse du XIXe siècle

Marie-Ève Thérenty, La Littérature au quotidien. Poétiques journalistiques au XIXe siècle, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. « Poétique », 2007, 416 p., EAN 9782020947336.

1La parution du livre de Marie-Ève Thérenty constitue un événement à double titre : d’abord parce qu’on y trouve la synthèse et tout à la fois l’aboutissement des recherches menées ces dernières années sur les relations entre littérature et journalisme au xixe siècle ; ensuite parce que ce livre paraît dans une collection jusque‑là réservée aux approches strictement littéraires du littéraire — la collection « Poétique », dirigée par Gérard Genette, où l’on trouve, d’Aristote à Jolles, en passant par Gérard Genette lui‑même, le répertoire théorique d’une approche de la littérature par le texte.

2Voici que la poétique s’ouvre donc au journal, et que la littérature échappe au livre : chausser les lunettes du poéticien pour lire la presse du xixe siècle, et à l’inverse, déceler dans les textes de la littérature l’empreinte de l’univers médiatique qui les a vu naître, tel est le double geste qui donne à cet essai sa puissance et son efficacité.

3Pour la première fois sont réunies les conditions nécessaires à une approche réellement bivalente de la littérature comme pratique journalistique, et de la presse comme pratique littéraire. La réciprocité des influences exercées de part et d’autre se trouve de fait au cœur des prémisses théoriques ici mises en œuvre. La circulation du littéraire au journalistique, qu’elle se lise en termes de fascination, d’échanges, de contaminations, de répulsion, exprime un phénomène majeur : l’interrogation sur « la capacité du langage à dire le quotidien » (p. 20). Telle est l’hypothèse structurante de cet essai.

4Prenant acte dans une longue introduction des apports récents de la recherche, M.‑È. Thérenty commence par poser le paysage historique dans lequel se déploie son étude — le temps d’un journal en pleine expansion, l’ère d’une collaboration intime et quasi inévitable entre hommes de lettres et hommes de presse, l’époque enfin d’une activité journalistique non encore, ou seulement partiellement, codifiée et professionnalisée ; en d’autres termes, une bonne partie du xixe siècle entendu au sens large, jusqu’en 1914, en excluant les trois décennies précédant « l’invention » de la presse moderne, avec la Presse de Girardin, lancée en 1836. Ce choix se justifie aisément si l’on pense à l’un des précédents ouvrages dirigés par M.‑È. Thérenty, avec Alain Vaillant : 1836, l’an Un de l’ère médiatique, qui décrivait à travers la première année de parution de La Presse la nature de cette révolution communicationnelle.

5Vient ensuite la présentation de la méthodologie, enjeu stratégique s’il en est pour qui s’intéresse à la presse périodique, et encore plus au xixe siècle. L’objet s’avère en effet proliférant et d’une variété vertigineuse. Le choix de M.‑È. Thérenty est raisonnable, mais non dépourvu d’ambition : il se porte sur le journal quotidien, support médiatique « le plus créateur de genres », « manifestation la plus aigue » de la « périodicité » et de ses effets sur l’écriture (p. 25). Le champ est large encore ; l’auteur le rappelle, le nombre de quotidiens dans la seule capitale passe de 25 à 80 entre 1846 et 1914 (p. 45), avec un nombre d’exemplaires lui aussi en croissance exponentielle, passant de 145 000 à plus de 5 millions. Le  panorama de la presse quotidienne subit en outre d’importantes métamorphoses, très efficacement synthétisées dans ces pages introductives (invention du roman-feuilleton sous la monarchie de Juillet, faveur de la presse politique en 1848, puis avanies subies sous le Second Empire, naissance de la presse à bon marché après 1863, et enfin entrée dans la « course à l’information » après 1870).

6L’ampleur de la tâche impressionne, donc ; mais plus encore, l’élégance et l’économie de l’approche choisie, qui tient surtout dans un plan en trois parties, à la dialectique parfaite. Qui dit circulation des formes littéraires et journalistiques, dit influence réciproque des unes sur les autres, et production d’objets communs, hybrides en quelque sorte.

