Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Guy Lachenaud

L’Homme capable

L’Homme capable — Autour de Paul Ricœur. Rue Descartes, Hors série (revue du Collège international de philosophie), Paris, PUF, 2006.

1Ce recueil, précédé d’un avant-propos de Bruno Clément, résulte d’un colloque du Collège international de philosophie (novembre 2005). Le lecteur y trouvera un entretien lumineux entre Edmond Blattchen et Ricœur à propos d’un tableau de Rembrandt qui représente Aristote contemplant et touchant un buste d’Homère (la page de couverture ne permet pas d’apercevoir la tête d’Alexandre sur le vêtement d’Aristote), et un texte inédit de Ricœur qui résume les trois tâches de la philosophie : la spéculation qui s’enracine dans l’héritage de la philosophie, l’épistémologie qui articule l’ensemble des sciences, des lettres et des arts, la réflexion morale de l’éthique fondamentale à la sagesse pratique.

2Le titre correspond à un projet auquel Ricœur n’avait pas renoncé : récapituler toutes les activités dont l’homme est « capable » : « agir, parler, vouloir, raconter, inventer, interpréter, traduire, se souvenir, oublier, pardonner, reconnaître ». Quand je lis cette série proposée par Bruno Clément, je songe à mon parcours de lecteur, d’Histoire et vérité jusqu’à La mémoire, l’histoire et l’oubli. L’helléniste que je suis ne peut s’empêcher d’interpréter « capable » et « capacité » en partant du grec ikanos : compétent, suffisant, mais sans suffisance. En effet, ikanos n’a rien à voir avec l’auto-suffisance (autarcheia). Le mot implique en effet, comme l’indique l’étymologie, une démarche orientée vers un but, vers l’autre et vers autrui, une « itinérance », pour reprendre le mot du titre de Jean Greish, Paul Ricoeur. L’itinérance du sens, Millon, 2001. C’est ma manière de rendre hommage à l’homme et au philosophe.

3Les articles sont regroupés sous quatre rubriques, « Agir », « Écrire, raconter », « Pardonner », « Reconnaître », dans un ordre qui est signifiant, puisque l’éthique encadre ce qui concerne plus précisément l’activité de lecture. Nous approuvons sans réserve B. Clément quand il déclare (« La stase et l’envoi ») que « la lecture est pour Ricœur le mode même de la philosophie », comme pour Platon (contrairement à la manière cartésienne). Mais, tout classement supposant une part d’artifice, je voudrais souligner que l’un des mérites de ce recueil réside dans les interférences dialogiques qui renvoient le lecteur d’un article à l’autre. J’avais tendance à privilégier, dans l’œuvre de Ricœur, ceux qui correspondaient à ma pratique professionnelle, quand les vagues du structuralisme déferlaient. Mais un numéro d’Esprit en 1988, le livre de Jean Greish et Paul Ricoeur, Vivant jusqu’à la mort (suivi de Fragments) préfacé par Olivier Abel, auteur, dans notre recueil, d’un bel article intitulé « Une poétique de l’action » et, plus encore, ce recueil sont là pour nous prouver que, guidés par la pensée de Ricœur, nous pouvons courir le risque de la dispersion sans perdre le fil.

4Voici les articles que nous n’avons pas encore cités : -J.-M. Ferry, « Paul Ricœur et la philosophie de l’existence : l’influence première de Karl Jaspers » ; R. Kearney, « L’homme capable — Dieu capable » ; G. Basterra, « Résister aux sirènes de l’impuissance » ; G. Artous-Bouvet, « Ricœur et la littérature : une critique de la raison narrative » ; F. de Chalonge, « Le récit à l’épreuve du soi » ; J.-C. Coquet, « Quel statut Paul Ricœur accorde-t-il au langage dans le Parcours de la reconnaissance ? » ; F. Dosse, « Le trois-mâts vogue entre deux récifs. L’histoire entre vigilance et fiction » ; R. Benzine,  « Une lecture du Coran avec Paul Ricœur : de la révélation au texte révélateur » ; P. Kemp, « Le penseur du religieux par excellence » ; P. Skúllason, « Le problème du mal et le fondement éthique de la philosophie de Paul Ricœur » ; Y. Sugimura, « Du mal au pardon — derniers débats entre Ricœur et Derrida » ; L. Altieri, « Soi-même avec un autre. Au fil du Parcours de la reconnaissance de Paul Ricœur » ; D. Pellauer : « Que les hommes capables se reconnaissent ! » ; D. Jervolino, « L’homme capable et la traduction ».