Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2007
Novembre-Décembre 2007 (volume 8, numéro 6)
Suzanne Dumouchel

Logiques du tiers

Logiques du tiers : littérature, culture, société. Annales littéraires de l'université de Franche-Comté n°814, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2007, 318p.

1Ce volume regroupe les communications du colloque de Besançon qui se déroula en mai 2005 autour de la thématique du tiers. La variété et la qualité des réflexions de cet ouvrage ouvrent maintes perspectives autour des notions du tiers, du même et de l’autre. Sa grande richesse tient d’ailleurs en grande partie dans la diversité des disciplines représentées (littérature, sociologie, histoire, philosophie, psychanalyse, anthropologie, linguistique ou encore traduction). Dans l’introduction, Laurence Dahan-Gaida, met en place les grandes lignes de réflexions proposées dans ce colloque. Ce projet trouve sa source dans le constat d’une conception encore trop souvent manichéenne - et trop simpliste - du monde.  A partir de là, le tiers est aussi bien le miroir déformant - et dérangeant - de la société (entre la folie et la raison, le mal et le bien) que celui qui rapproche deux parties en créant un passage, un dialogue. De ce fait, les communications présentent soit un tiers-parasite soit un « tiers-instruit » qui permet de sortir de la réciprocité d’une relation qu’elle soit fondée sur le don ou le conflit1.

2L’ouvrage est organisé en sept parties, créant ainsi une typologie du tiers : « Anthropologies du tiers », « Le tiers de l’ordre symbolique », « Médiations identitaires », « Couples, doubles, triangles, triades », « Écritures du tiers instruit », « Passeurs, traducteurs » et « Au-delà du tiers ? ».

3La première partie aborde la notion de tiers d’un point de vue historique. Le tiers est un ensemble pluriel, un peuple ou un regroupement d’individus autour d’une histoire commune. Ainsi, Anthony Mangeon, dans son article « Le double, le tiers et le double tiers : la médiation selon René Girard, Mikhaïl Bakhtine et les penseurs de la Negro Renaissance », opère une synthèse des théories de Girard (on hérite des désirs d’autrui) et de Bakhtine (on hérite des mots d’autrui) pour montrer comment les penseurs de la Negro Renaissance ont élaboré un système de réciprocité fondé sur le don puisque chacun est à la fois soi-même et l’autre. De ce fait, pour comprendre le tiers, il convient de devenir à son tour le tiers du dialogue. Anthony Mangeon rappelle que le tiers est à la fois celui qui fait sortir du cercle de la violence mais aussi celui qui fait entrer dans ce cercle. Azoumana Ouattara conclut d’ailleurs son article « La réconciliation au défi du tiers absent » sur ce point. Après une brillante démonstration de la conception du tiers dans les sociétés Wê et Madenka de la Côte d’Ivoire, dans laquelle elle introduit l’idée d’un tiers symbolique puisque ceux sont les esprits essentiellement qui résolvent les conflits entre individus ou villages, elle montre comment l’arrivée des européens sur le territoire africain a anéanti progressivement l’esprit de réconciliation. L’impossibilité du dialogue entre ces peuples a conduit les ivoiriens à répondre par la violence et non par leurs méthodes habituelles de communication. Michel Leiberich complexifie la notion de tiers dans sa communication sur le peuple juif, « Tertium non datur - Le tiers assassiné. Antisémitisme et totalitarisme ». A partir de l’ouvrage de Llorenç Villalonga, Mort de Drama, publié en 1981, qui décrit un « antisémitisme sans juifs », il s’interroge sur les origines de cette haine des juifs qui date du Moyen-Age. Le Juif fait figure de bouc émissaire, souvent coupable des disfonctionnements de la société. Michel Leiberich s’interroge sur les raisons de cette mise à l’écart. Selon lui, le Juif n’a pas d’identité, celle-ci résulte d’un montage. C’est donc une présence qui nie la stabilité du monde, aussi bien pour les chrétiens que pour le monde musulman. Il élabore cette hypothèse en analysant les comportements nazis qui assimilent gitans et homosexuels au peuple juif. Ce sont en effet des minorités qui heurtent l’ordre établi. Leiberich compare alors les livres saints des trois religions monothéistes. Les Evangiles et le Coran apportent des réponses et des solutions tandis que la Torah présente les mystères sans y apporter des réponses. Elle force le Juif à réfléchir, à aller plus loin dans son questionnement. De ce fait, Leiberich avance l’hypothèse que la démarche totalitaire n’est pas vraiment un désir de dominer le monde mais celui de nier la complexité du monde pour le figer dans un système simplifié. On retrouve d’ailleurs des arguments similaires dans l’article de Maite Ojeda Mata, « Quand le juif imaginaire devient réel. Réactions et transformations du « tiers » juif en Espagne 1925-1939 ». Maite Ojeda Mata montre comment le juif espagnol est une catégorie hybride et métissée.