La littérature sous l’emprise du journal

7D’où les trois étapes de ce parcours. Le premier chapitre aborde les effets du journal sur la littérature : c’est la « matrice médiatique ». Que « fait » le journal à la littérature ? Il lui impose, répond M.‑È. Thérenty, quatre « principes stables dans leur essence » : la périodicité, la collectivité, l’effet-rubrique, l’actualité.

8Sont abordées donc une à une ces quatre modalités par lesquelles s’exprime la « mutation d’écriture » imposée par le journal à la littérature. Alors s’éclairent beaucoup des caractéristiques de la production littéraire au xixe siècle : la périodicité rend compte de la tendance de l’œuvre à anticiper son découpage en morceaux, au moment même de l’écriture ; la « collectivité » explique toute cette série d’innovations éditoriales dont le siècle est friand, tels les panoramas, tableaux et autres keepsakes qui ont pour auteur un groupe de collaborateurs. L’effet-rubrique, ou « rubricité », s’éclaire ici par une analyse très fine de la « sensibilité » du journal à la poétique : cette conscience que l’on ne peut tout écrire d’une même plume, et qu’il existe des continuités par-delà « l’éphémère du quotidien » (p. 78). La rubrique, inventée au xixe siècle, sera au journal ce que le rayon est au grand magasin, selon le propos de Villemessant cité par M.‑È. Thérenty (p. 81) : elle exerce une « injonction volumétrique » (p. 87), imposant l’obsession du formatage et du découpage, dont la « macrostructure » de la Comédie humaine par exemple, transpose le principe dans le domaine du roman. L’actualité, enfin, incite les écrivains à faire « l’économie de la leçon de l’histoire », en endossant une « vision de plus en plus myope du réel » (p. 92) : les fictions d’actualité répondent à cette nécessaire restriction de champ, qui impose le culte du présent.

9Le journal informé par la littérature

10La « matrice littéraire » de la presse renverse la perspective, dans le second chapitre. Que « fait » la littérature au journal ? Elle l’informe, profondément, paradoxalement pourrait-on même avancer, en lui imposant sa « trousse à outils », vouée à fournir le journaliste en « automatismes journalistiques » (p. 121).

11L’approche combine ici avec clarté une typologie synchronique – ce sont les quatre « recours » majeurs aux protocoles littéraires que sont la fiction, l’ironie, la conversation et l’intime — et la prise en compte de la diachronie : dans le dernier quart du siècle, le règne du tout informatif modifie le régime communicationnel dominant, et les effets de la fictionnalisation ou de l’ironie n’ont plus la même portée. M.‑È. Thérenty propose donc une « chronologie stylistique » du périodique.

12Les constats de ce second parcours apportent un éclairage particulièrement original à la lecture du journal du xixe siècle. On y découvre par exemple la cohabitation tranquille, non problématique, au sein du même journal, voire dans la même page, d’un discours référentiel, et d’un discours de fiction, et ce, bien au-delà du simple roman-feuilleton. Les frontières sont poreuses, et la différence entre fiction et non fiction est plus une question de degré que de nature, surtout dans certaines rubriques particulièrement ambiguës.

13C’est le cas du fait divers, genre qui a joué pourtant un rôle stratégique dans l’invention d’une identité et d’une écriture spécifiquement journalistiques, à travers notamment l’apparition du reporter. M.‑È. Thérenty démontre à quel point le récit de fait divers s’écrit avec les ressources de la fiction : scénarios conventionnels, dialogues reconstitués, monologues intérieurs — bref, toute une série de procédés qui renvoient à un intertexte fictionnel et à une bibliothèque littéraire bien connue du lecteur (p. 141).

14Incontestablement, « le roman, et notamment le roman dit réaliste, constitue l’horizon du journal au xixe siècle » (p. 147). En somme, la fictionnalisation est le prix à payer pour la lisibilité du journal (p. 150).

15L’ironie de son côté mine le sérieux informatif, et le journal, lieu d’une écriture a priori référentielle, accueille bien volontiers mystifications, blagues et fumismes en tous genres, acceptant même l’auto-parodie, quitte à rompre le « pacte journalistique ». Doit‑on y voir seulement le signe que le journal abrite, en « atelier clandestin », des écrivains qui en font leur laboratoire (p. 173) ? On peut se demander si le jeu parodique avec les codes du journalisme ne constitue pas aussi le signe d’une conscience accrue de ce qui fait le propre de l’écriture de presse — le pacte de sérieux et de vérité — d’autant plus aisé à tourner en dérision qu’il s’est désormais clairement identifié.

