Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Suzanne Dumouchel

La représentation théâtrale de la misanthropie : formes complexes et paradoxales

La misanthropie au théâtre, Ménandre, Shakespeare, Molière, Hofmannsthal, Frédérique Toudoire-Surlapierre (dir.), Paris, PUF/CNED, 2007, 159 p.

1Cet ouvrage est principalement dédié aux étudiants inscrits au concours de l’agrégation et à leurs professeurs. Composé de trois parties, il propose de nombreuses pistes pour mieux appréhender les difficultés du nouveau programme de littérature comparée : la première, rédigée par Frédérique Toudoire-Surlapierre, et appelée modestement « Prolégomènes », est en fait un cours sur la question de la misanthropie au théâtre. La seconde partie propose un dossier sur chacune des œuvres au programme. Jean-Baptiste Goureau fait le point sur Le Bourru de Ménandre, Lise Wajeman rédige le chapitre sur Timon d’Athènes de Shakespeare, Sylvie Camet s’occupe de la partie dédiée au Misanthrope de Molière et la présentation de L’homme Difficile de Hofmannsthal est pris en charge par Florence Fix. Chacun de ces auteurs s’attachent à montrer la particularité de l’œuvre et à la replacer dans son contexte, en même temps qu’ils font de fréquents va-et-vient avec les autres œuvres. Quant à la troisième partie, elle est composée d’un sujet de dissertation corrigé par Frédérique Toudoire-Surlapierre et de quatre commentaires composés (un par œuvre) rédigés par les auteurs de la seconde partie.

2La question de littérature comparée au programme de l’agrégation suppose de mettre en rapport le personnage du misanthrope et sa représentation sur la scène théâtrale. Or, comme le souligne Frédérique Toudoire-Surlapierre, dans son introduction, la misanthropie sur scène est éminemment paradoxale. Dans ses discours, le misanthrope s’adresse toujours à un interlocuteur, qu’il soit ou non présent. Cet Autre est constamment responsable des maux du misanthrope. Le misanthrope, qui justifie sa position par le biais de principes moraux de franchise et de sincérité, reproche à la société de reposer sur des valeurs de politesse et de bienséance souvent proches de l’hypocrisie. De ce fait, le misanthrope dénonce le masque porté par ses semblables en société alors même que l’acteur qui joue le misanthrope porte un masque et que la scène, sur laquelle évolue le personnage du misanthrope est aussi affaire de convention. Plus qu’une satire des misanthropes ou une réflexion sur la franchise et les règles de vie en société, la représentation du misanthrope au théâtre est avant tout une réflexion sur le théâtre et ses conventions. Le personnage du misanthrope permet de ce fait une mise en abyme des ressorts dramaturgiques nécessaires à l’efficacité de la pièce.

3Par ailleurs, le thème de la misanthropie au théâtre débouche sur des interrogations d’ordre éthique, philosophique et dramaturgique (voire littéraire). Ainsi, les valeurs morales défendues par le misanthrope sont discréditées par le caractère de celui qui les énonce. Les misanthropes du théâtre sont des personnages « anti-cornéliens » puisqu’ils ne parviennent pas à conjuguer leur être avec leur vouloir. Le personnage du misanthrope est celui qui cherche à se libérer du monde alors qu’il est sans cesse assailli par les autres personnages. Tout l’intérêt dramatique consiste en effet à faire réagir le misanthrope face aux importuns qui le sollicitent. Parallèlement, le jeu du misanthrope provoque des réactions de son entourage notamment à cause de ses gestes violents ou, selon les cas, de son indifférence face au monde. Le misanthrope agit sans cesse pour contrecarrer l’action dramatique mais celle-ci a tout de même lieu, malgré lui. Ce personnage est donc parfaitement inutile pour la progression de l’action. Contrairement aux héros habituels, de comédie ou de tragédie, le misanthrope est incapable d’agir dans le sens de l’action. Mettre en scène le personnage du misanthrope, c’est donc axer la pièce sur les défauts du genre humain. La visée esthétique est dépassée pour s’orienter vers une réflexion morale et éthique.

4Dans la seconde partie de l’ouvrage, Jean-Baptiste Goureau présente le personnage du Bourru comme une caricature de Diogène. A partir des résultats de la psychopathologie de la fin du XXème siècle qui enregistre le comportement de Diogène en tant que syndrome (phénomène que l’on retrouve chez plusieurs sujets et qui intervient sur le caractère), il utilise les différents symptômes répertoriés pour les confronter au personnage de Cnémon, le Bourru de Ménandre. De ce fait, la pièce de Ménandre est une pièce contre la misanthropie, en référence aux nombreuses écoles de « l’auto-suffisance », selon les termes de Jean-Baptiste Goureau, (cyniques ou sceptiques) qui fleurissent à l’époque de Ménandre.