4La deuxième partie s’ouvre sur une analyse de la conception du tiers dans la théorie de Jung. Les communications suivantes s’intéressent essentiellement aux conséquences de l’absence du tiers dans la formation d’une identité stable, notamment à partir d’exemples littéraires. L’article « Structures triadiques et figures du tiers dans la pensée de Carl Gustav Jung » de Christine Maillard permet d’introduire une réflexion plus théorique venant enrichir les autres communications de cette partie. En effet, elle évoque la conception dialectique du tiers de Jung, fondée sur la relation entre le patient et l’analyste. L’un et l’autre forment les deux parties. Le transfert, nécessaire à la qualité de l’analyse, devient alors un tiers nécessaire. De ce fait, l’analyste devient le tiers qui recueille les projections du patient. Le tiers est alors un élément dynamique avec une fonction thérapeutique. Du fait de cette conception dialectique du tiers, Jung constate que le tiers n’est pas radicalement autre. Il introduit donc la notion de « quatrième » : celui qui dérange avant de mener à la complétude. On verra par la suite que le rôle du quatrième est souvent celui du tiers dans d’autres cas de figures. Le second article de cette partie « La désastreuse absence du tiers symbolique dans Moins que zéro de Bret Easton Ellis » met en avant la place essentielle du père dans la formation de l’identité. Grâce à un exemple littéraire, Jennifer Murray montre comment l’absence d’une figure structurante répressive conduit le jeune dans un cercle vicieux de recherche d’identité. Le tiers est celui qui maintient l’ordre de la société, le garant des limites ainsi que le souligne Jean-Paul Engélibert dans son article « La destitution du tiers dans trois romans de Philip Roth : American Pastoral, I married a Communist et The Human Stain ». L’absence du tiers permet finalement la réalisation du fantasme. Néanmoins, si le tiers, dans les romans de Philip Roth, est une figure d’autorité, représentante de l’ordre social, il est constamment menacé par cette société. Le dernier article de cette partie « Images de l’altérité dans l’œuvre narrative et poétique de Michel Houellebecq : de « l’enfer du même » au radicalement autre », de Julia Pröll, s’attache plus particulièrement à la question de l’autre et du même. Dans l’œuvre de Houellebecq, la recherche du même est flagrante et plonge les différents personnages dans des situations dont ils ne peuvent sortir. Julia Pröll insiste sur le devenir de ce « triomphe du même » qui aboutit quasiment nécessairement à « l’enfer du même ». Elle explique cette attitude égocentrique des personnages de Houellebecq par le fait que les rapports existentiels au monde ont été évincés par un rapport capitaliste au monde.

5La partie intitulée « médiations identitaires » comprend trois articles centrés sur le rapport mère-fille. Il s’agit, dans chaque cas, de souligner la difficile construction de l’enfant qui souhaite à la fois ressembler à sa mère et s’en distinguer. Ainsi, l’article d’Isabelle Mons « Entre mère et fille : le tiers, espace de l’intersection », montre comment le tiers, dans les relations familiales, est avant tout séparateur. C’est l’être différenciateur qui empêche la confusion des identités. La relation mère-fille, si elle n’est pas bouleversée par un tiers (une figure paternelle notamment) provoque une confusion au détriment de la relation réciproque et devient un handicap pour la jeune fille qui est appelé à devenir femme. Cette analyse se voit corroborée dans les articles suivants notamment celui de Catherine Paulin, « Le journal intime de Sylvia Plath (décembre 1958-novembre 1959) : un médium malaisé ». Cependant, elle introduit, en plus d’Isabelle Mons, une réflexion sur le texte autobiographique. Celui-ci est en effet le tiers qui séparent les instances textuelles des êtres référentiels. A priori, le texte doit donc permettre à la narratrice, et pourquoi pas à l’auteur, de construire son identité. Mais le je narré reprend soit les paroles de sa mère, soit les paroles de sa psychiatre, donc il ne parvient pas à prendre sa place. Il n’y a pas de construction du sujet par lui-même mais un récit du sujet par d’autres voix. De la même façon, Régine Battiston insiste sur l’emprisonnement par le langage, ce tiers qui borne la communication, dans son article « Malina d’Ingeborg Bachmann : une relation triangulaire ? ». La fonction essentielle du langage réside dans l’acte de communication qu’il permet. Néanmoins, entre deux êtres, et surtout entre deux sexes, la narratrice s’aperçoit que le langage est un mur qui empêche cette communication tant désirée.

