Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Mathilde Mahé-Simon

Reconstruire Carthage

P. Voisin, Il faut reconstruire Carthage. Méditerranée et langues anciennes, L’Harmattan, Paris, 2007, 236 p.

1La situation critique des langues anciennes, aussi bien dans l’enseignement secondaire qu’à l’université, fait l’objet de fréquents cris d’alarme sous la forme d’articles, de tribunes, rédigées par des enseignants souvent regroupés en associations. Ces initiatives sont salutaires, et doivent être soutenues, si l’on veut tenter d’enrayer le déclin de la culture classique, et, tout simplement, de la formation humaniste dispensée à nos élèves et étudiants.

2La démarche de Patrick Voisin, si elle s’inscrit bien dans cette perspective de défense des langues anciennes, est cependant profondément originale : fort de son expérience de professeur de classe préparatoire au lycée Louis-Barthou de Pau, l’auteur a pris la mesure de la nécessité non de défendre un bastion que l’on peut dénoncer comme « élitiste », ce qui est tôt ou tard voué à l’échec, mais de renouveler l’approche de l’Antiquité en attirant à elle un public qui ne lui semble pas naturellement acquis, en particulier celui des jeunes des banlieues. Si l’on peut qualifier cette perspective de volontariste, elle s’appuie sur une réalité à laquelle ce public nouveau est sensible, celle de l’appartenance à un terreau commun, celui de l’ « Euroméditerranée » -sans tiret séparateur, l’auteur insiste sur ce point (p. 80)-, lieu de rencontre entre le Nord et le Sud, et, non seulement foyer important de la latinité antique mais aussi vivier de confrontations multiples entre différentes cultures, de métissage et d’acculturation. L’auteur, après avoir défini ce concept opératoire à partir de considérations géographiques puis historiques, analyse les points de convergence entre civilisations chrétienne et musulmane qui permettent d’envisager l’appartenance à une même tradition, celle de l’Euroméditerranée, qui rassemble l’Europe gréco-latine et les pays du bloc arabo-persan antique. Les traits sociaux ou littéraires présentés sont convaincants, même si les analogies que l’on peut, en particulier depuis Dumézil, repérer entre les différentes sociétés, les différentes littératures, ne renvoient pas nécessairement, dans l’esprit du grammairien, à un fondement culturel unique.

3L’auteur développe ensuite un chapitre particulièrement riche sur les textes antiques relatifs à l’Afrique, par exemple Salluste, Tite-Live ou Apulée, relus dans une « perspective africaine » (p. 113) et non plus romaine ; il invite judicieusement à une étude nouvelle des grandes figures africaines citées par ces textes – par exemple celle de Sophonisbe -, qui sont pour certaines négligées : une thèse prometteuse sur les textes latins s’intéressant à l’Afrique devrait exaucer le vœu de P. Voisin. L’auteur reprend ensuite, sur un plan à la fois théorique et pratique, la question ancienne mais toujours à l’ordre du jour, de la nécessité de l’exercice de traduction et des problèmes auxquels il se trouve confronté, explorant conjointement les richesses des langues africaines, leur influence sur le latin et les vertus pédagogiques et même éthiques, de l’apprentissage des langues anciennes, qui permettent précisément d’appréhender les racines de la civilisation africaine. Il plaide pour la reconnaissance des avantages du plurilinguisme, tel qu’il pourrait être pratiqué dans l’Euroméditerranée comprise comme un lieu d’échanges, en tant que facteur de tolérance et de compréhension mutuelles.

4Le dernier chapitre élargit la réflexion aux méthodes d’apprentissage des langues anciennes et à leur nécessaire renouvellement, domaine dans lequel l’expérience de l’auteur, et sa participation active aussi bien aux commissions et associations regroupant enseignants et chercheurs qu’à des initiatives novatrices (concours Cicéron) donnent une vigueur particulière à ses remarques. Appelant à rien moins qu’à une « refondation des langues anciennes » (p. 223) à laquelle renvoie malicieusement le titre de l’ouvrage, P. Voisin adopte une attitude résolument dynamique et positive. Il faut espérer que son éloge passionné et argumenté de l’atout que peut représenter l’apprentissage des langues anciennes dans l’apaisement des tensions entre communautés, et dont il donne des exemples concrets, saura trouver un écho auprès de responsables politiques qui ne paraissent pas toujours sensibles aux mérites de cet humanisme d’un genre nouveau dans lequel ils pourraient pourtant trouver une aide précieuse face aux problèmes sociaux auxquels ils sont confrontés.