Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Françoise Lavocat

Suspense, surprise, curiosité

Raphaël Baroni, La Tension narrative. Suspense, curiosité et surprise, Paris : Editions du Seuil, coll. « Poétique », 2007, 437 p., EAN 9782020906777..

1Raphäel Baroni, qui a déjà publié deux ouvrages collectifs en collaboration (avec Jérôme Meizoz et Giuseppe Merrone, Littérature et sciences sociales, Antipodes, 2006 et avec Marielle Macé, Le Savoir des genres, Presses Universitaires de Rennes, 2007), s’affirme avec La tension narrative comme un chercheur des plus intéressants dans le champ de la narratologie contemporaine, dont il propose une approche renouvelée. Ce livre (412 pages hors bibliographie) traite de la production par le récit du suspense de la curiosité et de la surprise, en croisant une approche narratologique et les apports de la psychologie cognitive.

2L’ouvrage (précédé d’une préface de Jean-Marie Schaeffer) composé de dix-sept chapitres, comprend quatre grandes sections. La première, « Tension narrative et mise en intrigue » (pp. 39-158), pose le cadre théorique de la réflexion et la situe par rapport à la recherche antérieure. La seconde, intitulée « Compétences “endo-narratives” et transtextualité » traite de l’interprétation et de la lecture, au moyen de la psychologie cognitive et des travaux en intelligence artificielle (pp. 161-249). Dans la troisième section, « Fonctions thymiques du récit » (surprise, curiosité, suspense), l’auteur articule avec la mise en intrigue les différents types de tension narrative qu’il a mis au jour (pp. 253-313). La dernière partie, « Analyses empiriques », confronte les outils théoriques qu’il a élaborés avec quelques exemples (pp. 317-397).

3Raphaël Baroni commence par justifier sa perspective, qui consiste à aborder la notion d’intrigue par le biais de la tension narrative (chapitre 1). Pour définir l’intrigue, il s’appuie en particulier sur les travaux de Françoise Revaz (sur la logique de l’action) ; il est également proche de la perspective de Meir Sternberg (sur les relations entre téléologie du discours narratif et chronologie de l’action). R. Baroni critique ensuite la notion de « séquence narrative »  telle qu’elle a été traitée par les structuralistes, à partir de Propp, qui l’ont « décontextualisée », « dépoétisée », « réifiée ». D’autres modèles théoriques (notamment ceux de Barthes, de  Tomechevski, de Grivel) sont examinés. L’étude aborde ensuite les notions de curiosité et de suspense dans les théories de la réception (ch . 3).

4Les chapitres suivants traitent des processus cognitifs mis en œuvre par l’interprétation. L’auteur définit d’abord, dans son propre cadre théorique, les notions de « surprise », de « curiosité » et de « suspense », qu’il distingue, de même que les différentes activités interprétatives du lecteur (« diagnostic » et « pronostic, ch. 4). Il passe en revue les fonctions du « script », des « matrices interactives » et des « opérateurs de transformations » (ch. 5) qui renvoient à des processus cognitifs mis en œuvre dans la lecture et l’interprétation. Le chapitre 6 aborde la notion de transtextualité, c’est-à-dire les relations que les textes entretiennent les uns avec les autres ; l’hypothèse est que la transtextualité, de même que la paratextextualité (titre, sous-titre, préface, etc.) et l’architextualité (qui permet au lecteur d’identifier le genre auquel l’œuvre appartient) orientent et régulent l’interprétation, et entrent par conséquent en ligne de compte dans la tension narrative (ch. 7).

5Dans la dernière section, R. Baroni met en relation les différentes modalités de la tension narrative avec la mise en intrigue. Il s’interroge sur les moyens narratifs propres à produire différents types de curiosité (ch. 8), de suspense (ch. 9), de suspense paradoxal (qui perdure malgré la réitération de l’histoire, ch. 10), de surprise (dans le nœud, dans l’attente du dénouement, dans le dénouement, ch.11).

6Enfin, les derniers chapitres sont consacrés à des exemples, pris dans la publicité (ch. 12), la bande dessinée (le Cri du peuple de Tardi, ch. 13), le cinéma (avec l’analyse d’une étude de Sylvain Rigollot de la tension narrative dans Titanic, ch. 14), un conte de Grimm (ch.15), la nouvelle (avec Borges, ch. 16). Le chapitre 17, qui propose de dresser un bilan, met en évidence le fait que les régimes de suspense et de curiosité sont très divers selon le régime sémiotique considéré. L’auteur souligne les limites du schéma d’analyse proposé, en particulier pour les récits longs, en concluant sur le caractère nécessairement inachevé de toute interprétation.

7La conclusion générale revient sur le rôle de la séquence narrative dans la communication, et sur la fonction anthropologique des récits.

8Cet ouvrage, du plus grand intérêt, se situe dans l’actualité théorique récente. La bibliographie, riche, la mise en perspective constante d’approches différentes, y compris dans une perspective historique et idéologique, fournit aux chercheurs, comme aux étudiants, un outil de grande valeur. Ses mérites sont multiples. Il traite d’une question centrale, qui déborde largement le cadre de la narratologie classique. Il s’agit en effet de comprendre pourquoi nous aimons les récits et la façon dont ils suscitent notre intérêt. L’auteur n’aborde pas cette question par le biais de la fictionnalité (même s’il mentionne un certain nombre de travaux appartenant à ce champ théorique). Il articule la narratologie classique (on retrouve les catégories genettiennes de transtexualité et architextualité, les notions de point de vue) avec les apports des recherches contemporaines sur la lecture, perspective reliée, quoique assez lâchement, aux conceptions de muthos et de catharsis aristotéliciennes. L’opérativité des apports de la psychologie cognitive pour la théorie littéraire est ici amplement démontrée. Leur articulation donne dans cet ouvrage des résultats particulièrement fructueux, à même de renouveler certains secteurs de la recherche. La pensée théorique, nuancée, se confronte volontiers aux œuvres : l’éventail final d’exemples, assez ouvert (malgré une lacune sur le théâtre) est très bien venu, de même que les analyses ponctuelles, dans les trois premières parties, sur Flaubert par exemple. Enfin cet ouvrage clair et bien écrit est tout à fait accessible à un bon étudiant. Il s’agit donc d’une réussite incontestable.