16Le règne de la conversation importe dans le journal le modèle de la conversation de salon,  peu à peu démocratisé en « conversation de café » et autres « causeries », tandis que l’écriture intime  rend justice à la cohabitation, dans le journal au xixe siècle, de l’expression personnelle et de la voix collective : en chaque journaliste sommeille « un diariste frustré » (p. 193).

Genres hybrides

17Le troisième chapitre aborde les croisements entre presse et littérature par l’approche systémique de formes en mouvement permanent. Il s’agit de saisir l’évolution de genres d’écriture qui composent « la marqueterie du journal quotidien », et qui tous portent à leur façon la double empreinte du médiatique et du littéraire : c’est par exemple le « premier-Paris », d’abord bastion de la rhétorique dans le journal, « lieu de résistance à la modernité » (p. 210), qui se reconfigure en expression franche d’une opinion libérée — c’est l’ancêtre de l’éditorial, terme apparu vers 1880. C’est encore la chronique, ou « poussière de la littérature » selon Lemaître, qui subit une double évolution : elle se popularise, propageant, selon les termes de Marc Angenot, « une langue canonique minimale » (p. 248) : « je suis du peuple, et ma chronique aussi », proclame Jules Vallès (p. 258). Surtout, genre plastique et « mosaïque », elle accueille toutes sortes de croisement entre la règle de la « chose vue », journalistique, et le régime poétique : ainsi peut-on y faire entrer les expérimentations baudelairiennes ou banvilliennes, toutes parues dans la presse, puisque, comme l’écrit l’auteur, « le genre du petit poème en prose est en effet indéfectiblement lié au journal » (p. 262).

18Surtout, l’un des apports les plus précieux du livre de M.‑È. Thérenty consiste à montrer à quel point les genres considérés comme les plus « purement » journalistiques s’inventent par hybridation avec les protocoles d’écriture littéraire : ainsi, on l’a vu, le fait divers se fabrique-t-il avec les ressources de la fiction, préservant la place d’une énonciation subjective, alors même qu’il subit un processus de neutralisation progressive ; de même le grand reportage « à la française » laisse-t-il la part belle au regard et à la plume de celui qui est témoin de l’événement, tel Pierre Loti,  qui publie dans Le Figaro en 1883 un reportage sur l’expédition du Tonkin, signé « Un spectateur qui a été aussi un acteur de cette héroïque aventure » (p. 300). Le reportage, et le règne de la chose vue, n’excluent ni l’émotion ni le pathos : « le je du reporter est corporéité » (p. 317), et par ailleurs les « princes du reportage » renvendiquent haut et fort leur identité d’écrivains-journalistes, tels Pierre Giffard ou Gaston Leroux. Il n’est même jusqu’à l’interview, genre pourtant « de terrain », initialement proche du reportage, qui ne doive se lire comme « alliance de la littérature et de l’écriture journalistique ». Tout au long du siècle en effet, l’interview s’écrit avec les moyens du littéraire : quand, sur le modèle du roman naturaliste, le journal s’applique à la mise en scène d’une parole démocratisée, ou quand, de façon plus étonnante, les propos échangés sont prétextes à toute une élaboration fictionnelle – voire ne sont à proprement parler eux-mêmes que pure fiction.


***

19L’ouvrage s’achève par de stimulantes explorations vers d’autres modalités d’action de « l’effet-média » au sein de la littérature. La poétique du quotidien, c’est aussi l’imprégnation de l’imaginaire littéraire par cet objet de communication massif et en expansion qu’est le journal au xixe siècle. Plus encore : prise dans le rythme du quotidien, l’intrigue elle‑même doit s’accélérer, et entrer dans l’ère médiatique. Et, serait-on tenté de poursuivre, elle est bien loin d’en être sortie. Car si l’ère du journal triomphant paraît se refermer, les formes de la communication n’ont cessé de se réinventer, et de reconfigurer l’exercice de la création littéraire. Le parcours de Marie-Ève Thérenty, aussi érudit que limpide, suscite donc le désir de voir se développer d’autres approches capables de mettre en résonance les formes de l’invention littéraire, et celles de sa communication.