6La quatrième partie de ce recueil trouve son unité dans la réflexion sur le rapport du double avec un tiers. Yves Gilli, par exemple, dans son travail « Recherche désespérément un tiers, signé K. », s’intéresse au thème du double et de l’autre dans l’œuvre de Kafka. Après avoir montré l’obsession du double et des pôles opposés chez Kafka, il insiste sur la nécessité d’un tiers pour épauler le personnage principal. Cependant, celui-ci se révèle déceptif et incapable d’apporter quelque soutien. Le tiers est impossible dans l’œuvre de Kafka. Yves Gilli explique en effet que « si l’autre est soi-même, la recherche d’un tiers n’a aucun sens et la solution aux problèmes personnels sera individuelle ou ne sera pas »2. L’article de Laurence Dahan-Gaida complète le précédent puisqu’elle réfléchit aux figures du tiers dans les œuvres de Musil et Kafka. Chez Musil, par exemple, la relation à un tiers permet de sortir du cercle vicieux de la gémellité mais s’oriente vers un cercle plus élargi, positif. Tout comme Yves Gilli, elle remarque que le tiers chez Kafka est parasite. Les deux auteurs ont donc des conceptions fort éloignées du rôle du tiers, néanmoins, selon Laurence Dahan-Gaida, on peut lire la présence du tiers, chez ces deux auteurs, comme une allégorie de l’écriture.

7La partie suivante « Écritures du tiers instruit » est composée de deux parties. Héliane Kohler présente un travail sur « Le personnage-tiers dans l’univers fictionnel de Guimaraes Rosa et la neutralisation de la différence ». Le roman épique de cet auteur brésilien, Grande Sertao : Veredas, met en scène des personnages humains qui n’ont pas droit à la parole : des fous, des mendiants, etc. C’est l’intervention d’un personnage tiers qui vit au contact de la société et de ces gens hors normes qui permet une reconnaissance des deux groupes et neutralise l’écart entre les individus. Sa connaissance des pratiques sociales et des modes de vie des personnages « muets » autorise une compréhension des deux parties. Gérard Danou met en évidence ce même état de fait dans son article « Voix tierces d’Arthur Schnitzler entre littérature et médecine ». Arthur Schnitzler est médecin en même temps qu’il écrit et lit beaucoup. En pratiquant le dire et le faire, il parvient à éclairer le premier à la lumière du second et inversement. Le tiers-instruit occupe donc une position instable mais il est nécessaire à la (ré-) conciliation des deux parties.

8Ces deux articles entraînent tout naturellement l’avant-dernière partie sur les passeurs et traducteurs, ces êtres entre deux mondes. L’article « L’empreinte du tiers : l’entremise française dans les relations culturelles entre l’Espagne et la Russie », de Florence Clerc retrace les relations entre l’Espagne et la France depuis le XIXème siècle. Elle montre comment la France a joué un rôle dans la connaissance de la culture espagnole chez les russes puisque la lecture de Cervantès, par exemple, se faisait en français. Par ailleurs, les nombreux romans français de la fin du XVIIIème siècle, à forte tonalité espagnole, ont créé une Espagne symbolique qui a vivement intéressée la Russie. De ce fait, les deux cultures apprennent à se connaître grâce à l’intervention de la France. Néanmoins, son rôle diminue progressivement, elle devient un témoin du dialogue entre les deux pays. Ceux-ci se retrouvent dans une conception de la culture qu’ils peuvent opposer au modèle français. Florence Clerc le souligne très justement, le tiers, s’il est inclus, a une position de force qu’il doit annihiler pour permettre l’autonomie des deux autres termes. L’article de Serhat Ulagli « Le rôle des Drogmans dans la formation de l’image turque » expose comment les Drogmans (ou interprètes) ont joué un rôle ambigu dans cette formation. Choisis parmi les Juifs, Arméniens ou Grecs de Turquie, ils devaient embrasser la religion musulmane et assurer le lien entre les deux mondes, occidental et oriental. Cette posture leur conférait un réel pouvoir en même temps qu’elle était instable. Ils étaient craints et critiqués aussi bien en Turquie qu’en Europe où ils étaient considérés comme des personnages avides et intéressés. Finalement, ils ont fortement contribué à créer le dialogue entre les deux parties mais parfois au détriment de la vérité. Rapidement, ils s’émancipent du dogme musulman et créent une image des Turques très caricaturale.

9Le dernier article de ce volume, qui forme à lui seul la dernière partie de l’ouvrage, intitulé « Le tiers (monde) imaginaire le nouveau chez Salman Rushdie », de Hédi Ben Abbes réfléchit au rôle du tiers dans le roman Le dernier soupir du Maure de Salman Rushdie. Les éclairages qu’il apporte résument assez bien les différents rôles du tiers. En effet, entre le même et l’autre, le tiers revendique l’hybride et le composite. Il s’érige à son tour comme une catégorie à part et semble le modèle syncrétique par excellence. Ses particularités le rendent indispensable à l’autre, dans sa construction identitaire. En même temps, elles signalent une aporie : Si le tiers est celui qui est formé de deux parties, il est aussi, au moins dans le roman de Salman Rushdie, la résultante d’un constat d’échec : échec à reconnaître l’autre en soi et soi en l’autre. Hédi Ben Abbes cite, pour conclure, la très célèbre phrase de Salman Rushdie « No man is an island » et nous ferons de même.

10Nous espérons que le tiers que nous avons été entre vous, lecteurs, et l’ouvrage dont nous avons essayé de rendre compte, aura su combler vos attentes et mettre en valeur comme il convient cet ouvrage enrichissant à tous points de vue.