5La pièce de Shakespeare, Timon d’Athènes, est ouvre d’autres perspectives. Génériquement, tout d’abord, puisque c’est une tragédie. Contrairement aux autres pièces qui se terminent sur un mariage ou une annonce de mariage, Timon d’Athènes se clôt sur la mort du personnage éponyme (le misanthrope), qui a creusé son propre cercueil. Shakespeare s’inspire des récits de Plutarque et de Lucien de Samosate qui rapportent l’existence d’un certain Timon, homme riche et généreux qui, à la suite de trahisons, se décide à devenir misanthrope. Autre différence significative avec les autres pièces puisque celles-ci nous donnent à voir des personnages déjà misanthropes tandis que la pièce de Shakespeare montre comment on devient misanthrope. Lise Wajeman remarque que « la misanthropie semble travailler à l’encontre de la théâtralité puisqu’elle conduit le personnage principal à s’écarter toujours davantage de la scène publique ». Timon passe ici d’un extrême à l’autre, de la philanthropie abusive (il cherche à donner ou rembourser beaucoup plus que ce qu’on lui a prêté) à la misanthropie caricaturale. La fuite de Timon, hors d’Athènes, dans la forêt, puis dans la tombe, représente symboliquement sa volonté d’en finir avec le monde et avec la représentation théâtrale ; dans le seul but finalement de dominer la scène et d’être « seul orateur et le seul auditeur » de sa parole.

6A contrario, le Misanthrope de Molière, écrit quelques années après Timon d’Athènes, est une pièce beaucoup plus légère. Comme Timon, Alceste critique l’hypocrisie de la société et la nécessité de feindre. Il est à la recherche d’une parole unique, sans implicite, qui ne reflèterait que franchise et sincérité. La vanité de la posture du misanthrope est mise en avant dans cet amour d’Alceste pour Célimène qui nécessite d’une certaine manière de vivre en société, d’autant plus que ladite Célimène est une coquette qui se réjouit dans la fréquentation du monde.

7Quant à la pièce d’Hofmannsthal, L’homme difficile, c’est certainement celle qui répond le moins à notre conception du misanthrope. Pas de cris, de diatribes violentes sur le monde et sa bêtise, mais un personnage, Karl, qui n’apprécie guère la société non pas parce qu’il la juge mais parce qu’il ne sait qu’y faire, parce qu’il s’y ennuie. Florence Fix précise à ce sujet que l’intention d’Hofmannsthal n’était pas « de présenter la misanthropie comme une haine singulière et acerbe de l’autre mais plutôt comme une douloureuse difficulté à vivre, à communiquer avec les autres. » Contrairement aux autres pièces, le personnage du misanthrope n’est pas ridicule mais admiré et sans cesse sollicité pour donner une opinion qu’il n’a pas. Alors que Karl Bühl se plaint de ne pouvoir parler sans entraîner la confusion, il se révèle un formidable orateur sachant sans contexte manier la langue. Néanmoins, l’issue de la pièce (l’annonce du mariage entre Hélène et Karl) montre que cet homme difficile s’est laissé épouser sans être parvenu à en prendre la décision. Ses discours servent moins à la progression de l’intrigue, accomplie par les personnages secondaires, qu’à rappeler la difficile adéquation entre les mots et leurs significations.

8La troisième partie de cet ouvrage s’ouvre sur un sujet de dissertation d’après un texte de Rousseau sur la misanthropie (dans la Lettre à d’Alembert) qui permet de s’interroger aussi bien sur les questions éthiques de l’opposition entre le vice et la vertu, la sincérité et l’hypocrisie des conventions sociales que sur les principes esthétiques de la représentation de la misanthropie au théâtre. Les commentaires composés sont extrêmement utiles du point de vue de la méthodologie et ouvrent, la plupart du temps, sur des réflexions plus générales, réutilisables dans d’autres commentaires ou sujets de dissertation.

9En somme, voilà un ouvrage très complet qui devrait largement aider les agrégatifs à cerner les différentes problématiques que pose le sujet. Néanmoins, cette fonction première de l’ouvrage ne doit pas éclipser son intérêt pour les études théâtrales puisque l’analyse de la misanthropie au théâtre renvoie à des questions essentielles sur la question de la représentation.